LE DANDYSME

Dandysme, le dandysme! Mot magique! Vocable de luxe, terme précieux,

particulièrement cher aux journalistes ou aux jouvenceaux qui débutent

dans la littérature! Un artiste célèbre passe-t-il pour un peu

excentrique, un poète s'habille-t-il avec soin, un géomètre brille-t-il

dans les salons, un joueur de tennis écrit-il des livres de philosophie,

qu'aussitôt, dans les chroniques, on parle de dandysme. Si quelque

apprenti romancier est encore assez... collégien pour introduire dans

son récit un personnage, «le» personnage irrésistible, insupportable et

affecté qui, vous savez bien, contemple supérieurement choses et gens

derrière «son monocle impitoyable», vous apprendrez que ce fantoche

artificiel et agaçant est un dandy. Un homme d'Etat fait des mots, ne

prend pas trop au sérieux ses graves besognes: dandysme. Un écrivain

traite avec flegme des questions brûlantes, disserte en badinant sur un

sujet austère, ou solennellement sur une matière futile: dandysme.

Quelqu'un, s'il est bien mis, surprend par la moindre manie: dandysme.

Toujours et partout du dandysme. De même que l'expression: «C'est une

pose», ou de même que cette autre: «C'est un faiseur», la phrase: «Il y

a là du dandysme» ne veut presque plus rien dire, à moins qu'elle ne

signifie tout simplement: «Je suis un peu étonné.»

La mode, et aussi les centenaires des grands romantiques, qui se

succèdent coup sur coup, veulent qu'en ce moment historiens des moeurs

et critiques littéraires étudient de près l'époque du romantisme et de

la Restauration: d'où un renouveau de faveur pour les dandys. Deux

livres ont paru en moins de six mois sur cet énigmatique, non moins que

séduisant sujet[23]. Qu'est-ce donc au juste que le dandysme, d'où cela

vient-il exactement, à quels traits reconnaître cette mystérieuse

qualité, et comment la définir?

[23] _George Brummell et George IV_, par ROGER BOUTET DE

MONVEL.--_Sous Louis-Philippe: Les Dandys_, par JACQUES BOULENGER.

La réponse, si l'on voulait, serait bien simple: au début ceux que l'on

nomma dandys, chez nous du moins, furent des anglomanes élégants, rien

de plus; ensuite, sous l'influence de Barbey d'Aurevilly, le dandysme

passa dans la littérature, il devint même une sorte de genre littéraire.

Voilà tout. Aujourd'hui ce mot n'offre plus qu'un sens historique, et le

dandysme ne correspond à aucune réalité contemporaine. S'il reste encore

des dandys, ils sont à Montmartre, dans les brasseries.

L'histoire de cette importation anglaise est bien facile à suivre. Au

début du XIXe siècle vécut à Londres un homme de naissance obscure, de

fortune relativement modeste, qui n'avait d'autre talent que celui de

s'habiller très bien, mais qui était extraordinairement insolent. Je ne

dis point qu'il était spirituel, ni plaisant, ni charmant, ni gai, ni

triste, ni brutal, ni intrigant; non, il n'était qu'insolent, mais

effrontément, incroyablement, magnifiquement insolent. Cela pouvait

déplaire, cela pouvait sembler incompréhensible ou grotesque, venant

d'un si mince personnage; mais par un coup du sort, le prince de Galles

trouva le cas délicieux, Son Altesse daigna rire, et fit de l'insolent

son ami très cher: aussitôt toute la société anglaise, qui était et est

encore la société la plus _snob_ du monde, devint folle de ce gentleman

qui avait séduit le prince de Galles. On adora les impudences de ce roi

de la mode, on imita voluptueusement ses attitudes, et l'on ne se crut

présentable que si l'on était vêtu comme lui. Cet homme s'appelait

George Bryan Brummell. Il fut le premier dandy.

Son règne dura longtemps. Quand il eut disparu, beaucoup d'élégants

perpétuèrent à Londres sa tradition: d'ailleurs il va de soi que les

jeunes dandys, ses élèves, ont passé sa mesure et témoigné à tout propos

non plus d'une insolence, mais bien d'une grossièreté aussi odieuse

qu'absurde. Chateaubriand connut à Londres ces goujats du bel air. Aussi

bien l'Angleterre allait-elle changer de culte, et bientôt s'éprendre du

comte d'Orsay, un parisien qui était aimable, qui riait, et même qui

causait.

