Aux plants-légumes, Marguerite traversa un champ de betterav

RACHILDE

Le Dessous

--ROMAN--

PARIS

SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE

XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMIV

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Sept exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 7.

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y

compris la Suède et la Norvège.

DU MÊME AUTEUR:

MONSIEUR VÉNUS 1 vol.

LA SANGLANTE IRONIE 1 vol.

L’ANIMALE 1 vol.

LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES 1 vol.

LES HORS-NATURE 1 vol.

L’HEURE SEXUELLE 1 vol.

LA TOUR D’AMOUR 1 vol.

LA JONGLEUSE 1 vol.

CONTES ET NOUVELLES, suivis du THÉATRE 1 vol.

L’IMITATION DE LA MORT 1 vol.

I

DEMEURE CHASTE ET PURE

... Marguerite posa le livre sur le guéridon, se gratta la racine des

cheveux, examina ses pieds--dans le doute elle regardait ses pieds, qui

lui donnaient toujours des conseils mesquins parce qu’elle les avait

fort petits--puis elle essaya de penser.

La lecture d’un roman est, pour une femme, une aventure défendue qu’elle

se permet d’ajouter à sa vie quotidienne. Marguerite, point femme

encore, lisait souvent, car elle s’ennuyait. De la grande bibliothèque

d’en bas, elle montait chez elle des aventures anciennes et modernes,

tâchant de peupler d’agréables fantômes sa chambre de jeune fille, une

chambre pâle où tout était virginal, transitoire: les rideaux couleur

d’aube, le papier à semis de pâquerettes, les meubles laqués blanc, le

tapis de toisons floconneuses, les vases d’albâtre sur la cheminée, les

ouvrages au crochet, trop nombreux, sortes de toiles d’araignées

couvertes de neige dentelant les coins du tissu même de l’ennui.

Son père lui recommandait de lire «avec fruit» (recommandation de

jardinier en chef). Marguerite s’y efforçait, lisant n’importe quoi de

n’importe qui, de préférence les pages où il y a des dialogues, et

s’appliquait à réfléchir mûrement; mais elle ne s’intéressait guère

qu’au jeune homme, le mauvais sujet de l’histoire, tressaillant au seul

mot mondain de flirt comme si on lui eût pincé la peau. Plus cela lui

paraissait impossible, plus elle se sentait capable d’y penser, sans,

d’ailleurs, en récolter d’autres «fruits» que beaucoup de bâillements

nerveux. Elle abandonnait tous les jours quelques heures aux désordres

de son imagination pour, le reste du temps, épousseter avec soin la

poussière soulevée en son cerveau par le rapide passage du grand

amoureux ou du séducteur fieffé, lequel passait orageusement soit à

cheval, soit à bicyclette.

De même elle époussetait les menus objets de sa chambre, tenant son

sanctuaire dans un ordre exquis, renouvelant les fleurs chaque matin,

terminant, chaque soir, un rond au crochet fabriqué machinalement ainsi

que tisserait en un chœur de chapelle une araignée à pattes blanches

probablement incapable de dévorer son mâle, selon le singulier usage des

araignées. Tout, chez elle, était frais, joli, odorant. Ses armoires

s’ouvraient comme des sachets d’iris et son linge, compté, numéroté,

brodé, s’entourait de faveurs. Mélangées au blanc intense de toute cette

percale fine, les faveurs, bleues pour les chemises, roses pour les

pantalons, donnaient l’illusion d’un innocent drapeau national encore

dans ses langes.

Le livre, clos, sur le guéridon laqué blanc, conservait un aspect

hostile au milieu de la naïveté voulue de la pièce. Il était relié en

vilain carton noirâtre, pas suffisamment ancien pour inspirer le

respect, pas assez neuf pour intriguer la vertu. De plus, écrit en une

langue dure, âpre, d’une sincérité malséante, il osait parler de la

peste. La peste? Comme c’était fini, maintenant, des grandes

catastrophes, des grands dévouements... Monseigneur de Belzunce?...

Maintenant on avait l’hygiène.

Marguerite, ayant retiré tout le fruit possible de sa lecture, ouvrit sa

fenêtre pour chasser les souvenirs malsains.

Elle contempla les jardins de Flachère, sa maison, sa demeure si

purement caressée du soleil.

Par l’amoureux incendie d’un ciel de juin, autour d’elle

s’épanouissaient les fleurs les plus rares, les plus suaves, qui avaient

appris, mieux qu’en aucun lieu du monde, l’art de pousser vite et

régulièrement. De larges allées rayonnaient, de la ferme de Flachère, en

étoile, s’enfuyaient loin, torrent charriant des parfums à perte de vue

et d’odorat, des ondes de parfum, des cercles sans cesse s’élargissant

de senteurs de plus en plus vives. La maison, une construction élégante

de genre hollandais, en bois gris fer, ornée de découpures blanches,

espèces de dentelles de sapin, formait le moyeu de cette roue fleurie,

et elle, Marguerite, maîtresse de la maison, était, à sa fenêtre, le

centre de ce moyeu d’où tourbillonnaient les rayons des fleurs, des

roses, des lys, des jacinthes, des violiers. Les violiers, surtout,

répandaient une odeur délicieusement troublante. Au fond de leur lourd

parfum, peut-être vulgaire, il y avait du poivre, de la vanille, des

clous de girofle, du musc, et des haleines de femmes riches, entassées

au théâtre, un soir de représentation de gala.

Marguerite, accoudée sur l’appui de sa fenêtre, joignit les mains dans

une extase, une soudaine envolée de tout son être vers la nature,

l’adorable nature qui lustrait les fleurs pour son seul plaisir. Elle

fut enthousiasmée, brusquement, au sortir d’un livre nauséabond, d’un

cauchemar, de voir le ciel si bleu, les arbres si verts, la cour de la

ferme-école dans un tel état de propreté. Oui, les histoires de jadis

n’étaient bonnes qu’à mettre en relief les vérités contemporaines. Il

est nécessaire au bien-être moderne de comprendre la nature autrement

que sous le rapport du cimetière. Autour des grandes villes, ne faut-il

pas de grands jardins où les hommes travaillent, se refont une santé,

une honnêteté, se régénèrent eux-mêmes en fertilisant le sol!... Et le

goulot de la pompe, dans la cour, à droite, reluisait comme de l’or, et,

à gauche, la volière des pigeons favoris venait d’être sablée d’un sable

d’argent... Les étables, les granges--ces nouveaux systèmes à charpentes

démontables--les petites loges des travailleurs réunies en alvéoles de

ruches, tout respirait la paix, ce calme solennel que donne la fortune

justement et légalement acquise. Partout régnait une inexplicable beauté

administrative.

