NOBLESSE CHEVALINE

Dès le XVIIIe siècle, le goût du sport déconcertait les Français.

D'honnêtes gens rapportent avec indignation que l'on eut toutes les

peines du monde à empêcher la reine Marie-Antoinette de posséder (ô

scandale!) des chevaux de courses. «Et qu'alliez-vous faire en

Angleterre? disait Louis XVI au duc d'Orléans.--Sire, j'y apprenais à

penser.--Les chevaux, sans doute», répliquait le gros roi du ton le plus

bourru. «Comme si, s'écrie un personnage de Restif de la Bretonne, comme

si les jambes de leurs _coureurs_ exerçaient les jambes des chevaux de

nos postes, de nos dragons et de nos hussards!» Personne enfin n'y

entendait rien.

Sous la Restauration, on n'avait pas encore compris. Mme Emile de

Girardin, qui, sous le pseudonyme de vicomte de Launay, rédigeait à la

_Presse_ de célèbres Courriers de Paris, criblait d'ironies mondaines et

de blâmes distingués le nouveau divertissement de la bonne société.

Adolphe Dumas, dans une pièce représentée en 1847, craint de ne bientôt

plus voir à Paris, grâce à l'envahissement des jockeys et des courses,

«ni Français, ni France, ni patrie.» Et Alphonse Karr lui-même écrit

avec trivialité, comme toujours, mais cette fois sans bonne humeur, dans

ses _Guêpes_ de mai 1841: «Le prétexte est l'amélioration des races de

chevaux en France. Jusqu'ici, on n'a fait, pour l'amélioration de la

race, qu'estropier et tuer les individus.»

En cette même année 1841 paraissait, sous le titre _La Comédie à

cheval_, une petite brochure, aujourd'hui rare et recherchée; elle était

signée Albert Cler, et illustrée assez drôlement dans le goût du

temps[24]. Cet Albert Cler aimait les chevaux, sans doute; seulement il

était très ancien régime, et n'appréciait que les montures de parade,

les courbettes et les grâces solennelles des anciens manèges; l'invasion

des pur-sang d'outre-mer lui semblait barbare. A son avis, le cheval

arabe était demeuré le «roi des coursiers généreux»; et il ne fallait

point lui parler de ces bêtes anglaises, hautes sur pattes et

dégingandées, dont, assure-t-il, la meilleure n'eût peut-être pas trouvé

acheteur pour trois cents francs sur le marché aux chevaux.

[24] _La Comédie à cheval, ou Manies et Travers du monde équestre,

Jockey-Club, cavalier, maquignon, olympique, etc._, par ALBERT CLER,

ill. par MM. Charlet, Tony Johannot, Eug. Giraud et A. Giroux

(Paris, Bourdin, 1841, in-12, 153 p.).

Aussi nous conte-t-il, sur la foi d'un vétérinaire au service de

Méhémet-Ali, une historiette ingénue. Certains fils d'Albion, en Egypte,

s'en étant venus proposer à des Arabes de faire courir des chevaux de

pur sang, qui leur appartenaient, contre des chevaux du pays, les

indigènes auraient accepté.

«--Mais il nous faut six semaines pour l'entraînement, observèrent tout

d'abord les Anglais.

«--Et pendant combien de jours courra-t-on? répliquent les Bédouins

stupéfaits.

«--Combien de jours? On courra pendant une heure.

«--Fi donc! Trois heures pour le moins. Autrement, ce serait une

dérision.»

Le jour de l'épreuve, on voit, à la grande stupéfaction des nomades,

arriver sur le terrain choisi de petits bonshommes «bottés, maigres,

pâles ou jaunes», menant en main «deux grandes machines mouvantes»,

enveloppées dans des couvertures.

Enfin, dit Albert Cler (p. 79), «tandis que le groom amaigri s'élance

sur sa monture efflanquée, décousue, un grand et vigoureux bédouin

saisit son arme favorite et se place gravement sur un cheval de taille

ordinaire, qui prélude en sautant, jouant autour de la tente qu'habite

la famille de son maître. La femme, les enfants viennent le caresser, et

l'ami du Bédouin promet du regard, de vaincre l'étranger.»

Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que, selon notre auteur, les pur-sang

anglais sont honteusement battus et, la course finie, demeurent sur

place roides et demi-morts, tandis que les chevaux arabes, «dispos,

impatients, frappent du pied la terre, hennissent avec force, s'agitent,

se tourmentent, et semblent appeler leurs adversaires à de nouvelles

luttes»?

