La chasse est un divertissement de famille. C'est même le seul peut-être
que l'on puisse qualifier ainsi. Tous les autres plaisirs, tels que la
débauche, les discussions politiques, les cartes, la table ou le sport,
ne sauraient être goûtés à la fois par les différents membres d'une même
famille. Un père craindra son fils au baccara du cercle; deux frères qui
se livrent à quelque match athlétique, à quelque assaut d'escrime ou de
boxe, ne se quittent pas sans amertume; les élections ou l'avenir du
socialisme divisent le plus souvent oncles et neveux, beaux-frères et
cousins; la tradition demande qu'un vieux monsieur respectable ne roule
pas autant que possible sous la nappe en présence de ses petits-enfants;
et deux époux ne vont généralement point satisfaire aux inquiétudes de
leurs âmes dans la même garçonnière. Au lieu que la chasse...
Ah! la chasse, douce et patriarcale volupté, distraction de tout repos,
quelles images réconfortantes et saines évoque ce seul mot... On se
figure, dès qu'on le prononce, le petit jeune homme qui a fait l'an
passé sa première communion, et auquel on a promis, pour son
renouvellement, un beau fusil tout flambant neuf. L'engin de carnage
arrive un beau matin du mois d'août: c'est grand-papa qui l'offre, mais
toute la famille est là pour la solennité. Chacun en prend sa part: la
maman a laissé espérer un costume et une culotte pour courir la plaine
et les fourrés, le père donnera les cartouches, et l'oncle Emile ou le
cousin Jules sont là aussi qui murmurent au galopin en lui pinçant
l'oreille: «Et après le premier perdreau, mon gaillard, on fumera une
cigarette tous les deux, et allez donc!...» Arrive là-dessus
l'ouverture, vous voyez la scène touchante: le petit en tête, un peu
pâle, et puis les grands cousins tout guillerets, le père doucement ému,
l'aïeul radieux, qui ne sent plus son rhumatisme ni sa goutte, toute
l'édifiante et allègre caravane se met en chemin. Les femmes diront dans
la journée, discrètement fières et attendries: «Ces messieurs sont à la
chasse.»
Or vous savez ce qu'ils y font, ces messieurs, à la chasse. Les plus
modestes s'en vont en rang, droit devant eux à travers quatre ou cinq
champs, et fusillent le menu gibier qui se lève quelquefois parmi les
betteraves ou le long des sillons. Ou bien, s'ils sont opulents, s'ils
font partie des heureux de ce monde, les propriétaires d'une «belle»
chasse se postent commodément en des abris bien garantis du soleil ou du
vent, et ils massacrent alors par vingtaines et cinquantaines les
bestioles ahuries, qu'un régiment de paysans revêtus de blouses blanches
poussent impitoyablement sur leurs canons de fusils.
Vous connaissez du reste la réponse de ces dévastateurs: «Nous ne
chassons pas, disent-ils, nous tirons. C'est notre adresse et notre coup
d'oeil que nous expérimentons, et non pas le gibier qui nous intéresse.»
D'accord. Néanmoins les oiseaux, ces fleurs de l'air que le plomb fane
et flétrit, tombent, tombent sans cesse; les lièvres et les lapins
s'alignent, le ventre crevé, la cervelle répandue; de sveltes chevreuils
même succombent sous la mitraille... Et le petit jeune homme, exultant,
revient au logis; sa mère l'embrasse, sa soeur l'admire, les cousins
porteront sa santé au dessert, et l'auteur de ses jours calcule avec
l'ancêtre combien de cadavres déchiquetés le jeune prodige a pu en somme
jeter bas depuis le matin.
