Voici quelles furent les opérations de Molineux, consenties par le

failli. Le procès relatif aux terrains situés rue du Faubourg-du-Temple

fut gagné en Cour Royale. Les Syndics décidèrent de vendre les

propriétés, César ne s’y opposa point. Du Tillet, instruit des

intentions du gouvernement concernant un canal qui devait joindre

Saint-Denis à la haute Seine, en passant par le faubourg du Temple,

acheta les terrains de Birotteau pour la somme de soixante-dix mille

francs. On abandonna les droits de César dans l’affaire des terrains de

la Madeleine à monsieur Claparon, à la condition qu’il abandonnerait

de son côté toute réclamation relative à la moitié due par Birotteau

dans les frais d’enregistrement et de passation de contrat, à la

charge de payer le prix des terrains en touchant, dans la faillite,

le dividende qui revenait aux vendeurs. L’intérêt du parfumeur dans

la maison Popinot et compagnie fut vendu audit Popinot pour la somme

de quarante-huit mille francs. Le fonds de la Reine des Roses fut

acheté par Célestin Crevel cinquante-sept mille francs avec le droit

au bail, les marchandises, les meubles, la propriété de la Pâte des

Sultanes, celle de l’Eau Carminative, et la location pour douze ans de

la fabrique, dont les ustensiles lui furent également vendus. L’actif

liquide fut de cent quatre-vingt-quinze mille francs, auxquels les

Syndics ajoutèrent soixante-dix mille francs produits par les droits

de Birotteau dans la liquidation de l’infortuné Roguin. Ainsi le total

atteignit à deux cent cinquante-cinq mille francs. Le passif montait à

quatre cent quarante, il y avait plus de cinquante pour cent.

La faillite est comme une opération chimique, d’où le négociant

habile tâche de sortir gras. Birotteau, distillé tout entier dans

cette cornue, avait donné un résultat qui rendait du Tillet furieux.

Du Tillet croyait à une faillite déshonnête, il voyait une faillite

vertueuse. Peu sensible à son gain, car il allait avoir les terrains de

la Madeleine sans bourse délier, il aurait voulu le pauvre détaillant

déshonoré, perdu, vilipendé. Les créanciers, à l’assemblée générale,

allaient sans doute porter le parfumeur en triomphe.

A mesure que le courage de Birotteau lui revenait, son oncle, en sage

médecin, lui graduait les doses en l’initiant aux opérations de la

faillite. Ces mesures violentes étaient autant de coups. Un négociant

n’apprend pas sans douleur la dépréciation des choses qui représentent

pour lui tant d’argent, tant de soins. Les nouvelles que lui donnait

son oncle le pétrifiaient.

--Cinquante-sept mille francs la Reine des Roses! mais le magasin a

coûté dix mille francs; mais les appartements coûtent quarante mille

francs; mais les _mises_ de la fabrique, les ustensiles, les formes,

les chaudières, ont coûté trente mille francs; mais, à cinquante pour

cent de remise, il se trouve pour dix mille francs dans ma boutique;

mais la Pâte et l’Eau sont une propriété qui vaut une ferme!

Ces jérémiades du pauvre César ruiné n’épouvantaient guère Pillerault.

L’ancien négociant les écoutait comme un cheval reçoit une averse

à une porte, mais il était effrayé du morne silence que gardait le

parfumeur quand il s’agissait de l’assemblée. Pour qui comprend les

vanités et les faiblesses qui dans chaque sphère sociale atteignent

l’homme, n’était-ce pas un horrible supplice pour ce pauvre homme

que de revenir en failli dans le Palais-de-Justice commercial où il

était entré juge? d’aller recevoir des avanies là où il était allé

tant de fois remercié des services qu’il avait rendus? Lui Birotteau,

dont les opinions inflexibles à l’égard des faillis étaient connues

de tout le commerce parisien, lui qui avait dit: «--On est encore

honnête homme en déposant son bilan, mais l’on sort fripon d’une

assemblée de créanciers!» Son oncle étudia les heures favorables pour

le familiariser avec l’idée de comparaître devant ses créanciers

assemblés, comme la loi le voulait. Cette obligation tuait Birotteau.

Sa muette résignation faisait une vive impression sur Pillerault qui

souvent, la nuit, l’entendait à travers la cloison s’écriant:--Jamais!

jamais! je serai mort avant.