Marguerite elle-même était belle, plus belle de toute la splendeur de

son milieu. Fleur croissant sur des fleurs, s’étalant en étoile blanche,

avec des coudes blancs sortant des manches du corsage immaculé, avec des

petits doigts fuselés, en rayons blancs, se rosissant un peu sous les

ongles comme des bouts de pétales qui toucheraient la lumière. Ses

cheveux, pouff châtain bouffant haut sur les tempes, volumineux et

légers, se cerclaient de petits peignes d’écaille ciselée mettant des

reflets blonds clairs aux endroits sombres, un reflet de fortune, car

elle était richement coiffée, ainsi que doit l’être toute jeune fille

qui respecte son père... Sa chevelure lui prenait ses meilleurs soins,

et le gardien-chef ne ratissait pas mieux les allées pour la venue d’un

ministre qu’elle ne domptait les fameuses mèches rebelles dont on parle

dans les livres, mèches bien encombrantes dans la vie ordinaire. Elle

avait les yeux bleus, d’un beau bleu foncé comme le ciel du soir, des

yeux humides sans raison, pareils aux corolles des belles de nuit,

lesquelles se mouillent de joie rien qu’en s’ouvrant, et elle restait un

peu pâle, quoique d’apparence assez robuste, parce que les jeunes filles

qui attendent un mari pâlissent toujours en attendant. Ses dents étaient

éblouissantes et ses lèvres, à peine carminées, se pinçaient, de temps

en temps, pour dissimuler une envie de rire, Marguerite ayant le désir

sage de garder son sérieux devant les profonds mystères de la vie. Elle

aussi savait tout le prix d’une prudente administration des beautés

naturelles. On peut chercher à en acquérir davantage, à la condition de

conserver _la ligne_. La ligne, la tenue, tout est là, et telle fleur,

tel sourire, qui dépassent les limites, doivent être arrêtés net; ça

romprait le charme de s’émanciper en brindilles inutiles ou en gaîtés

intempestives. L’art de la femme est de se contenir sans éclater. L’art

du pépiniériste est de crucifier avec méthode.

Oh! les roses de la ferme-école de Flachère! Merveille et délices! Du

haut de sa croisée, Marguerite leur jetait un salut approbateur, très

gravement, car il est des heures où l’on communie avec toute la terre,

on se sent sa créature de prédilection, sa reine; il suffit pour cela de

jouir d’une bonne santé, d’une bonne conscience, et d’espérer une grosse

dot.

La collection des roses de Flachère était une chose unique dans le monde

entier. Chaque rosier possédait son tuteur de bois injecté au sulfate

pour le garantir des pucerons, numéroté, étiqueté. Il n’y avait point

chez eux d’artiste imprévoyant pour laisser les branches s’enguirlander

à l’aventure et perdre toute la sève de l’espèce en mariages

d’inclination. Dieu merci, les rosiers poussaient droits, fiers de leurs

noms baroques, s’arrondissant en choux qu’on émondait tous les matins.

Dans les choux verts pointaient des boutons, comme des épingles de

verroterie sur une pelote, puis s’épanouissaient les roses, une à une,

en danseuses qui défripent leurs jupes de mousseline sous les regards

calmes d’un metteur en scène.

La moitié de la grande circonférence des fleurs était occupée par les

roses. Cela représentait bien cinq cent quarante-deux variétés, depuis

l’églantine à cœur modestement pâle, comme les joues de Marguerite,

jusqu’au prince chinois, _Li-Pé-ho_, dernière variété d’une espèce à

feuilles jaunes tigrées de brun, ressemblant aux pompons tout à fait

contre nature qu’on fabrique pour ornement d’église.

Têtes dressées, en faux-cols, au port d’armes, les rosiers

s’immobilisaient devant la maison, montant une garde d’honneur.

--A quoi peuvent penser les fleurs? songeait Marguerite.

--A quoi peuvent rêver les femmes? avaient l’air de se demander les

roses.

Mais Marguerite et les fleurs, qui ne pensaient à rien, tout en ayant

l’air de réfléchir, abandonnaient cependant le meilleur de leur âme,

c’est-à-dire étaient jolies, sentaient bon, parce que venait le soir...

le soir, si mystérieux!

Le crépuscule descendait, doucement traître, enveloppant les plantes,

les arbres, d’un voile qui les séparait les uns des autres, leur donnant

des allures de choses qu’on rentre, d’objets précieux que l’on cache

parce que l’heure devient dangereuse.

Un clocher lointain, perché sur une colline comme sur une étagère,

laissa échapper, du joujou de sa boîte, sept petits sons grêles, des

sons pour enfant. Marguerite se tourna de ce côté. Elle croyait

modérément en Dieu. Elle s’étudiait, selon les nouvelles formules, à

devenir une jeune fille rangée, une variété juste milieu, mi partie rose

mi partie chou, rien du lycée, mais rien du couvent, joignant l’utile à

l’agréable, jouant du piano ce qu’il faut pour ne plus assommer personne

en apprenant des morceaux trop difficiles, et allant quelquefois aux

grand’messes pour y conduire des domestiques arriérés. Quand elle était

saisie d’une vague inquiétude religieuse, elle contemplait ce clocher et

elle se hâtait de le trouver minuscule, ridicule dans l’immensité de la

nature, par rapport aux hangars--les vastes charpentes de fer

démontables--qui, chez eux, protégeaient la paille et le foin, tout en

symbolisant le progrès.

Du cercle des rosiers, s’élargissant à l’infini dans le cercle des

champs devenus vaporeux, on entendait monter des soupirs, un

bourdonnement confus de têtes qui s’inclinent pour s’endormir, si lasses

de s’être tenues droites tout un jour. Les fleurs s’effaçaient les unes

après les autres, les escadrons blancs demeurant les derniers visibles,

rayant encore l’ombre d’éclairs fugitifs, puis toutes les nuances

sombrèrent dans un demi-deuil violet où les plus belles ne formaient

plus que des taches noires.

En haut, le ciel resté lumineux, posé sur des collines obscures, prenait

une teinte de cristal mauve, d’une transparence fragile, le couvercle de

verre du prestidigitateur sous lequel un nouveau paysage allait

s’édifier. Tout à l’heure, au soleil cru, c’était la joyeuse harmonie

d’un cirque en pleine représentation, gradins garnis et écuyères variant

sur des chevaux rapides des écharpes aux couleurs étincelantes;

maintenant montaient, du fond de cette arène soudainement désertée par

la vie du soleil, des ondulations d’arbres et de plantes d’un effet

angoissant. Un vent s’était levé, ronronnant, secouant les branches

comme une bête flaireuse. On entendait couler un fleuve et des ruisseaux

se précipiter vers ce fleuve.

