A PROPOS DU DUEL

(Réponse à un chroniqueur qui n'aime pas qu'on se batte)

Ah! qu'il est donc gênant de vous répondre, Monsieur, et cependant, il

le faut bien. Car enfin, votre article contre le duel, vous nous l'avez

jeté à la tête, à nous autres «grotesques paladins» et «Cyranos de

salles d'armes»; et nous vous devons, par politesse au moins, de vous le

rendre. La politesse fait partie, ainsi que le Code de l'honneur (sur

lequel vos amis s'asseyent «comme sur un Bottin», suivant votre

expression délicate), de cette civilité puérile et honnête dont vous ne

voulez plus. Souffrez que nous n'en ayons pas encore, nous, perdu

l'usage et que nous vous adressions courtoisement un ou deux petits

mots, en échange de vos gros mots.

J'imiterai votre réserve pour ce qui est, en somme, le fond même de la

question: c'est-à-dire l'utilité, sinon la légitimité du duel, et les

services discrets que nous rend à chaque instant cette coutume _ex

machina_, si j'ose dire. Sur ce sujet, vous l'avez fort bien écrit, nous

sommes encore «réfractaires à une émancipation intégrale»; et puis, pour

ne cesser d'employer vos bonnes formules, d'un côté comme de l'autre,

dès que revient cette discussion, «on répète la même chose, parce que

c'est toujours de la même chose qu'il s'agit».

Tenons-nous en donc simplement, comme vous le fîtes, aux gens qui se

battent et au monde où l'on se bat. Mais ici, laissez-moi vous avouer

qu'il se dégage de tout votre article une incompétence tout à fait

sincère. Oui, on sent vraiment et profondément que vous n'en êtes pas,

comme vous le proclamez avec beaucoup de feu, et que vous n'y entendez

rien du tout, ce qui est très naturel. Mais alors, pourquoi ce grand

réquisitoire, et pourquoi risquez-vous d'attrister de pauvres gens que

vous connaissez si mal? Serait-ce uniquement pour justifier une fois de

plus ce mot immortel de Maurice Donnay, que l'éloquence est l'art de

dire des choses vagues avec la dernière violence?

Car enfin, où diable avez-vous pris que des spadassins et des

fiers-à-bras s'en aillent ordinairement de par le monde, provoquant les

honnêtes gens, terrorisant les pères de famille et tirant le sang des

humbles travailleurs? Non, mais c'est à pouffer de rire, Monsieur, cette

image de la société moderne! Et les ingénieux auteurs de feuilletons

populaires, dont vous vous moquez, n'auront jamais trouvé mieux,

j'imagine... Pour moi, qui n'ai vu de ma vie, ailleurs qu'en votre

chronique, de semblables traîneurs de flamberges ni de tels

croquemitaines, je vous déclare tout net que si d'aventure j'en

rencontrais un, je n'aurais pour lui que beaucoup de mépris. Fi donc! le

vilain exploit que d'aller s'en prendre à d'innocents et paisibles

bourgeois, puis d'amener ces infortunés sur le terrain, et de les

blesser là bêtement, puérilement, presque sans risques! Quel est le

rustre stupide ou le bas matamore qui se laisserait aller à ça? Nous

n'aurions qu'un mot pour lui: il serait un lâche. Or, c'est justement

notre coquetterie que de redouter, entre toutes, cette épithète. Votre

massacreur odieux s'y serait étrangement mal pris, s'il voulait passer

pour un brave. Heureusement--pour lui--que vous l'avez inventé de toutes

pièces, car nous l'eussions chassé de toutes nos salles d'armes, pour

commencer.

Croyez bien du reste que si la mauvaise fortune amène, par un concours

de circonstances absolument inévitables, l'un de nous (du monde où l'on

se bat), à entrer en conflit très grave avec l'un de vous (du monde où

l'on s'assied sur le code de l'honneur), si les témoins n'ont pu rien

arranger du tout, et si nous sommes forcés de nous placer finalement

devant vous sur le pré, oh! croyez bien que nous l'avons fort nettement,

alors, l'impression d'un immense, d'un puissant ridicule! Accordez-nous

un beau jour, on vous en supplie, la grâce de vous refuser une fois pour

toutes à ces cérémonies, qui vous bouleversent et nous mettent au

supplice. Vous avez des raisonnements sévères pour vous y aider. Nous ne

parlons pas la même langue.

Vous n'aimez pas notre courage, notre point d'honneur ne vous touche

pas, vous n'êtes pas de la même «religion» que nous: eh bien, c'est

votre droit, je ne dis pas que vous ayez tort, et la foi ne se discute

guère. Ne vous battez donc plus jamais, que ce soit un fait acquis, et

définitif, et même respectable, si vous voulez... Mais, sapristi!

laissez-nous vivre, et au besoin mourir à notre guise, et pour nos

chimères! Car c'est également notre droit, il me semble.