Pillerault, cet homme si fort par la simplicité de sa vie, comprenait

la faiblesse. Il résolut d’éviter à Birotteau les angoisses auxquelles

il pouvait succomber dans la scène terrible de sa comparution devant

les créanciers, scène inévitable! La loi, sur ce point, est précise,

formelle, exigeante. Le négociant qui refuse de comparaître peut,

pour ce seul fait, être traduit en police correctionnelle, sous la

prévention de banqueroute simple. Mais si la loi force le failli à se

présenter, elle n’a pas le pouvoir d’y faire venir le créancier. Une

assemblée de créanciers n’est une cérémonie importante que dans des

cas déterminés: par exemple, s’il y a lieu de déposséder un fripon et

de faire un contrat d’union, s’il y a dissidence entre des créanciers

favorisés et des créanciers lésés, si le concordat est ultra-voleur

et que le failli ait besoin d’une majorité douteuse. Mais dans le cas

d’une faillite où tout est réalisé, comme dans le cas d’une faillite où

le fripon a tout arrangé, l’assemblée est une formalité.

Pillerault alla prier chaque créancier l’un après l’autre de signer

une procuration pour son agréé. Chaque créancier, du Tillet excepté,

plaignait sincèrement César après l’avoir abattu, car chacun savait

comment se conduisait le parfumeur, combien ses livres étaient

réguliers, combien ses affaires étaient claires: tous les créanciers

étaient contents de ne voir parmi eux aucun créancier gai. Molineux,

d’abord Agent, puis Syndic, avait trouvé chez César tout ce que le

pauvre homme possédait, même la gravure d’Héro et Léandre donnée

par Popinot, ses bijoux personnels, son épingle, ses boucles d’or,

ses deux montres, qu’un honnête homme aurait emportées sans croire

manquer à la probité. Constance avait laissé son modeste écrin.

Cette touchante obéissance à la loi frappa vivement le Commerce. Les

ennemis de Birotteau présentèrent ces circonstances comme des signes

de bêtise; mais les gens sensés les montrèrent sous leur vrai jour,

comme un magnifique excès de probité. Deux mois après, l’opinion à

la Bourse avait changé. Les gens les plus indifférents avouaient que

cette faillite était une des plus rares curiosités commerciales qui

se fussent vues sur la place. Aussi les créanciers, sachant qu’ils

allaient toucher environ soixante pour cent, firent-ils tout ce que

voulait Pillerault. Les agréés sont en très-petit nombre, il arriva

donc que plusieurs créanciers eurent le même fondé de pouvoir.

Pillerault finit par réduire cette formidable assemblée à trois agréés,

à lui-même, à Ragon, aux deux Syndics et au Juge-Commissaire.

Le matin de ce jour solennel, Pillerault dit à son neveu:--César, tu

peux aller sans crainte à ton assemblée aujourd’hui, tu n’y trouveras

personne.

Monsieur Ragon voulut accompagner son débiteur. Quand l’ancien

maître de la Reine des Roses fit entendre sa petite voix sèche, son

ex-successeur pâlit; mais le bon petit vieux lui ouvrit les bras,

Birotteau s’y précipita comme un enfant dans les bras de son père, et

les deux parfumeurs s’arrosèrent de leurs larmes. Le failli reprit

courage en voyant tant d’indulgence et monta en fiacre avec son oncle.

A dix heures et demie précises, tous trois arrivèrent dans le cloître

Saint-Merry, où dans ce temps se tenait le Tribunal de Commerce.

A cette heure, il n’y avait personne dans la salle des faillites.

L’heure et le jour avaient été choisis d’accord avec les Syndics et

le Juge-Commissaire. Les Agréés étaient là pour le compte de leurs

clients. Ainsi rien ne pouvait intimider César Birotteau. Cependant le

pauvre homme ne vint pas dans le cabinet de monsieur Camusot, qui par

hasard avait été le sien, sans une profonde émotion, et il frémissait

de passer dans la salle des faillites.

--Il fait froid, dit monsieur Camusot à Birotteau, ces messieurs ne

seront pas fâchés de rester ici au lieu d’aller nous geler dans la

salle. (Il ne dit pas le mot faillite.) Asseyez-vous, messieurs.

Chacun prit un siége, et le juge donna son fauteuil à Birotteau confus.

Les Agréés et les Syndics signèrent.