Le bruit de l’eau est toujours sinistre, le soir.

Il y avait certainement de l’eau partout: sous les rosiers, sous les

champs de légumes, dans les prairies et derrière les peupliers qui

bordaient, à l’ouest, la grande propriété nationale de Flachère. Çà et

là, entre ces arbres, des lumières brasillaient. De l’autre côté du

fleuve, un village s’étendait, tout en long et tout blafard, comme un

drap, un linceul séchant devant l’eau d’un noir d’abîme.

Le ciel mauve devint vert, par place, semblant refléter les immenses

champs de betteraves au feuillage vert-bleu qui entouraient les jardins.

A l’opposé du petit clocher d’étagère, la forêt, coupée à angle

droit--un couteau n’aurait pas mieux partagé un plat d’herbes cuites--la

forêt fut brune, d’une épaisseur de suie, et, le vent ronronnant plus

fort, la nuit sembla s’échapper d’elle. Le ciel s’éteignit complètement

sous un nuage montant de ses premières masses; entre l’eau, qu’on ne

voyait pas mais qui se mouvait sourdement, et le bois, qui faisait corps

avec le ciel dressant sur le nuage une muraille, la ferme de Flachère se

trouva toute menacée, maisonnette isolée au centre d’un grand rond

ondulant à l’infini, en détresse comme une pauvre chose qui se noie.

Marguerite ferma sa fenêtre.

C’était l’heure bénie du dîner pour les gens heureux. L’heure maudite

pour les autres. Marguerite quitta sa chambre et descendit à la

bibliothèque. Fille d’ordre, elle allait remettre le livre à sa place en

bâillant un peu. Pour ce que celui-là contenait d’aventures!... Son

accès d’enthousiasme passé, elle s’ennuyait encore, nerveusement, mais

sagement. Elle traversa la grande bibliothèque, pièce solennelle comme

une salle de cloître. Dans cette demeure, dernier produit de la

civilisation, aux portes mêmes de la capitale, on avait obtenu le

silence du cloître en glissant du plomb, au lieu de mastic, autour des

vitrages des croisées. Une lampe à bec, imitant l’antique lampe à

l’huile des tombeaux, _Pax!_ fournissait une lueur judicieusement

sépulcrale parce que son pétrole--_Luciline_, _Saxoléine_ à moins

qu’_Olympienne_, sans fumée ni odeur--baissait. La salle à manger

séduisait davantage, carrelée d’une faïence très glaïeul, exhibant des

panneaux où les saisons tombaient presque normalement. Des petits faunes

décents, des bergères mièvres, des perdrix pendues à un clou, des melons

sur des plats de vermeil, des poissons nageant dans l’épaisseur du verni

des porcelaines, et aussi beaucoup de fleurs versées par des corbeilles,

faisaient honte aux jardins de dehors, tellement leurs nuances criaient

d’une façon plus perçante. Une horloge bretonne contenait un cartel

parisien, une huche à pain Henri II servait de banquette, et des petites

chaises volantes à trois pieds, l’air en asperge montée, brillaient d’un

vert si intense qu’on n’aurait pas osé s’asseoir dessus avec un pantalon

de coutil. La table, carrée, supportait un luxe d’argenterie lourde

imitant l’étain, des coupes, des ciboires à cabochons énormes, cristaux

malades vous poussant leurs verrues sous le nez quand on boit, rugueux

et désagréables récipients d’apparence fastueuse, d’envergure exiguë,

des assiettes anglaises, plates, grandes, trop plates, trop grandes, des

serviettes de fer blanc; enfin, une cacophonie de tous les siècles,

résumant l’élégance moderne. Une suspension se balançait, sur ce luxe,

flanquée de tulipe à réflecteur, vous aveuglant, un astre fabriqué

spécialement pour les yeux des riches qui en ont vu bien d’autres et ne

craignent plus d’être éblouis. Et quand on éteignait la suspension, on

posait à la place de sa lampe un vase rempli de plantes grimpantes...

qui descendaient.

Le père de Marguerite était assis devant son potage.

--Qui est-ce qui est en retard? fit-il, clignant affectueusement de

l’œil pendant qu’il attachait sa serviette à sa boutonnière avec la

broche-épingle de sa rosette d’officier de la Légion d’honneur.

--C’est Margot! répondit la jeune fille s’asseyant en face de lui et

tâchant d’assouplir à son tour le fer blanc de son linge.

--Que faisait donc Margot?

--Elle rêvait à sa fenêtre en regardant la belle nature.

Ici la jeune fille soupira, se moquant d’elle-même, un peu nerveuse, un

peu soucieuse, intriguée, cependant, par un compotier couvert qu’elle

découvrit, le dessert se servant _à la russe_ chez eux.

--Peuh! Des fraises en _plombière_, quand il y a déjà des cerises.

--Des cerises? Sur le marché de Paris, mais ici nos _Belle-Eugénie_ sont

à peine mûres. Tout est en retard, cette année.

--Si on cherchait bien...

--Pas dans le verger nord ni dans le clos sud. Peut-être à la galerie

neuve, du côté des nouveaux tuyaux. Là (il leva son doigt, doctoral),

c’est du nanan. Les arbres sont chauffés aux racines, un courant

merveilleux, des eaux tièdes, et grasses, et douces... Ah! quel malheur

que la même eau ne puisse nous pleuvoir dessus!

Marguerite fit la moue.

--Je n’y tiens pas, tu sais.

Elle réfléchit un moment, humant son potage.

--Et quand les cerises vont donner, personne ne pourra plus les voir.

Ils les jetteront, à la cuisine, murmura-t-elle de mauvaise humeur.

La bonne arriva, portant un superbe poulet rôti, une bonne genre

Watteau, en robe d’indienne rose, en tablier festonné, une fanchonnette

de tulle voltigeant sur ses cheveux frisés.

Le père découpa le poulet, faisant des gestes de maître d’armes, car

découper une bête morte éveille toujours un brin de férocité chez un

brave homme, et détachant le «blanc» il le mit tout de suite sur

l’assiette de sa fille.

--Ça, c’est pour Margot. Elle va le manger d’abord en attendant mieux.