Si cependant vous parlez à ces mêmes gens de chasse à courre, ou d'une
émouvante épreuve de boxe anglaise à poings nus, ou d'un passionnant
combat de coqs, ou de quelque splendide et grisante corrida, ah! qu'on
les soutienne, ils vont s'évanouir d'horreur et de dégoût!... Des coups
de poing, des saignements de nez, quelle barbarie! Lancer l'un contre
l'autre deux volatiles irrités, fi donc! voilà qui révolte des nerfs
délicats. Les courses de taureaux, cela fait mal au coeur, et quant à la
chasse à courre, comment supporter cet amusement cynique et moyen-âgeux,
qui forme bien une source importante de revenus pour les paysans de
plusieurs contrées comme pour les forêts de l'Etat, mais qui torture
d'autre part l'âme fine et tendre des bons citoyens!
Et tous les dignes pères de famille, notaires, magistrats vertueux,
bureaucrates et charitables négociants, tous ces braves nemrods de
s'unir à l'envi pour former des Sociétés protectrices d'animaux, et de
déclamer contre les combats de coqs, assauts de boxe, hallalis et
corridas! Les coqs et autres volailles seront réservés aux seules
automobiles, qui en font de la bouillie sur les routes. Ce n'est plus un
matador qui tuera le taureau dans toutes les formes de l'art, non, c'est
l'équarisseur qui l'assommera au fond d'un abattoir. La préfecture de
police empêchera l'athlète de combattre publiquement et loyalement dans
le «ring»: mais elle a relâché ce matin l'apache qui va suriner dans la
nuit quelque vieille, podagre et sourde. Et vous ne voudriez pas que les
cerfs et les sangliers continuassent à tomber ainsi devant l'effort
intelligent de la meute, au son grandiose et majestueux des fanfares
séculaires? Allons donc, une bonne balle, tirée au coin d'un bois, voilà
qui convient mieux à nos moeurs, et qui vous supprime une grosse bête en
deux secondes, sans faire tant d'histoires!
Eh bien, les sensibles coeurs qui souffrent pour un peu de sang répandu
autrement qu'en plaine et en battue, ou bien ailleurs que chez les
bouchers, ces coeurs évangéliques ne sont pas très bien inspirés, ce
semble. Ils feraient peut-être mieux de songer que ce n'en est point
fini sur terre des bestialités et des égorgements, et qu'il s'en faut
que le grand sabre des maréchaux ait cessé de retentir avec fracas dans
les salons de Berlin, de Londres, de Pétersbourg et de Vienne. Les
Barbares sont encore là, qui jadis ont brisé le bel Empire latin. Ils
invoquent toujours le droit de la guerre, ces Scythes et ces Goths. Ce
n'est pas, je pense, en pleurnichant que l'on prétend former la France
aux vertus plus violentes qu'il lui faudrait. Certes un conscrit ne sera
pas meilleur patriote pour s'être souvent rougi les mains en tuant, par
jeu, des animaux stupides, ou en boxant jusqu'à l'héroïsme. Mais
pourra-t-on s'empêcher de penser malgré tout aux rudes divertissements
du stade, recherchés par ce petit peuple d'orateurs et d'artistes qui
culbuta les hordes de Xerxès? Oubliera-t-on les terribles splendeurs du
cirque, dont étaient friands ces légionnaires qui maintinrent pendant
cinq siècles l'ordre et la paix romaine dans le monde? Et comment aussi
ne pas évoquer, il faut bien le dire, les horreurs jacobines parmi
lesquelles avaient grandi les soldats que Napoléon promenait si
follement par l'Europe? Assurément nous sommes loin aujourd'hui des
«escapades» napoléoniennes, comme disait le marquis de la Seiglière;
mais pour défendre seulement contre les Barbares la grâce française, il
pourrait être bon que nous fissions tout de même blanc de notre épée
quelque jour, et peut-être qu'un peu d'entraînement sanguinaire ne
messiérait pas trop...
Toutefois, n'insistons pas sur un argument qui deviendrait vite puéril.