--Moyennant l’abandon de vos valeurs, dit Camusot à Birotteau, vos

créanciers vous font, à l’unanimité, remise du restant de leurs

créances, votre Concordat est conçu en des termes qui peuvent adoucir

votre chagrin; votre Agréé le fera promptement homologuer: vous voilà

libre. Tous les Juges du Tribunal, cher monsieur Birotteau, dit Camusot

en lui prenant les mains, sont touchés de votre position sans être

surpris de votre courage, et il n’est personne qui n’ait rendu justice

à votre probité. Dans le malheur, vous avez été digne de ce que vous

étiez ici. Voici vingt ans que je suis dans le commerce, et voici la

seconde fois que je vois un négociant tombé gagner encore dans l’estime

publique.

Birotteau prit les mains du juge, et les lui serra les larmes aux yeux.

Camusot lui demanda ce qu’il comptait faire, Birotteau répondit qu’il

allait travailler à payer ses créanciers intégralement.

--Si pour consommer cette noble tâche il vous fallait quelques mille

francs, vous les trouveriez toujours chez moi, dit Camusot, je les

donnerais avec bien du plaisir pour être témoin d’un fait assez rare à

Paris.

Pillerault, Ragon et Birotteau se retirèrent.

--Eh! bien, ce n’était pas la mer à boire, lui dit Pillerault sur la

porte du tribunal.

--Je reconnais vos œuvres, mon oncle, dit le pauvre homme attendri.

--Vous voilà rétabli, nous sommes à deux pas de la rue des

Cinq-Diamants, venez voir mon neveu, lui dit Ragon.

Ce fut une cruelle sensation par laquelle Birotteau devait passer que

de voir Constance assise dans un petit bureau à l’entresol bas et

sombre situé au-dessus de la boutique, où dominait un tableau montant

au tiers de sa fenêtre, interceptant le jour et sur lequel était écrit:

A. POPINOT.

--Voilà l’un des lieutenants d’Alexandre, dit avec la gaieté du malheur

Birotteau en montrant le tableau.

Cette gaieté forcée, où se retrouvait naïvement l’inextinguible

sentiment de la supériorité que s’était crue Birotteau, causa comme

un frisson à Ragon, malgré ses soixante-dix ans. César vit sa femme

descendant à Popinot des lettres à signer; il ne put ni retenir ses

larmes, ni empêcher son visage de pâlir.

--Bonjour, mon ami, lui dit-elle d’un air riant.

--Je ne te demanderai pas si tu es bien ici, dit César en regardant

Popinot.

--Comme chez mon fils, répondit-elle avec un air attendri qui frappa

l’ex-négociant.

Birotteau prit Popinot, l’embrassa en disant:--Je viens de perdre à

jamais le droit de l’appeler mon fils.

--Espérons, dit Popinot. _Votre_ huile marche, grâce à mes efforts dans

les journaux, à ceux de Gaudissart qui a fait la France entière, qui

l’a inondée d’affiches, de prospectus, et qui maintenant fait imprimer

à Strasbourg des prospectus allemands, et va descendre comme une

invasion sur l’Allemagne. Nous avons obtenu le placement de trois mille

grosses.

--Trois mille grosses! dit César.

--Et j’ai acheté, dans le faubourg Saint-Marceau, un terrain, pas cher,

où l’on construit une fabrique. Je conserverai celle du faubourg du

Temple.

--Ma femme, dit Birotteau à l’oreille de Constance, avec un peu d’aide,

on s’en serait tiré.

César, sa femme et sa fille se comprirent. Le pauvre employé voulut

atteindre à un résultat sinon impossible, du moins gigantesque: au

payement intégral de sa dette! Ces trois êtres, unis par le lien d’une

probité féroce, devinrent avares, et se refusèrent tout: un liard

leur paraissait sacré. Par calcul, Césarine eut pour son commerce

un dévouement de jeune fille. Elle passait les nuits, s’ingéniait

pour accroître la prospérité de la maison, trouvait des dessins

d’étoffes et déployait un génie commercial inné. Les maîtres étaient

obligés de modérer son ardeur au travail, ils la récompensaient par

des gratifications; mais elle refusait les parures et les bijoux

que lui proposaient ses patrons. De l’argent! était son cri. Chaque

mois, elle apportait ses appointements, ses petits gains, à son oncle

Pillerault. Autant en faisait César, autant madame Birotteau. Tous

trois se reconnaissant inhabiles, aucun d’eux ne voulant assumer

sur lui la responsabilité du mouvement des fonds, ils avaient remis

à Pillerault la direction suprême du placement de leurs économies.