Elle boira ensuite de mon vieux Bourgogne, puisqu’elle a oublié son

quinquina en regardant la belle nature. Elle n’aura jamais de couleurs,

Margot, si elle ne se soigne pas.

--Des couleurs? Je n’y tiens guère, tu sais, répondit-elle exactement du

même ton qu’elle avait pris pour répondre au sujet des différentes

qualités de leur eau.

--La santé perdue ne se retrouve jamais. Ta pauvre mère aussi s’en

fichait, jadis, des couleurs, et elle est partie tout doucement, un peu

chaque jour, en se plaignant, ce qui était un véritable tourment pour

tout le monde. Il faut se soigner quand on se porte bien, c’est le

meilleur des principes. (Il ajouta, inquiet, après une pause.) Tu

devrais peut-être ne pas trop respirer l’air du soir, car, enfin, ce qui

est bon pour nos fleurs... (il s’arrêta, examina le manche de son

couteau), je ne dis pas que ce soit mauvais pour les gens...

Marguerite suçait le blanc du poulet, n’ayant déjà plus faim, guignant

le dessert, une brioche-mousseline, dorée, cuite à point, et les fraises

plombière, colossales truffes rouges presque effrayantes d’énormité.

--Oui, dit-elle, comme ripostant aux invites de leur parfum, mais j’ai

envie de manger des cerises, moi.

--C’est un peu loin. Pourquoi n’y as-tu pas pensé ce matin, ma pauvre

étourdie.

--Oh! en courant...

--Je n’aime pas à donner des clés passé l’heure du travail. Il y a

toujours des flâneurs le long des allées. On s’introduit dans le verger

sous prétexte de visiter un tuyau, puis on nous pille. Quand on songe

que Mathieu prétend qu’on a volé des abricots verts! Je me demande ce

qu’on peut tirer d’abricots pas mûrs?

--On les vend pour faire des prunes à l’eau-de-vie.

--Allons donc! C’est par pure méchanceté, une rage de détruire qu’ont

tous les enfants du peuple. Sans compter que les ouvriers de chez nous

ne se gênent pas. On a beau leur en donner dans la saison, c’est des

primeurs qu’ils veulent, comme nous, et cette année ces chiperies-là

comptent double parce que tout Flachère est en retard.

Marguerite insista:

--On pourrait voir les cerisiers de la galerie neuve. Ce n’est pas très

loin.

--Mon Dieu, si tu en as une pareille envie, vas-y toi-même ce soir;

seulement, n’emmène personne avec toi, c’est toujours l’occasion, pour

les domestiques, d’abuser de la circonstance.

Comme il achevait son aile de poulet, on lui apporta de tendres haricots

verts. Il en offrit à Marguerite. Celle-ci mettait son chapeau par

habitude, bien qu’il fît presque nuit dehors.

--Tes haricots seront froids! conclut le père, dogmatique.

--Je t’en prie, papa, ne grogne plus. Je connais mes arbres.

Le père saisit un journal qui traînait sur une des petites chaises

d’asperge, et, résigné, se mit à lire.

Marguerite descendit le perron de la maison hollandaise, un panier au

bras; elle prit un des rayons de la roue des fleurs, côté des lys, et

disparut en courant.

Les travailleurs rentraient à la ferme dans le crépuscule violet,

l’heure de leur dîner sonnant un peu après le repas de leur chef, et des

réfectoires s’allumaient au fond des vastes granges.

Le pays se divisait en sections très nettement dessinées sur la terre

comme sur une immense carte géographique. Il y avait les plants-fleurs,

les plants-fruits, les plants-légumes, les plants-céréales et les

plants-vierges, ceux-ci restant à fertiliser, les plus proches de

l’épaisse muraille de la forêt. Là, c’était encore la nuit, même au

jour, car on ignorait si, plus tard, le gouvernement détruirait son mur

personnel pour aller creuser davantage dans les derniers remparts de la

nature. Entre la grande forêt meurtrie, amputée de toute une moitié de

corps, et le fleuve coulant mystérieusement derrière le rideau de

peupliers, le fleuve devenu noir inexplicablement, des cultures se

développaient à leur aise, produisant d’années en années des résultats

phénoménaux.

Marguerite marchait vite, gracieuse silhouette blanche papillonnant le

long des haies. Elle rencontrait un ouvrier, sa bêche sur l’épaule ou

son râteau à foin sous le bras, et l’homme faisait un crochet

respectueux, la saluant d’un «Bonjour, Mademoiselle», parce que tout le

monde la connaissait dans les environs. Elle était venue enfant à la

ferme de Flachère alors que le premier flux jaillissait du premier

tuyau. Elle avait grandi avec la prospérité, l’incroyable prospérité du

sol. On l’admirait, de temps en temps, les travailleurs de cette terre

bénie étant peu sensibles au prodige de toutes les floraisons--et on

l’estimait.

--Un beau brin de fille. Un beau morceau de blonde. Dommage qu’elle ne

veuille pas se marier.

(Marguerite faisait courir ce bruit, n’espérant pas obtenir le mari de

son choix et trouvant plus digne de dissimuler ses secrètes ambitions.)

Les jardiniers, gardiens des petites maisons échelonnées sur la route du

tramway à vapeur qui emportait les mannes de légumes, de fruits et de

fleurs vers Paris, la connaissaient bien aussi, car, l’hiver, elle avait

installé une sorte de crèche à la ferme hollandaise, où elle recevait

maternellement les enfants trop jeunes pour aller aux écoles voisines.

Marguerite essayait de leur apprendre l’alphabet, soignait leurs maux de

dents, leur bourrait les poches de bonbons, les grondait, finissait par

leur faire les gros yeux et découvrait, non sans confusion, qu’elle ne

pouvait pas les souffrir. Correctement bonne, justement généreuse, comme

dans les livres moraux, elle les détestait de plus en plus dans la

réalité de leur existence, mais souffrait leurs innocentes malpropretés

à côté de la blancheur de ses jupes au nom d’on ne savait quel devoir

social. De son vivant, sa mère, une douce femme maladive, faisait cela

sans plaisir, et elle, Marguerite, faisait comme sa mère.

Aux plants-légumes, Marguerite traversa un champ de betteraves, obliqua

vers la gauche, retroussa sa robe pour enjamber un ruisseau

gargouilleur. Là, des arbres, une touffe d’arbres, mèche de la grande

forêt qu’on n’avait pas daigné arracher, formait un endroit d’ombre

qu’on réservait administrativement aux travailleurs méridionaux

pratiquant la sieste.

En passant près de ces arbres mélancoliques, Marguerite regarda autour

d’elle, un peu hésitante.