Votre procédé de discussion est admirable! Vous autres, vous êtes la

raison, la sagesse, l'infaillibilité, la sainteté. Vous dites: «On

m'insulte, mais je m'en arrange; on insulte ma femme et ma fille, mais

elles se défendront aisément toutes seules; moi je ne m'en mêle pas; et

cela est exquis, et cela est divin, et cela est sage...» Quand à nous,

vos adversaires, nous sommes tous des sots, et tous des bretteurs, qui

«transpirons sur des procès-verbaux», quand nous n'avons pas pu «suer

sur le terrain». Voilà une manière de présenter les choses, en effet,

qui simplifierait le débat. Mais est-ce bien exact? Et vous

figurez-vous, par exemple, que nous croyons fermement que Dieu nous juge

quand nous luttons, l'épée en main? Ou que nous tenons notre honneur

pour entièrement lavé par un coup d'épée? Ou même que nous confondons

l'honneur devant la conscience avec le point d'honneur?

Non, certes; seulement nous sommes des gens pratiques, voyez-vous, un

peu plus avisés peut-être que les furieux réformateurs: et nous avons

remarqué que, neuf fois sur dix, un duel étouffe aussi discrètement que

possible un scandale; qu'il arrête jusqu'à un certain point, et non sans

un dernier reste d'élégance, la goujaterie d'abord, puis la calomnie

trop effrontée, comme aussi pas mal de chantages mondains et quelques

abus de presse; qu'il permet seul de se défendre encore assez, lorsqu'il

le faut, contre la tyrannie des millionnaires ou l'impudence des

parvenus; nous sommes sujets enfin--je vous révèle cette suprême

niaiserie--à frémir devant l'obligation de faire un procès et de

demander de l'argent à quiconque nous aura craché à la figure ou se sera

mis en devoir de caresser, contre son gré, notre bonne amie. Allons,

nous voilà déjà moins absurdes, n'est-ce pas?

Cependant il y a, répondra-t-on, des dilettantes du duel, des

gourmets... Eh bien oui, c'est vrai, il en existe. On cueille une

jouissance rare évidemment à guetter dans les yeux ou sur la face d'un

rival le signe de faiblesse, le tressaillement léger qui vous indique sa

défaillance, sa défaite. Et vous trouverez des fous qui se font des

affaires par plaisir. Mais ils sont cinquante dans Paris, et c'est

toujours entre eux, entre escrimeurs, entre habitués, qu'ils se battent.

C'est leur sport. Ils se divertissent à s'entre-blesser mutuellement, et

portent leur courage à la boutonnière, comme une fleur. Mon Dieu, cela

les regarde, et l'on ne commet pas un crime, en France, pour avoir mis

une fleur à son habit. Ces raffinés, encore une fois, n'iront point

chercher noise à d'honorables chefs de famille. S'ils s'offrent de temps

en temps un homme public turbulent ou un snob imbécile, qu'est-ce que

cela fait aux gens d'esprit?

Vous nous avez couverts d'opprobre et accablés d'injures--j'exagère?

c'est vrai, mais je m'accorde à votre ton--parce que nous aimons mieux

nous exposer à une épée que de nous envoyer l'huissier, parce que nous

préférons un acte traditionnel et qu'on ne peut vraiment pas qualifier

de bas, ni de laid, à celui qui consisterait à s'en aller, tout

gémissant, raconter à monsieur le commissaire de police, à messieurs les

juges, à messieurs les témoins, les avocats, les assistants et les

gardes municipaux, qu'on vous aura ri au nez ou battu; vous vous êtes

indigné parce que beaucoup de vos concitoyens qui savent également,

Monsieur, soigner longtemps un malade, assumer l'éducation d'un enfant

et faire vivre leur famille, se paient parfois le luxe d'être braves

encore d'une autre façon; vous avez dit des folies («Un duel ne vous

rendra pas une femme enlevée; vous n'en serez pas moins une crapule pour

vous être battu...»; mais qui a jamais prétendu le contraire?); vous

vous êtes abrité derrière un monceau de projets de loi; vous nous avez

traités d'Apaches; vous avez à votre tour «gloussé d'enthousiasme»

devant le lâche qui ne soutient pas jusqu'au bout ce qu'il a dit ou

fait--et tout cela en vous imaginant déconsidérer le duel dans l'opinion

publique?

Mais voulez-vous que je vous découvre une grande vérité? Si vous n'étiez

pas ainsi quelques-uns à chercher sans cesse des excuses à la peur (pour

un homme de mérite qui se déroberait avec quelque haute raison, songez

aux dix mille pleutres qui en commettraient plus effrontément leurs

ignobles gestes!) et à rouler des yeux tragiques, et à former des

ligues, et à méditer des lois restrictives, on irait certainement

beaucoup moins sur le terrain. On n'y va le plus souvent qu'à cause de

vous. Vous faites du duel un monstre. Vous lui donnez une saveur de

fruit horriblement défendu. Comme c'est malin!

Et puis, si vous voulez résolument que cette vieille coutume tombe en

désuétude, mais tâchez donc d'abord d'être polis, vous autres du monde

où l'on s'assied sur les procès-verbaux! Nous ne tenons pas à nous

battre avec vous--si vous croyez que c'est amusant! Mais pourquoi nous

chercher querelle, en ce cas? En somme, vous y pensez beaucoup plus que

nous, au duel, et je vous soupçonne à la fin de quelque dépit amoureux

devant cette institution qui sent toujours sa galanterie, n'est-ce pas?

et n'a point encore entièrement perdu toute sa grâce.

Lettres de Chantilly · 第 24 / 31 题