Redevenu négociant, l’oncle tirait parti des fonds dans les reports à

la Bourse. On apprit plus tard qu’il avait été secondé dans cette œuvre

par Jules Desmarets et par Joseph Lebas, empressés l’un et l’autre de

lui indiquer les affaires sans risques.

L’ancien parfumeur, qui vivait auprès de son oncle, n’osait le

questionner sur l’emploi des sommes acquises par ses travaux et par

ceux de sa fille et de sa femme. Il allait tête baissée par les rues,

dérobant à tous les regards son visage abattu, décomposé, stupide.

César se reprochait de porter du drap fin.

--Au moins, disait-il avec un regard angélique à son oncle, je ne mange

pas le pain de mes créanciers. Votre pain me semble doux quoique donné

par la pitié que je vous inspire, en songeant que, grâce à cette sainte

charité, je ne vole rien sur mes appointements.

Les négociants qui rencontraient l’employé n’y retrouvaient aucun

vestige du parfumeur. Les indifférents concevaient une immense idée des

chutes humaines à l’aspect de cet homme au visage duquel le chagrin

le plus noir avait mis son deuil, qui se montrait bouleversé par ce

qui n’avait jamais apparu chez lui, _la pensée!_ N’est pas détruit qui

veut. Les gens légers, sans conscience, à qui tout est indifférent,

ne peuvent jamais offrir le spectacle d’un désastre. La religion

seule imprime un sceau particulier sur les êtres tombés: ils croient

à un avenir, à une Providence; il est en eux une certaine lueur qui

les signale, un air de résignation sainte entremêlée d’espérance qui

cause une sorte d’attendrissement; ils savent tout ce qu’ils ont

perdu comme un ange exilé pleurant à la porte du ciel. Les faillis

ne peuvent se présenter à la Bourse. César, chassé du domaine de la

probité, était une image de l’ange soupirant après le pardon. Pendant

quatorze mois, plein des religieuses pensées que sa chute lui inspira,

Birotteau refusa tout plaisir. Quoique sûr de l’amitié des Ragon, il

fut impossible de le déterminer à venir dîner chez eux, ni chez les

Lebas, ni chez les Matifat, ni chez les Protez et Chiffreville, ni même

chez monsieur Vauquelin, qui tous s’empressèrent d’honorer en César

une vertu supérieure. César aimait mieux être seul dans sa chambre

que de rencontrer le regard d’un créancier. Les prévenances les plus

cordiales de ses amis lui rappelaient amèrement sa position. Constance

et Césarine n’allaient alors nulle part. Le dimanche et les fêtes,

seuls jours où elles fussent libres, ces deux femmes venaient à l’heure

de la messe prendre César et lui tenaient compagnie chez Pillerault

après avoir accompli leurs devoirs religieux. Pillerault invitait

l’abbé Loraux, dont la parole soutenait César dans sa vie d’épreuves,

et ils restaient alors en famille. L’ancien quincaillier avait la

fibre de la probité trop sensible pour désapprouver les délicatesses

de César. Aussi avait-il songé à augmenter le nombre des personnes au

milieu desquelles le failli pouvait se montrer le front blanc et l’œil

à hauteur d’homme.

Au mois de mai 1820, cette famille aux prises avec l’adversité fut

récompensée de ses efforts par une première fête que lui ménagea

l’arbitre de ses destinées. Le dernier dimanche de ce mois était

l’anniversaire du consentement donné par Constance à son mariage avec

César. Pillerault avait loué, de concert avec les Ragon, une petite

maison de campagne à Sceaux, et l’ancien quincaillier voulut y pendre

joyeusement la crémaillère.

--César, dit Pillerault à son neveu le samedi soir, demain nous allons

à la campagne, et tu y viendras.

César, qui avait une superbe écriture, faisait le soir des copies

pour Derville et pour quelques avoués. Or, le dimanche, muni d’une

permission curiale, il travaillait comme un nègre.

--Non, répondit-il, monsieur Derville attend après un compte de tutelle.

--Ta femme et ta fille méritent bien une récompense. Tu ne trouveras

que nos amis: l’abbé Loraux, les Ragon, Popinot et son oncle.

D’ailleurs, je le veux.