Le verger, dénommé galerie-neuve, était situé derrière ces arbres,

terrain clos de treillages à systèmes très perfectionnés qu’on élevait

ou abaissait à l’aide d’un seul boulon sur toute leur étendue. Ces

treillages défendaient des arbres fruitiers en quenouilles hérissés

d’étiquettes: poiriers, abricotiers, pommiers, et des cerisiers nains,

quelques-uns coiffés de cloches de canevas, toute une pépinière branchée

en _berceaux_, en _volants_, en _raquettes_, en _ifs_, ces derniers

arbustes ressemblant assez à des ornements de nécropole. Il y en avait

même de si petits, de si bas, et de si régulièrement taillés qu’ils ne

devaient pouvoir abriter que des fœtus.

Ce clos était le plus estimé de Flachère.

Malheureusement, il se trouvait en dehors de toute surveillance.

Marguerite mit sa clé dans la porte de fil de fer qui vibra comme une

harpe.

Au milieu de ce verger modèle, parmi les poiriers en quenouilles et les

cerisiers nains, elle aperçut un homme tout noir dans le crépuscule

violet.

--Que je suis sotte, pensa-t-elle, ce n’est pas un homme, c’est un

_épouvantail_. On a fabriqué ce mannequin pour éloigner les oiseaux.

Le mannequin vira, lentement, selon le vent du soir, et, alors,

Marguerite put voir, d’une façon très distincte, que _cet épouvantail

mangeait les cerises_.

II

L’ÉPOUVANTAIL

Tremblante, son panier d’une main, sa clé de l’autre, la jeune fille

n’osait plus avancer. Tout tournait bizarrement autour d’elle: les

arbres en quenouilles, les treillages de fil de fer, les grands champs

de betteraves et le grand cercle des collines. Au centre de ce

tourbillon, la ferme hollandaise s’enfonçait, s’enfonçait comme une

petite chose qui se noie.

Elle eut l’idée affreuse que son père l’attendrait, là-bas,

éternellement. Elle respira une odeur de soufre, vit luire des couteaux

prêts à la transpercer, puis murmura, du ton d’une petite fille:

--Bonsoir, Monsieur. Je venais... chercher... des cerises.

Elle pensait maintenant qu’elle avait eu tort de vouloir des primeurs ce

soir-là.

L’homme ne se dérangea point.

--Je crois qu’il en reste, répondit-il d’une voix grinçante,

désagréable, véritable accent d’un épouvantail se mettant à parler.

--Ne vous fâchez pas, Monsieur, bégaya-t-elle, claquant des dents et

serrant son panier sur sa poitrine.

--Je ne me fâche pas, maugréa l’homme noir, mais si encore vous aviez eu

l’excellente idée de m’apporter du pain! Voilà deux jours que je mange

des cerises sans pain. Vraiment, j’en ai assez.

Il lui parlait comme quelqu’un qui la connaissait et elle ne le

reconnaissait pas pour une forme vivante. Deux jours qu’il volait leurs

_Belle-Eugénie_ pendant que le directeur de Flachère se plaignait du

retard des saisons! Marguerite, suffoquée, s’appuyait à la quenouille

d’un poirier. Cet homme avait faim. Rien n’est plus dangereux que la

faim d’un homme, surtout le soir.

--Vous êtes malheureux, Monsieur, pourtant ce n’est pas une raison...

Elle s’arrêta, le souffle lui manquant, et, comme il arrive toujours

dans les cauchemars, elle ne pouvait pas se sauver.

--Oh! fit l’autre avec tranquillité, je sais bien qu’il y a des abricots

et des prunes; seulement, je n’aime pas les fruits verts.

Il la regardait. Ses yeux fixes luisaient d’une façon singulière. Il

avait l’aspect d’un fou, mais ses gestes demeuraient d’une précision

remarquable. Tenant une branche par son extrémité, il la dépouillait

méthodiquement de ses petites boules.

--Qui êtes-vous, Madame? finit-il par lui demander d’un ton de juge

interrogeant le coupable.

--Je suis... je suis... Mlle Marguerite Davenel, la fille de M. Davenel,

directeur de la ferme-école de Flachère.

--Ah! très bien. Connais pas. Suis pas d’ici, répliqua-t-il tout en

crachant des noyaux. Moi, j’ai traversé une forêt en courant. Je suis

tombé dans un fossé et m’y suis crotté des pieds à la tête. J’ai dormi

sous les arbres, le matin j’ai aperçu des cerises... Sérieusement, vous

n’avez aucun pain dans votre panier?

Et il s’avança vers elle.

Cela, c’était la bourse ou la vie.

Elle poussa un cri aigu.

--Quoi? Vous avez peur? Ne criez donc pas ainsi. Je vous le défends. Les

cris de femme me portent sur les nerfs. Est-ce que toutes les femmes

vont avoir peur de moi? Comprenez-vous que les cerises, rien que des

cerises, ça creuse? Je mangerais volontiers autre chose.

--Si vous voulez me suivre, Monsieur, murmura Marguerite en frissonnant,

mon père vous offrira certainement à dîner.

Elle essayait de regarder le bout de ses pieds pour se donner une

contenance, mais, dans cette ombre, ses pieds ne se voyaient plus.

--Est-ce loin, chez votre père? Je suis très fatigué.

Elle désigna la ferme, la jolie maison hollandaise qui s’enfonçait dans

les brumes, dardant un seul œil de feu, la lampe de sa salle à manger.

Mon Dieu, pourquoi avait-elle quitté la table si bien servie, le toit

protecteur?

--Alors, marchons. Je n’ai plus la notion des distances, déclara l’homme

noir durement.

Marguerite se dirigea du côté de la porte en fil de fer, supposant qu’il

suivait.

Le personnage se dirigea en sens inverse.

Quand il eut disparu, elle referma la porte, s’imaginant déjà fini le

mauvais rêve. Où s’était évanoui son épouvantail?

Il arriva de l’autre côté du clos.

--Par où êtes-vous passé, Monsieur? osa-t-elle lui demander.

--Par ma porte particulière, Mademoiselle, répondit froidement le

personnage. Comme je ne possède point de clé, moi, j’ai dû faire un trou

dans le treillage, d’ailleurs fort solide, et je viens de sortir par ce

même trou. Chacun ses entrées, les cerises seront mieux gardées!

Marguerite se mit à marcher vite.

--Nous pouvons courir, si cela vous amuse, fit observer l’homme un peu

aigrement.

Marguerite ralentit.

--Il me semblait vous avoir dit, objecta-t-il d’un ton sévère, que

j’étais fatigué.