Que dirait aujourd'hui ce puéril Albert Cler, s'il savait que ses

pauvres petits chevaux arabes, en réalité, galopent à peu près comme des

ânes ou des mulets derrière les puissantes et splendides machines que

sont les chevaux de courses; que dans toutes les luttes hippiques,

fussent-elles de vitesse ou de fond, durassent-elles plusieurs jours,

comme les grands raids sur route, qu'il s'agît de sauts d'obstacles, de

longues manoeuvres militaires ou d'épuisantes chasses à courre, c'est

toujours et partout le triomphe universel des animaux de pur sang; que

des distances de 2.400 mètres sont couvertes par ces êtres volants en

deux minutes vingt-huit secondes, comme dans le Derby français de 1905,

et en deux minutes trente secondes, comme dans le Derby anglais de la

même saison; qu'il y a des courses pendant toute l'année, d'une façon

ininterrompue, sur tout le territoire français; que certains mois

durant, les Parisiens s'y rendent presque quotidiennement; que des prix

de plusieurs centaines de mille francs y sont disputés; et que le

gouvernement se préoccupe enfin du sport hippique comme d'une

institution sociale, non moins nécessaire à notre République que les

_circenses_ l'étaient à la plèbe romaine?

Certes, Albert Cler serait plus que surpris: et il lui faudrait bien

faire amende honorable, avec tous les railleurs de 1840, devant les

grandes «machines mouvantes», et les dévoués «fashionables» qui seuls

alors en cultivaient l'espèce.

Plaisantons toujours un snobisme, surtout quand il nous vient, comme

ici, d'Angleterre. Car c'est à notre nation, fine entre toutes, de

donner le ton en Europe, et nous n'avons que faire des élégances

anglo-saxonnes, tudesques ou cosaques. Pourtant dès qu'un usage est

ingénieux et utile, pourquoi ne pas le franciser allègrement? Que les

Barbares travaillent et que les Latins profitent, c'est dans l'ordre.

Grâce aux louables efforts des grands éleveurs anglais et français, ce

tour de force fut donc réalisé: une race, créée au XVIIIe siècle, a été

amenée par la sélection à un degré d'excellence qui ne paraît pas

pouvoir être dépassé. Jalousement préservée de tout mélange, cette

supérieure espèce chevaline peut seule aujourd'hui répondre exactement à

ce terme: une aristocratie. Et non seulement par droit de naissance

(qu'est-ce que le chartrier incomplet ou truqué, les filiations souvent

obscures, les naissances suspectes, les substitutions, les usurpations

et compromis de toutes sortes qui gâtent nos plus vieilles et vénérables

familles, à côté de la noblesse régulière, indiscutable et contrôlée

d'un grand crack dont l'origine remonte de héros en héros, sans une

faute, jusqu'au-delà de 1700?)--mais aussi par droit de mérite: les

pur-sang de haute lignée, en effet, _prouvent_ leur valeur et leurs

titres au respect, exemple que nos aristocrates humains les mieux nés se

gardent trop souvent de suivre. Quand les princes des chevaux ne

démontrent pas dans la vie sociale et publique, c'est-à-dire pour eux

sur l'hippodrome, qu'ils sont dignes de soutenir l'éclat de leur nom, on

ne les envoie pas au haras, et ils ne deviennent pas chefs de famille.

Seuls, les meilleurs feront souche. Et ils sont si parfaits, les animaux

ainsi obtenus, que retirés des champs de courses et destinés aux usages

les plus pénibles, ils deviennent presque aussitôt endurants à miracle,

tous leurs organes physiques étant naturellement d'une qualité plus

haute, d'une trempe plus fine et plus dure à la fois que ceux des

espèces communes. Ajoutons que cette race d'élite atteint à la plus

définitive et classique beauté, à celle que nous montrent les statues

éternelles de Lysippe: la force et l'élégance confondues, une grande

puissance athlétique dans les lignes sveltes, la physionomie nerveuse.

L'Apoxyomène du Vatican, le Lutteur Borghèse du Louvre[25] et le cheval

_Ajax_, par exemple, ou tel autre grand pur sang, ce sont des merveilles

analogues.

[25] M. Salomon Reinach en attribue l'origine à Lysippe.

Le peuple grec couronnait dans ses jeux solennels les modèles que ses

divins sculpteurs reproduisaient ensuite par le bronze ou le marbre. Or,

nous acclamons, dans nos jeux olympiques de Longchamp et d'Auteuil, des

formes vivantes qui ne le cèdent pas en harmonie, en noblesse, en force

ni en grâce aux athlètes hellènes. Seulement, nous n'avons plus ni

Polyclètes, ni Lysippes. Prions les dieux que M. Rodin continue à

sculpter des ombres et des cauchemars, et qu'il ne soit au grand jamais

chargé d'immortaliser le corps admirable, les lignes heureuses d'un

gagnant du Derby d'Epsom ou du Grand Prix de Paris!

Le procédé de la sélection, par lequel fut sans cesse maintenue et

perfectionnée la descendance des premiers chevaux de sang, remonte

d'ailleurs, comme tant d'autres inventions délicates ou belles,

jusqu'aux Grecs. Lycurgue y avait déjà songé pour l'amélioration de la

race humaine.