Ainsi que tant de grandes vérités, il ne faut qu'indiquer celle-ci. Dès
qu'on s'y arrête, elle se voile et se cache de nouveau, délicate et nue,
tout au fond de son puits. Une bien autre vertu suffit à faire aimer les
«jeux sanglants»: c'est qu'ils sont beaux. Un geste de combat, d'effort,
de lutte est presque toujours admirable. Et quand il nous est donné de
le voir dans un décor merveilleux, en des arènes provençales par
exemple, illuminées par le soleil et pleines d'une foule enivrée, ou
parmi les taillis dorés des forêts automnales que traversent au galop
les veneurs habillés de pourpre, de sinople ou d'azur--la fête pour
notre regard est complète, et presque solennelle, presque divine.
On dit de tous les jeux violents, sanglants ou non, que ce sont des
sports. En effet. Et aussi bien les «gens de sport» ont-ils un sens
artistique affiné par leur éducation spéciale. Oh, parbleu, ne leur
demandez point de jugements sur les arts libéraux! Ils n'ont guère
d'opinion, le plus souvent, touchant de tels sujets. Mais en revanche,
ils savent, et mieux qu'aucun critique d'art ne le ferait, discerner en
plein air, en pleine action, la délicatesse d'une courbe précise, la
puissance élégante d'un mouvement. L'expérience leur a enseigné à quel
point exact l'effort est superflu, c'est-à-dire mauvais. Ils goûtent en
connaisseurs la silhouette d'un pur sang, d'un taureau puissant et racé,
d'un hardi chien de meute, les proportions d'un athlète, et cette
sobriété, cette aisance, cette force que doit avoir un geste parfait. Ce
sont des artistes expérimentaux.
Il ne faut point les contrarier. Et l'on doit non seulement leur
permettre d'organiser les plaisirs splendides et un peu sauvages où ils
se complaisent, mais encore les remercier de nous y convier, de nous les
offrir. Que le peuple acclame les matadors superbes, qu'il applaudisse
au courage féroce des coqs de combat, à l'énergie indomptable du
pugiliste qui, jeté à terre pour la troisième fois, se relève encore et
reprend la lutte. Sachons admirer le chant triomphal des trompes au bord
d'un étang que l'ombre envahit, plutôt que de nous tordre désespérément
les mains parce qu'un cerf patauge et se noie là-bas, dans l'eau noire,
et parce qu'on le donnera tout à l'heure aux chiens en curée. Ira-t-on
prêcher une nation, pour l'anoblir, l'instruire et l'élever, lui
parlera-t-on vainement de je ne sais quelle morale civique, ou
voudra-t-on lui rappeler une religion qui défaille? Lui expliquera-t-on
qu'il faut cultiver le Bien ou le Vrai ici-bas? Philosophie, verbiage.
La leçon sera meilleure si l'on montre simplement de beaux, de mâles
spectacles, et non point dans les musées, parbleu! mais en plein air, en
réalité--et fût-ce au prix d'un peu de sang. Un bel effort bien
présenté, un beau geste bien téméraire, les chiffonniers, les gars de
ferme, les chemineaux mêmes le comprennent et s'y soumettent. Que si ces
spectacles confinent parfois à la brutalité, cette vertu de héros est du
moins un puissant tonique! Un brutal croit toujours être fort, et les
forts crânent et se redressent. Bon exemple.
Mais notre société a des nerfs de femmelette. Elle ne supporte de voir
couler que le sang des lapins et des perdrix. Celui de tout autre être
vivant la fait tomber en pamoison. Et quand à la beauté, on s'en soucie
bien! L'important est d'interdire les corridas et les combats de coqs à
Paris! L'important est aussi de couper cinq ou six mille arbres au Bois
de Boulogne, afin de bâtir à la place des maisons de rapport. Les arbres
qu'on abat saignent pourtant cruellement, eux aussi, Ronsard nous l'a
dit autrefois, s'en souvient-on?
Ecoute, bûcheron, arreste un peu le bras;
Ce ne sont point des bois que tu jettes à bas;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des Nymphes qui vivoient dessous la dure écorce?
Sacrilège meurtrier, si l'on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos Déesses!