Marguerite pensa qu’il devait être aussi fort vieux, et une pitié

l’envahit. Elle chercha vainement à régler son pas sur le sien,

constatant qu’il allait beaucoup plus vite qu’elle malgré son grand âge.

Puis elle songea aux cerises volées, au trou du treillage et à la

réception que son père lui ménageait. Elle espérait qu’on ne la

gronderait pas. Non seulement on lui recommandait de lire «avec fruit»,

mais encore «de soulager toutes les infortunes». (M. Davenel répétait

souvent, au dessert: «J’ai bien mangé... _que Dieu en fasse autant pour

tout le monde._») Inflexible pour les seuls voleurs, il aurait livré sa

propre soupière au vieillard infirme, à l’enfant malade; par exemple, en

dehors de ces deux catégories, il ne livrait rien, pas même la soupe.

Restait l’effraction... Ce serait dur.

Marguerite, en traversant le champ de betteraves, se sentant rassurée

parce que l’homme noir se taisait, prépara un petit mensonge. Elle

aurait rencontré ce vagabond sur la route et lui aurait offert un

secours, ignorant le rapt des cerises. On aviserait quand le voleur

serait loin, et elle se chargeait d’indiquer à M. Davenel certaines

nuances qu’elle croyait démêler dans la nuit profonde de cet individu.

--Si vous préfériez ne pas voir mon père, risqua-t-elle, conciliante,

nous pourrions tourner par les cuisines. C’est justement l’heure du

dîner de nos ouvriers, de braves paysans, très bien élevés...

L’homme l’interrompit d’une voix tranchante.

--Pardon, Mademoiselle, je ne suis pas un ouvrier, car je n’ai jamais

travaillé, ni un paysan, je n’ai plus de pays. En quel honneur

m’attribuerais-je la part d’un de ces... bien élevés que Monsieur votre

père exploite généreusement selon l’antique usage? Vous m’avez invité à

dîner au nom du directeur de la ferme-école de Flachère, je crois? J’ai

accepté. Que signifie cette histoire de cuisines?

Marguerite reprenait pied sur le domaine des fleurs et devenait plus

courageuse. On entrait dans le rayonnement de la grande roue des roses.

Les violiers répandaient leurs parfums, moitié vanille moitié muscade.

--C’est entendu, fit-elle gracieusement.

L’homme s’arrêta et bâilla. On eût dit un miaulement de tigre.

--Mais cela empeste, ici! gronda-t-il.

Marguerite n’osa pas rire.

--En effet, dit-elle, cela sent très bon.

Alors, l’homme noir se rapprocha d’elle.

--Nous commençons à nous comprendre, ricana-t-il, oui, cela sent très

bon, cela empeste d’une manière extraordinaire. Je n’ai jamais respiré

pareille odeur. C’est à croire que les fleurs de ce jardin sont la

puanteur de tous les parfums réunis de la femme, vivante ou morte. Il y

a de quoi en crever, je pense. Est-ce que vous demeurez ici depuis

longtemps?

--Je suis ici chez moi, Monsieur, répondit Marguerite avec un peu de

morgue.

--Félicitations! Vous avez de l’estomac.

Ils se turent. Marguerite montait un perron.

Dans la salle à manger, où les virulentes céramiques ruisselaient de

lueurs de plus en plus brutales, M. Davenel lisait toujours _le Figaro_.

Passant la littérature, il en arrivait aux faits-divers, et du bout de

son couteau taillait machinalement une croûte de pain. Quand Marguerite

entra, masquant de sa jupe blanche le noir épouvantail, les traits du

directeur de Flachère se détendirent: il lisait l’histoire d’un crime

abominable et commençait à devenir inquiet parce que sa fille était

dehors. Il se leva gaiement.

--Vilaine Margot! Est-ce que tu veux me faire coucher à dix heures, ce

soir? Où sont tes cerises? Tu rapportes ton panier vide. Hein?...

Marguerite s’effaçait, présentant le nouveau convive, et derrière la

robe blanche il aperçut la bête nocturne aux yeux de phosphore.

--Monsieur...

--Monsieur, déclara l’homme noir, je viens dîner. Mademoiselle m’a

invité de votre part et je tombe d’inanition.

Il s’assit juste en face du poulet rôti que la bonne n’avait pas voulu

enlever avant le retour de Mademoiselle.

--Voilà, papa, commença Marguerite, très gênée, tandis que son père la

foudroyait d’un regard d’étonnement. Monsieur a faim... Je l’ai

rencontré devant le clos neuf. Il m’a demandé la charité, j’ai cru bien

faire en te l’amenant, car je sais que tu es toujours gentil pour les

pauvres.

L’épouvantail s’était placé sur une des petites chaises d’asperges

montées. Il s’accouda sur la nappe et promena ses yeux cruels du père à

la fille. Sale comme un ramoneur, il semblait conserver le long de ses

vêtements, primitivement sombres, une espèce de couche de suie, de boue,

la couleur même d’un ancien enfer traversé. Il avait le teint bistré,

les lèvres mordues, les prunelles ardentes d’un noir intense dégageant

de légères flèches d’électricité bleues.

--Le discours de Mademoiselle contient quelques inexactitudes, fit-il

sèchement. Elle ne m’a pas rencontré devant le clos neuf, parce que

j’étais dedans. Je ne lui ai pas demandé la charité parce que cette

vertu théologale est une créature allégorique qui n’assouvirait pas tous

les appétits d’un homme tel que moi. Je lui ai avoué, simplement, que je

trouvais les cerises d’une digestion trop rapide, et je suis venu pour

ajouter des mets plus substantiels à mon premier repas. Vous permettez,

Monsieur?

Ce disant, fourchette en main, il attaqua le poulet.

Stupéfait, le père de Marguerite roulait des yeux d’officier retraité

entendant sonner le clairon.

M. Davenel était un père noble de cinquante ans. Sa régulière figure de

paisible bourgeois, soldat de l’industrie, s’illuminait facilement d’une

rougeur guerrière. Mais cela tenait bien plus à son tempérament sanguin

qu’à ses idées sur le droit des pauvres, et il aurait donné le poulet,

s’il en avait eu le loisir. M. Davenel était bon, très bon, presque

aveugle de naissance.

--Monsieur, déclara-t-il d’un ton rogue, je ne vous connais pas. Je dois

m’en rapporter à ce que ma fille me dit. J’espère, au moins, que vous ne

lui avez pas manqué de respect? (Il ajouta, emphatique et un peu

moqueur:) Vous voliez mes cerises, tout à l’heure? Vous êtes mon hôte à

présent...