«S'il arrive, nous rapporte Xénophon, dans le _Gouvernement des

Lacédémoniens_ (ch. I), qu'un vieillard ait une jeune femme, le

législateur, voyant qu'à cet âge on met tous ses soins à la garder, fit

une loi contre cet abus. Ce vieillard doit donc choisir un homme dont le

corps et l'âme lui agréent, et conduire celui-ci auprès de la dite femme

afin de se créer des rejetons. Un homme d'autre part, qui ne veut pas

épouser une femme, mais qui désire cependant de beaux enfants, est

autorisé par la loi, s'il voit une femme intelligente et féconde, à

prier le mari de la lui prêter pour en avoir postérité. Lycurgue accorda

beaucoup d'autres permissions semblables, se fondant sur ce que les

maris désirent donner à leurs fils des frères, qui soient héritiers du

même sang et de la même vigueur, sans l'être des biens. Avec un système

si contraire à tout autre pour la reproduction de l'espèce, je fais juge

qui voudra si Lycurgue a donné à Sparte des hommes supérieurs en force

et en stature.»

De pareilles mesures seraient peut-être--qui sait?--appliquées avec

fruit parmi nous. Quoi qu'il en soit, la race choisie des pur sang est

l'un des plus indiscutables chefs-d'oeuvre de la patience et de

l'application humaines. Toutefois, même dans les aristocraties vraiment

dignes de ce nom, il y a encore bien des degrés; parmi la cohue des

nobliaux sans importance se détachent vivement les groupes des très

grands seigneurs, les ducs et pairs, les princes du sang, etc. Ainsi en

va-t-il des chevaux: entre la foule des modestes hobereaux de Chantilly

ou de Maisons-Laffitte, quelques tribus, quelques familles l'emportent

justement sur les autres dans l'opinion publique. De toutes ces hautes

lignées, la souveraine en France était en 1905 celle de l'illustre

_Flying-Fox_.

M. Edmond Blanc, propriétaire de cet étalon prestigieux, l'a payé, voici

quelques années, près d'un million. M. Edmond Blanc s'était tenu un

raisonnement d'une étonnante et audacieuse simplicité. «Flying-Fox,

s'était-il dit, a gagné le Derby d'Epsom; c'est le plus célèbre, le

meilleur et le plus beau des chevaux de sa génération. Je l'achète un

million. Mais je retrouverai tout cet argent[26], car il me donnera des

fils qui, logiquement, seront à son image les plus célèbres, les

meilleurs et les plus beaux de leurs générations». Et il arriva comme il

avait prévu. Dès que l'année fut en effet venue où l'on put voir à

l'oeuvre les premiers produits de Flying-Fox, c'est-à-dire en 1904,

ceux-ci gagnèrent tranquillement les plus grandes épreuves classiques.

Son fils _Ajax_ remporta le Derby de Chantilly et le Grand Prix de

Paris. Et encore en 1905, les descendants de cet étalon merveilleux

devaient, de l'avis général, atteindre presque sans lutte aux mêmes

succès--quand survint cette catastrophe imprévue, la maladie. Un par un,

tous les chevaux qui devaient triompher souffrirent soudain du même mal.

On dut renoncer à les faire courir, et partout déclarer forfait[27].

[26] On sait qu'une simple saillie de Flying-Fox vaut 10.000 francs.

[27] Le seul qu'il fut possible d'isoler et de préserver de la

contagion, est arrivé second dans le Derby d'Epsom.

Au moment d'une lutte suprême, il arriva de même jadis qu'un héros

fameux dans l'histoire, le légendaire César Borgia, avait tout prévu et

s'était assuré toutes les chances de réussite, mais il se trouva

brusquement malade, lui aussi, dans le temps qu'il eût fallu le mieux

s'employer: et ce grand prix qu'il convoitait, une couronne héréditaire,

lui échappa ainsi «sur le poteau», si l'on peut dire. Dans le cas

Borgia, il y avait certes du poison. Ne songera-t-on pas aussi à ce

vieux moyen de mélodrame pour l'étrange cas Edmond Blanc?

De graves esprits peuvent tenir en mépris les courses et ceux qui s'y

attachent. Il n'en est pas moins vrai que plus d'un psychologue, et plus

d'un artiste surtout, y trouveront matière à méditer comme à longuement

admirer. Il est plus raisonnable d'applaudir la noblesse chevaline et

les belles bêtes victorieuses sur l'hippodrome, que de se laisser

surprendre par des aristocraties moins évidentes et des héros moins

purs. Voulez-vous une émouvante nouvelle? La glorieuse jument _Camargo_

fut amenée un jour dans le harem de Flying-Fox. On n'ose songer sans

trouble au poulain qui sera né de tels parents. Et quel est le rêveur un

peu teinté de lettres qui, lisant l'annonce de cette entrevue

impressionnante, se sera défendu d'évoquer la noble Thalestris, reine

des Amazones, en ce jour mémorable où elle se présenta, suivie de trois

cents guerrières toutes resplendissantes d'airain et d'or, devant le

camp d'Alexandre le Grand.

«--Que viens-tu faire, illustre Thalestris? lui demanda le Macédonien.

«--Je viens pour avoir un enfant de toi, ô roi des rois. J'en suis

digne. Si c'est une fille, je la garderai. Si c'est un garçon, il te

sera remis.»

Treize jours, assure Quinte-Curce, furent employés à la satisfaction de

son désir.

Le souvenir d'une pareille scène en impose.

Lettres de Chantilly · 第 22 / 31 题