Heureuses, trois fois heureuses furent les générations qui naquirent
entre 1876 et 1879, comme entre 1892 et 1895! Car il arriva que pendant
leur grand rêve lointain, pendant qu'ils se croyaient le plus ardemment
pawnies ou bandits de la savane, Buffalo Bill vint à Paris. Il occupait
Neuilly en 89: il campait au Champ-de-Mars en 1905.
Or, le jeune Roger de Monjaron, vieux de treize printemps, en avait
littéralement perdu la tête. Saturé d'Aymard, de Cooper et de Jules
Verne, il ne rêvait qu'aventures et merveilleux exploits. Il passait des
heures au manège à faire de la voltige avec rage, ou à trotter sans
étriers. Tirer furieusement contre une cible installée chez lui, au
grand effroi de sa famille, manier amoureusement un revolver de poche,
un long couteau à virole, et parler anglais du nez, en vrai colon du Far
West, telles étaient ses plus voluptueuses distractions. Un soir qu'il
se trouvait au bal, sombre et pensif, vêtu il est vrai d'un smoking fort
coquet, mais les deux mains passées dans sa ceinture, à la cow-boy,
Roger de Monjaron n'y put tenir: il s'échappa tout à coup, réclama son
vestiaire et se dirigea résolument vers le camp de Buffalo Bill, qui se
trouvait tout proche.
Dehors, dans la nuit, personne. La gorge du hardi collégien se trouve
tout à coup serrée. Allons, pourtant, en avant! En un point qu'il a
remarqué, l'autre jeudi, la clôture est accessible. Roger grimpe, se
hisse, enjambe, saute. Le voilà dans le camp. Pas un bruit, aucun
aboiement, aucun hennissement, rien n'a bougé. Roger n'entend que son
coeur qui bat follement sous son pardessus, à tel point qu'il lui faut
demeurer plus de dix minutes immobile avant de pouvoir seulement faire
un pas.
Il avance enfin tout doucement sur la terre battue, redoutant le
gravier. Une mince moitié de lune éclaircit un peu les ténèbres. Ah!
voici deux tentes. Roger les évite, afin de ne pas se prendre le pied
dans les cordes. Il ne veut d'ailleurs que faire un tour au milieu du
camp de Buffalo Bill, puis s'en retourner comme il est venu... Mais en
passant près d'une autre tente, située non loin des premières, la
catastrophe inévitable se produit: un damné fox-terrier qui rôdait par
là se met à hurler atrocement, un homme s'éveille en sursaut, allume une
lanterne, passe la tête au dehors...
Un quart d'heure après, il y avait branle-bas général: à demi-évanoui de
saisissement et les larmes aux yeux, le jeune garçon se trouvait au
centre d'une cinquantaine d'hommes débraillés, mal revêtus de vieux
vestons et de pantalons passés à la hâte. Quelques peaux-rouges, hideux
sous de mauvaises chemises, s'étaient mêlés à la foule. Des quinquets et
des lampes éclairaient confusément cette horde, qui baragouinait à faire
peur.
Roger avait balbutié en anglais quelques excuses, expliqué sa curiosité,
montré son porte-monnaie, sa montre, et donné son adresse, prouvé enfin
qu'il n'était qu'un petit gentleman assez imprudent, non pas un voleur.
Cependant, Aigle-Rouge, fils du célèbre chef sioux Taureau-Volant,
élevait beaucoup la voix. Il s'en prenait au palefrenier Jimmy Simley.
Le vieil Arthur Coventry, qui commandait en l'absence de Buffalo Bill,
dut intervenir:
«--Tais-toi, fit-il, Aigle-Rouge. Tu cries, ce n'est pas convenable.
--Mais c'est moi qui ai vu d'abord le petit Français. Jimmy n'est
arrivé qu'après. Par conséquent, le petit Français m'appartient par
droit de prise. C'est moi qui dois le reconduire chez lui, dans une
voiture.
--Tu ne sais pas parler français. Jimmy sait.
--Je parle anglais.
--Ça ne suffit pas. Et pourquoi tiens-tu tant à reconduire le jeune
garçon?
--Parce qu'on me paiera rançon, comme on fit à Grand-Serpent le jour
où il trouva dans sa tente le chien d'une lady. C'est la justice. Les
Américains m'ont promis la justice, à moi et à mon peuple.
--Aigle-Rouge, tu ne saurais à Paris ni prendre un fiacre, ni
réveiller un concierge, ni parler aux parents du petit monsieur.
Jimmy, qui l'a aperçu en second, tu l'avoues, et lui a mis la main au
collet, ira prévenir les parents. Il te donnera quarante pour cent sur
la récompense, voilà. Et ceci est juste. Va, Jimmy. En attendant, et
pour qu'il ne se sauve pas, j'emmènerai le petit monsieur sous ma
tente. Venez, sir.»
Aigle-Rouge revint écoeuré auprès de Rosée-du-Soir, son épouse. Il jeta
son veston rapiécé dans un coin et se recoucha, plein de mépris pour les
visages pâles.
Quant à l'aventureux Roger, il se jura une heure plus tard, tandis qu'il
rentrait en fiacre vers sa demeure, aux côtés de son père plus ému
encore que courroucé, il se jura d'abandonner ses lectures ordinaires.
Mais ayant remplacé Gustave Aymard par Alexandre Dumas, il n'a fait que
changer de folie: enlèvements, complots et grands coups d'épée ont
succédé dans son imagination à la libre vie du Far West. Il vient de se
faire abonner dans une salle d'armes, et parions qu'il va tâcher de se
battre en duel avant la fin de l'année. On n'est vraiment poète,
voyez-vous, qu'avant quatorze ans. Le don du sourire vient en même temps
que la moustache, et alors tout est perdu.