César et sa femme, emportés par le tourbillon des affaires, n’étaient

jamais revenus à Sceaux, quoique de temps à autre tous deux

souhaitassent y retourner pour revoir l’arbre sous lequel s’était

presque évanoui le premier commis de la Reine des Roses. Pendant la

route que César fit en fiacre avec sa femme et sa fille, et Popinot qui

les menait, Constance jeta à son mari des regards d’intelligence sans

pouvoir amener sur ses lèvres un sourire. Elle lui dit quelques mots à

l’oreille, il agita la tête pour toute réponse. Les douces expressions

de cette tendresse, inaltérable mais forcée, au lieu d’éclaircir le

visage de César, le rendirent plus sombre et amenèrent dans ses yeux

quelques larmes réprimées. Le pauvre homme avait fait cette route vingt

ans auparavant, riche, jeune, plein d’espoir, amoureux d’une jeune

fille aussi belle que l’était maintenant Césarine; il rêvait alors le

bonheur, et voyait aujourd’hui dans le fond du fiacre sa noble enfant

pâlie par les veilles, sa courageuse femme n’ayant plus que la beauté

des villes sur lesquelles ont passé les laves d’un volcan. L’amour seul

était resté! L’attitude de César étouffait la joie au cœur de sa fille

et d’Anselme qui lui représentaient la charmante scène d’autrefois.

--Soyez heureux, mes enfants, vous en avez le droit, leur dit ce pauvre

père d’un ton déchirant. Vous pouvez vous aimer sans arrière-pensée,

ajouta-t-il.

Birotteau, en disant ces dernières paroles, avait pris les mains de

sa femme, et les baisait avec une sainte et admirative affection qui

toucha plus Constance que la plus vive gaieté. Quand ils arrivèrent à

la maison où les attendaient Pillerault, les Ragon, l’abbé Loraux et

le juge Popinot, ces cinq personnes d’élite eurent un maintien, des

regards et des paroles qui mirent César à son aise, car toutes étaient

émues de voir cet homme toujours au lendemain de son malheur.

--Allez vous promener dans les bois d’Aulnay, dit l’oncle Pillerault en

mettant la main de César dans celles de Constance, allez-y avec Anselme

et Césarine! vous reviendrez à quatre heures.

--Pauvres gens, nous les gênerions, dit madame Ragon, attendrie par la

douleur vraie de son débiteur, il sera bien joyeux tantôt.

--C’est le repentir sans la faute, dit l’abbé Loraux.

--Il ne pouvait se grandir que par le malheur, dit le juge.

Oublier est le grand secret des existences fortes et créatrices;

oublier à la manière de la nature, qui ne se connaît point de passé,

qui recommence à toute heure les mystères de ses infatigables

enfantements. Les existences faibles, comme était celle de Birotteau,

vivent dans les douleurs, au lieu de les changer en apophthegmes

d’expérience; elles s’en saturent, et s’usent en rétrogradant chaque

jour dans les malheurs consommés. Quand les deux couples eurent gagné

le sentier qui mène aux bois d’Aulnay, posés comme une couronne sur

un des plus jolis coteaux des environs de Paris, et que la vallée aux

Loups se montra dans toute sa coquetterie, la beauté du jour, la grâce

du paysage, la première verdure et les délicieux souvenirs de la plus

belle journée de sa jeunesse, détendirent les cordes tristes dans l’âme

de César: il serra le bras de sa femme contre son cœur palpitant, son

œil ne fut plus vitreux, la lumière du plaisir y éclata.

--Enfin, dit Constance à son mari, je te revois, mon pauvre César. Il

me semble que nous nous comportons assez bien pour nous permettre un

petit plaisir de temps en temps.

--Et le puis-je? dit le pauvre homme. Ah! Constance, ton affection

est le seul bien qui me reste. Oui, j’ai perdu jusqu’à la confiance

que j’avais en moi-même, je n’ai plus de force, mon seul désir est de

vivre assez pour mourir quitte avec la terre. Toi, chère femme, toi

qui es ma sagesse et ma prudence, toi qui voyais clair, toi qui es

irréprochable, tu peux avoir de la gaieté; moi seul, entre nous trois,

je suis coupable. Il y a dix-huit mois, au milieu de cette fatale fête,

je voyais ma Constance, la seule femme que j’aie aimée, plus belle

peut-être que ne l’était la jeune personne avec laquelle j’ai couru

dans ce sentier il y a vingt ans, comme courent nos enfants!... En

vingt mois, j’ai flétri cette beauté, mon orgueil, un orgueil permis et

légitime. Je t’aime davantage en te connaissant mieux... Oh! _chère!_

dit-il en donnant à ce mot une expression qui atteignit au cœur de sa

femme, je voudrais bien t’entendre gronder, au lieu de te voir caresser

ma douleur.