--... Car, continua l’épouvantail lui coupant la parole avec une entière

sérénité, si je n’étais pas votre hôte vous me flanqueriez dehors? Je

vous ferai remarquer que, pour flanquer un hôte dehors, il faut qu’il

soit entré. Donc, ce n’est guère que son hôte qu’on peut envoyer au

diable puisqu’on le détient. Ne vous gênez pas. Je veux très bien m’en

aller, seulement après dîner. J’ai accepté une invitation.

--Vous avez faim, Monsieur, dit Davenel au comble de la stupeur, et

croyez que je n’ai jamais refusé un verre d’eau...

--A qui avait faim? De mieux en mieux! Je suis reçu dans une drôle de

maison. Soit, Monsieur, je boirai volontiers--pas d’eau, j’ai horreur de

l’eau--à votre santé ce grand verre plein de ce petit bordeaux. Est-ce

bien du Bordeaux? (Il fit claquer sa langue.) Non. C’est du Bourgogne.

Et le verre est un récipient moyen-âge datant du Bon-Marché. Excellent

vin, Monsieur! Détestable style! Maintenant, le reste du poulet étant

compris dans le verre d’eau, je me l’adjuge. Je vous en prie,

Mademoiselle, donnez-vous la peine de vous asseoir. Je me souviens de

vous avoir fait courir sous prétexte de vous suivre.

Le père et la fille ne pouvaient plus parler. Ils n’étaient ni tristes

ni gais, pas davantage en colère, mais seulement enveloppés d’un

vertige. Depuis dix ans qu’ils habitaient Flachère, on avait vu bien des

chemineaux récalcitrants, bien des ouvriers saouls, bien des voleurs

venant vous vomir à la face leur indigestion de fruits ou leurs menaces

de vous en dérober d’autres. Point ne s’était encore trouvé, sur les

routes franchement égalitaires de leur gouvernement, un fou de cette

espèce.

M. Davenel battait des paupières.

Marguerite ouvrait les bras, témoignant de sa complète ignorance. Tous

deux se rapprochèrent. La fille posa sa main sur le poignet du père,

désirant ne pas l’abandonner dans une pareille extrémité.

--J’ai eu tort de t’amener ce Monsieur, chuchota-t-elle, confuse.

Davenel dit, tout haut, sentencieusement:

--On n’a jamais tort de chercher à faire le bien, ma fille.

L’épouvantail, qui broyait entre ses deux solides mâchoires les derniers

morceaux du poulet, grommela:

--Moi, je suis de l’avis de Mademoiselle votre fille. Elle a eu tort. Il

faut toujours laisser les voleurs à leur place, c’est-à-dire dans leur

misère... qui est la liberté.

Davenel s’avança, crispant les poings. Quand on touchait à sa fille, on

gâtait tout.

--Vous, fit-il bombant le torse, vous êtes un insolent, et peut-être...

peut-être... (il semblait fouiller dans sa mémoire, se rappeler enfin

des bribes de lecture ou de conversation) peut-être... _un anarchiste_,

Monsieur!

Marguerite eut un frisson de curiosité. Tiens! En effet? Pourquoi pas?

Un anarchiste, cela expliquait l’histoire des cerises. La reprise

individuelle, le partage des fruits de la terre, ne jamais travailler...

qu’à sa soif et boire toujours sans travailler, les bombes au fond des

caves et les discours incendiaires dans les réunions publiques. Ce

devait être ce genre d’animal féroce. Elle en avait donc rencontré un!

Elle qu’on tenait éloignée des grands centres, du Paris mondain, où,

disait-on dans les feuilles, on traite poliment ces gens-là en se

servant des socialistes comme intermédiaires. Et une cacophonie de mots

baroques, d’expressions crapuleuses, de phrases de théâtres,

bouleversait sa petite cervelle de bourgeoise pure.

L’anarchiste, en somme, était un monsieur comme un autre, avec cette

différence qu’il avait le droit à la folie périodique et qu’on le

respectait, durant ses accès, pour sa spéciale maladie, un peu comme on

respectait jadis les _innocents_ battant la campagne. L’anarchiste

n’étant jamais _qu’un_ à la fois, il représentait une simple bête de

luxe, très ruineuse, que la meilleure société entretenait pour égarer

l’attention, se fournir des alibis, quelque chose comme les jeunes lions

apprivoisés de Sarah Bernhardt.

Tout en se débitant à elle-même ces lieux communs, Marguerite serrait

nerveusement le bras de son père. Elle voulait voir la suite. Elle se

sentait fière d’avoir saisi «au vol» cet oiseau rare.

M. Davenel, s’il était moins enthousiasmé, inclinait, cependant, à

l’indulgence, parce que cette espèce-là est un signe des temps. On fait

la part du feu, voilà tout. On transige, on cause, on pousse le

personnage du côté de la porte en lui promettant de s’intéresser à sa

doctrine, les jours de pluie, et on l’engage doucement à aller se faire

pendre ailleurs, car, chose désagréable, quand on reçoit un anarchiste

plus que l’espace d’une visite de cérémonie, on devient son complice.

Pour le moment, la part du feu se bornait au panier de cerises et au

poulet rôti. L’aventure se terminerait bien.

--Marguerite, souffla le directeur de Flachère, si tu te retirais? Il

est tard, j’ai à causer avec Monsieur.

Ah! non! elle n’irait pas se coucher comme une petite fille de quatre

ans.

Elle résista de la tête.

Cet anarchiste, en temps qu’anarchiste, avait fort bon air. Il était

noir, il était sale. Son visage souffrant et anguleux s’accentuait sous

le hâle des incendies ou la flétrissure des nuits de mystère. Tout jeune

il avait déjà des rides et, masque de comédie antique, il ouvrait

formidablement les mâchoires.

M. Davenel, soupirant, se gratta le front.

Il eut, peu à peu, la vision d’un autre personnage, nippé, décrassé,

représentant un honnête travailleur, venant grossir le régiment

d’ouvriers casernés dans la ferme. On manquait toujours de bras à

l’école de l’agriculture.

L’épouvantail passait, lui, du poulet aux haricots verts. Davenel

s’assit en face de son hôte, remua les lèvres.

--Non, Monsieur, je ne suis pas un anarchiste, déclara l’homme noir lui

coupant la pensée. Je suis un voleur, un simple voleur, venant de voler

les cerises du prochain sans sa permission, ce qui est un prodigieux

travail, j’en sue encore! Et je ne veux rien faire de plus parce que

j’aurai le bon goût de demeurer le criminel intelligent.

