La Manche soupire, l'Océan gémit et la Méditerranée chante tout le long
de nos côtes. Ici les vagues se roulent allègrement sur le galet, là
elles couvrent et découvrent le sable le plus fin; un petit golfe
s'arrondit, une falaise se rompt soudain devant la mer éternelle; ou
bien c'est la campagne même et la verte prairie qui s'arrêtent au bord
des flots. On vous dira de tous ces lieux que ce sont des anses, de
belles rives, des baies, des estuaires charmants, des havres faits à
souhait--mais non pas des plages. Ce qu'on appelle «une plage» est bien
autre chose.
Prenez un quartier de Paris, avec ses magasins, ses tramways, ses
trottoirs, et transportez-le contre la mer. Remplacez-y seulement les
maisons à six étages par d'horribles villas disparates et collées,
entassées les unes contre les autres, les unes par-dessus les autres,
les unes, dirait-on, dans les autres. Cachez la grève sous un triple
rang de cabines, sous des tentes et des pavillons. Que la romance des
tziganes et le ronflement des machines étouffe le bruit des flots. Puis
lâchez parmi cette cohue de châlets et de boutiques toute une armée
d'automobiles hurlantes, de voitures, de bicyclettes, et dix mille
Parisiens des deux sexes habillés de blanc et coiffés de panamas: alors
vous avez une plage, enfin, une plage élégante où la bonne société s'en
va passer le mois d'août, parfois même septembre aussi.
Or les plages offrent, sinon une flore particulière, du moins une faune:
car une variété animale tout à fait curieuse y éclôt vers la fin de
juillet, pour disparaître au premier souffle de l'automne. Un distingué
zoologue parisien, M. Fernand Vandérem, fut des premiers naguère à
observer ces jolis êtres qu'il nomma, s'il m'en souvient bien, les
_libellules des plages_.
La libellule des plages est une jeune fille, très rarement une jeune
femme. Une beauté soudaine et délicieuse se répand sur ses traits à
partir du 20 juillet environ. C'est le moment de l'année où sa taille
devient souple et s'affine, où son teint se fait plus chaud, plus uni,
son sourire plus vif, son regard plus lumineux, ses gestes plus hardis,
sa démarche plus libre. Elle se revêt durant le jour de linon blanc et
de mousseline candide; le soir elle se présente au casino ensevelie sous
un manteau neigeux qui recouvre de précieuses dentelles et des gazes
immaculées. Ailes et corsage, tout est blanc chez la libellule.
Ses habitudes sont régulières. Le matin, on n'aperçoit guère avant onze
heures ces demoiselles dont la plupart vont alors jouer gracieusement
parmi les vagues bleues; les autres demeurent, bruissantes et
murmurantes, devant le casino qui les attire; quelques-unes encore se
perdent on ne sait où. L'après-midi, jusqu'à trois ou quatre heures,
elles se cachent sans doute sous les feuilles ou au plus profond de
leurs nids, car on les chercherait en vain; mais dès que le soleil
décline un peu vers le couchant, les voici toutes qui s'en viennent
butiner autour des tasses de thé, sur les terrains de tennis ou de golf.
Puis encore une envolée générale lors du crépuscule, et dès neuf ou dix
heures, elles arrivent de nouveau en essaims pressés, pour errer jusqu'à
minuit, voleter, bourdonner, scintiller et tourbillonner autour des
lumières du casino.
La libellule des plages est éminemment sociable. Elle s'accompagne à
l'ordinaire d'hommes de tout âge et de toute nation: cependant elle
paraît exercer une espèce de fascination sur les très jeunes gens. Dès
son apparition sur nos côtes normandes ou bretonnes, cinq ou six
éphèbes, collégiens en vacances, récents bacheliers, futurs
Saint-Cyriens ou troupiers de l'année prochaine, accourent et se
groupent autour d'elle. Ils ne la quitteront plus jusqu'en octobre. Le
nombre de ces pages, d'ailleurs, pourra diminuer graduellement; cela
dépendra de l'éclat, du charme de la libellule. Un petit compagnon,
pourtant, un seul, lui restera scrupuleusement fidèle pendant toute la
saison: c'est le plus jeune de tous, ou bien le moins fort au tennis, ou
bien encore celui qui n'a ni automobile, ni yacht, ni tonneau, ni
chevaux à sa disposition, le pauvre «patito» qui ne possède tout au plus
qu'une chétive bicyclette.