--Je ne croyais pas, dit-elle, qu’après vingt ans de ménage l’amour

d’une femme pour son mari pût s’augmenter.

Ce mot fit oublier pour un moment à César tous ses malheurs, car il

avait tant de cœur que ce mot était une fortune. Il s’avança donc

presque joyeux vers _leur_ arbre, qui, par hasard, n’avait pas été

abattu. Les deux époux s’y assirent en regardant Anselme et Césarine

qui tournaient sur la même pelouse sans s’en apercevoir, croyant

peut-être aller toujours droit devant eux.

--Mademoiselle, disait Anselme, me croyez-vous assez lâche et assez

avide pour avoir profité de l’acquisition de la part de votre père

dans l’_Huile Céphalique_? Je lui conserve avec amour sa moitié, je la

lui soigne. Avec ses fonds, je fais l’escompte; s’il y a des effets

douteux, je les prends de mon côté. Nous ne pouvons être l’un à l’autre

que le lendemain de la réhabilitation de votre père, et j’avance ce

jour-là de toute la force que donne l’amour.

L’amant s’était bien gardé de dire ce secret à sa belle-mère. Chez les

amants les plus innocents, il y a toujours le désir de paraître grands

aux yeux de leurs maîtresses.

--Et sera-ce bientôt? dit-elle.

--Bientôt, dit Popinot d’un ton si pénétrant, que la chaste et pure

Césarine tendit son front au cher Anselme qui y mit un baiser avide et

respectueux, tant il y avait de noblesse dans l’action de cette enfant.

--Papa, tout va bien, dit-elle à César d’un air fin. Sois gentil,

cause, quitte ton air triste.

Quand cette famille si unie rentra dans la maison de Pillerault, César

quoique peu observateur, aperçut chez les Ragon un changement de

manières qui décelait quelque événement. L’accueil de madame Ragon fut

particulièrement onctueux, son regard et son accent disaient à César:

_Nous sommes payés_.

Au dessert, le notaire de Sceaux se présenta; l’oncle Pillerault le fit

asseoir, et regarda Birotteau qui commençait à soupçonner une surprise,

sans pouvoir en imaginer l’étendue.

--Mon neveu, depuis quatorze mois, les économies de ta femme, de

ta fille et les tiennes ont produit quinze mille francs. J’ai reçu

trente mille francs pour le dividende de ma créance, nous avons donc

quarante-cinq mille francs à donner à tes créanciers. Monsieur Ragon

a reçu trente mille francs pour son dividende, monsieur le notaire de

Sceaux t’apporte donc une quittance du paiement intégral, intérêts

compris, fait à tes amis. Le reste de la somme est chez Crottat, pour

Lourdois, la mère Madou, le maçon, le charpentier, et tes créanciers

les plus pressés. L’année prochaine, nous verrons. Avec le temps et la

patience, on va loin.

La joie de Birotteau ne se décrit pas, il se jeta dans les bras de son

oncle en pleurant.

--Qu’il porte aujourd’hui sa croix, dit Ragon à l’abbé Loraux.

Le confesseur attacha le ruban rouge à la boutonnière de l’employé, qui

se regarda pendant la soirée à vingt reprises dans les glaces du salon,

en manifestant un plaisir dont auraient ri des gens qui se croient

supérieurs, et que ces bons bourgeois trouvaient naturel. Le lendemain,

Birotteau se rendit chez madame Madou.

--Ah! vous voilà, bon sujet, dit-elle, je ne vous reconnaissais pas,

tant vous avez blanchi. Cependant, vous ne pâtissez pas, vous autres:

vous avez des places. Moi, je me donne un mal de chien caniche qui

tourne une mécanique, et qui mérite le baptême.

--Mais, madame...

--Hé! ce n’est pas un reproche, dit-elle, vous avez quittance.

--Je viens vous annoncer que je vous paierai chez Maître Crottat,

notaire, aujourd’hui, le reste de votre créance et les intérêts...

--Est-ce vrai?

--Soyez chez lui à onze heures et demie...

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 41 / 44 段