Résigné à toutes les transactions, histoire de garantir les cerises de

l’avenir, M. Davenel hocha le front.

--Le criminel intelligent? Vous voilà bien! Vous ne pouvez me donner une

meilleure définition de l’anarchiste, mon ami, dit-il d’un ton paternel.

Vous volez mes fruits, et, grâce à cette... vétille, vous arrivez à

manger mon dîner. Seulement, je vous devine, moi, le maître, celui qui a

le droit de faire coffrer le voleur. Je me trouve en présence d’une

exception, d’un criminel intelligent, capable de raisonner son cas. Vous

êtes jeune...

--Il y a malentendu, monsieur le Directeur, riposta l’épouvantail, en

attirant d’un souple mouvement de coude le compotier rempli de fraises

_plombière_. Je ne suis pas votre ami puisque je n’ai pas l’honneur de

vous connaître, et je n’ai rien de commun avec un voleur de profession.

Inutile de me parler de ma jeunesse.

--Je saisis, fit Davenel, tordant sa serviette et affectant la bonhomie

d’usage. Vous avez _partagé_. Mais le partage, étant donné votre

appétit, ne serait pas égal. Nous mangeons moins que vous. N’est-ce pas,

Marguerite?

Marguerite, assise sur une seconde sellette vert d’asperge, regardait

ses pieds.

--Oui, papa.

--C’est parce que vous êtes malade, sans doute, dit flegmatiquement

l’épouvantail, se versant un flot de vin.

--Nous préférons rester sur notre appétit, c’est plus raisonnable. Vous

allez vous griser.

--A votre aise, Monsieur, et à votre bonne santé, Mademoiselle. Je ne me

grise jamais. Ce sont les voisins _qui tournent_!

La jeune fille le regardait boire avec admiration. C’était bien, oui,

l’anarchiste du signe des temps dans toute son horreur. Entre elle et

lui la distance devenait si grande qu’elle ne le redoutait plus. Elle

contemplait le fauve parce que les grilles des questions sociales

s’élevaient entre eux, et elle s’émerveillait à l’idée de lui jeter du

pain.

--Vous n’êtes pas un professionnel, je veux le croire, répondit Davenel,

qui tenait à placer ses théories humanitaires. Je veux même supposer que

votre criminelle intelligence s’arrête aux cerises. Nous avons tous

chipé des fruits lorsque nous sortions du collège, et nous ne sommes pas

montés sur l’échafaud pour cela. Je ne demande pas la mort du coupable.

Et en travaillant...

L’épouvantail regarda brusquement derrière lui, et, d’un geste

involontaire, il se passa la main sur la nuque.

--Oh! fit-il d’une voix sourde, nous avons tous _avoué_ les cerises,

voulez-vous dire... mais le _reste_? Vous m’offrez donc la complicité du

silence, le travail rachetant la faute, un bris de clôture s’arrangeant

avec une chaîne, vos fils de fer se tordant autour de mes poignets? Vous

désirez me payer mon crime? Un beau crime! Eh! Eh! Cela vaut plus cher

que vous ne le pensez, Monsieur.

Par la fenêtre ouverte sur les jardins des roses, un vent froid sembla

pénétrer dans la salle.

Il ajouta:

--C’est singulier cette lubie qu’ont tous les hommes riches de

s’entourer de forçats. Je cite mes auteurs... anarchistes.

Davenel paraissait très perplexe. Ce garçon, dont les prunelles

luisaient étrangement, pouvait bien être fou. Il s’exprimait d’une

manière troublante pour des entendements sains. Pas fort analyste, le

directeur de Flachère n’avait pas encore compris que son adversaire,

anarchiste ou non, répondait toujours par déductions logiques aux

pensées au lieu de répondre aux phrases. Possédant une notable avance

sur son interlocuteur, il lui exposait ses propres systèmes sans daigner

l’écouter.

Mlle Davenel toussa.

--Marguerite, mon enfant, murmura le père inquiet, je t’assure qu’il

doit être tard, et tu es fatiguée.

--Cependant, papa...

--Si, ma fille!

Marguerite salua comme une enfant bien élevée et, une fois sortie, colla

son oreille à la serrure.

--Auriez-vous des choses plus graves sur la conscience, Monsieur,

questionna Davenel? Maintenant, vous pouvez parler.

L’épouvantail recula sa chaise, croisa la jambe et regarda par la

fenêtre.

--Non. Après vous. Je vous écoute. C’est vous qui avez envie de causer.

Moi, je ne suis pas pressé de savoir quel genre de travail vous désirez

confier au criminel intelligent.

Davenel s’impatienta. Le personnage se moquait-il de lui? Enfin, lui, le

chef d’une grande entreprise nationale, il ne manquerait pas plus

d’aplomb qu’un vagabond aux abois n’ayant que sa peau pour fortune. (Et

quelle peau, juste ciel!) Il ne s’agissait plus que de le pousser dehors

ou de l’embaucher pour la récolte du foin.

--Mon ami, vous avez fait peur à ma fille et je ne vous dois rien: deux

raisons pour que je n’insiste pas pour vous sauver. Cependant je garde

le respect de _l’hôte_. Vieille tradition! Vous autres, Messieurs les

anarchistes, vous rêvez de démolir toutes les traditions, mais je vous

déclare qu’ici, chez moi, vous ne démolirez rien du tout. Vous avez dû

faire un mauvais coup qui vous oblige à fuir les endroits peuplés et

cela vous exaspère de risquer la prison pour quelques cerises. Soit!

Voilà ce que je propose à mon hôte s’il est raisonnable, s’il veut se

corriger, rentrer en grâce auprès d’une société qui a du bon, je vous le

prouve? C’est le moment des foins chez nous. Sans examen de certificat,

nous acceptons tous ceux qui nous demandent de l’ouvrage. Profitez-en.

Plus tard, il faudra des papiers. Je vous offre vingt sous par jour, la

nourriture, le coucher, et je passe l’éponge sur les cerises. Ça durera

ce que ça pourra. Je vous préviens, seulement, que si mes gardes vous

pincent à escalader la plus petite clôture, ils vous abattront comme un

simple lapin, vous m’entendez?

--Parfaitement, conclut le fauve. Prisonnier, domestique ou... _lapin_!

--Je ne plaisante pas, Monsieur, s’écria le père de Marguerite que cette

manière de causer désorientait absolument.

--Moi non plus, fichtre, et je choisis... le lapin.

--Ah, çà, Monsieur! Où avez-vous l’esprit?

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