Aussi bien y a-t-il plusieurs de ces belles créatures marines qui
attirent indistinctement tous les mâles fréquentant leurs plages, depuis
l'écolier jusqu'au vieillard. Il est difficile de se soustraire à leur
enchantement, n'y demeurât-on soumis que quelques jours ou quelques
heures. Ajoutons que si les prestigieuses et ravissantes bestioles
exhalent ainsi continuellement, durant deux mois, des effluves et comme
un parfum d'amour, elles-mêmes s'y trouvent prises plus d'une fois, si
bien qu'elles contractent avec leurs amis d'août des unions fort
tendres, qui par la suite pourront devenir fécondes, et même légitimes.
Cependant septembre s'achève, les volets des villas se ferment peu à
peu, les tziganes du casino jouent leurs dernières valses, le flot
commence à se lamenter plus haut sur la grève déserte, et des feuilles
mortes tombent déjà de tous côtés. C'est l'heure triste pour nos
libellules: elles vont mourir. Le vent d'automne les disperse et les
tue. Un beau matin, elles quittent la plage, et nul ne les revoit
plus...
Ou plutôt, si! on les revoit de temps à autre dans Paris, les pauvres,
mais en quel état! Affublées de robes sombres, perdues dans la foule,
indiscernables au théâtre ou au restaurant, humbles passantes ou
figurantes sans importance, elles ont perdu leur joyeux sourire du mois
d'août et leurs fraîches couleurs, et ces cotillons courts, ces blouses
légères et parfumées, ces chapeaux de paille qui les coiffaient si
galamment. Elles cheminent au Bois de Boulogne ou rue de la Paix,
modestes, furtives, et fort éclipsées par le luxe des courtisanes
orgueilleuses et des «belle madame Une Telle». A peine si on les
distingue.
A quoi tient donc ce phénomène? A notre imagination surexcitée pendant
les mois dits «de vacances».
En effet, les petits Parisiens, dès qu'ils savent épeler, s'ennuient
beaucoup d'octobre à juillet. Cela vient de ce qu'ils lisent,
émerveillés, dans les livres qu'on leur donne, d'admirables aventures de
guerres, de voyages, des récits merveilleux de cape et d'épée, des
histoires fantastiques et des contes de fée; puis, la tête en feu,
enivrés et vibrants comme des poètes, les pauvres petits s'en vont après
cela traîner leurs guêtres à travers des rues sinistres, parmi de mornes
fiacres et d'affreux autobus. Comment voulez-vous que leurs beaux rêves
tumultueux s'accommodent d'un tel décor? Ils s'ennuient, vous dis-je, et
cruellement, dans cette Ville-Lumière, où de plus on les met au collège.
Mais arrivent «les vacances», et la fugue au bord de la mer: quelle
griserie! La liberté, les jardins pleins de secrets, la falaise immense,
les dunes où l'on suivra Bas-de-Cuir sur le sentier de la guerre!...
Tous les petits garçons de Paris ont de la sorte contracté, dès leurs
plus jeunes ans, l'habitude de «rêver double» et d'être étonnamment
heureux pendant août et septembre. Qu'à cet émoi se soit en outre venu
joindre, vers l'âge de douze à treize ans, l'éveil des premières amours,
presque invariablement nées à l'ombre de quelque casino--et l'on conçoit
que nous devions nous trouver tous encore un peu attendris, un peu
affolés d'avance et comme en état d'ébriété sentimentale, dès que nous
approchons seulement d'une plage...
D'alertes jeunes filles y viennent alors à passer légèrement sous nos
yeux. Elles se profilent avec grâce, blanches sur l'horizon bleu, ou
gris perle, ou pourpre. Le petit garçon que nous avons été s'est
réveillé au rythme des vagues. Une émotion nous a saisis, et aussitôt
nous ne critiquons plus, nous croyons voir des sirènes irrésistibles où
il n'y a que de petits êtres assez gentils seulement... Ce sont des
libellules, écloses pour nous au soleil des plages, et qui vont nous
éblouir durant sept à huit semaines, pour disparaître ensuite en
octobre, ayant bien chanté, bien dansé, bien séduit tout l'été.
Les libellules des plages, contrairement aux autres insectes,
redeviennent chenilles: c'est quand elles rentrent à Paris.