Cependant, avec une touchante puérilité, les jeunes Français de

distinction donnaient--déjà, hélas!--avec fureur dans l'anglomanie. Sous

l'impulsion des plus riches d'entre eux et du fameux lord Seymour--celui

qu'on surnomma «milord Arsouille»--voici qu'ils se mirent à créer des

«clubs», à ne rêver que chevaux de courses, que chasses, que

palefreniers et tailleurs anglais. Il fallait donc bien qu'ils se

fissent fort d'imiter cette froide _humour_, cette extravagance sans

éclat et cette espèce de morne dédain qu'ils avaient vu si bien réussir

de l'autre côté du détroit, et qu'ils devaient juger d'un suprême bon

ton. Mais il est à croire que de légers Français tinrent assez mal, sans

doute, ce rôle ingrat. Et les viveurs du temps de Louis-Philippe

n'eurent probablement du dandy que le nom. Mais on disait toutefois «les

dandys», comme on a dit ensuite «les fashionables», puis «les lions».

Simple argot du boulevard, simple étiquette.

Enfin, vers 1845, le fameux livre de Barbey d'Aurevilly parut. Or notre

magnanime Barbey d'Aurevilly n'était point de ces pauvres gens qui

nomment un chat un chat et Rollet un fripon. Pour ce grand et frénétique

écrivain, un chat était toujours un léopard ou un tigre, et Rollet

l'incarnation de Satan sur la terre. Un héros tel que Brummell le rendit

éperdu. Dame! qu'on y songe: la gloire prodigieuse et presque

surnaturelle de ce gentleman, sa vie paradoxale, une attitude si

passionnément soutenue, une telle morgue basée sur rien, tant d'aplomb

et tant de surhumaine impertinence--il y avait de quoi enivrer une

cervelle moins excitable que celle du jeune exalté normand. Il écrivit

avec ferveur et publia cette étude sur Brummell, l'un de ses meilleurs

livres, aujourd'hui célèbre, mais qui alors faisait entrer pour la

première fois ce mot, «le dandysme», dans la littérature française.

Quelle fortune il y eut depuis! Barbey d'Aurevilly lui-même fit

d'ailleurs de son mieux pour acclimater par son propre exemple, dans le

monde des lettres, cette espèce de turbulence grandiose et d'éloquente

folie qu'il prenait peut-être, le grand visionnaire, pour du dandysme.

Comme si l'insolence et l'habit bleu de cet irritant Brummell pouvait

rien avoir de commun avec les carnavalesques fantaisies d'un Barbey

d'Aurevilly et sa _furia_ toute française! Quoi qu'il en fût, on prit

dès lors peu à peu l'habitude de nommer «dandysme» non plus tant une

façon de s'habiller, ni même de parler, qu'une certaine discordance

entre les actes qu'une personne accomplissait dans la vie et la façon

dont elle les accomplissait. Par exemple Barbey d'Aurevilly, inventeur

et--croyaient les gens de lettres--modèle du dandysme, avait exalté

l'Eglise et célébré la religion sur le ton le moins pieux qui fût; il

avait baisé la mule du Pape un peu à la façon de ce baron féodal qui,

pour baiser le pied de son suzerain, porta si rudement ce pied à ses

lèvres qu'il fit choir tout de son long le haut seigneur par terre. Le

contraste entre la louange religieuse et le ton peu chrétien déconcerta

les critiques, et l'on cria de toutes parts au dandysme.

Baudelaire, après Barbey, parla de la mort comme un amateur ferait d'une

plante rare ou d'un parfum de choix: dandysme. Les parnassiens voulurent

traiter avec une impassibilité apparente des sujets pathétiques:

dandysme. Tout ce qui parut un tant soit peu, à tort ou à raison,

recherche d'attitude ou d'élégance, tout ce qui dérouta ou surprit un

instant, les psychologues de salon, les dilettantes, les décadents, Paul

Bourget en son temps, Maurice Barrès au nôtre--on voulut voir partout

des dandys. Rien de plus exagéré.

Les hommes à la mode eux-mêmes, à présent, justifieraient très mal ce

titre. Il y a quelques années, l'Angleterre adula et glorifia le poète

et le causeur Oscar Wilde. Recherché, somptueux et raffiné, très

spirituel et contant à merveille, cet esthéticien fashionable mérita

peut-être un peu mieux que tant d'autres qu'on eût parlé de dandysme à

son sujet. Mais sa vie finit tristement. On dit aussi que le prince de

Sagan, naguère, eut de l'esprit; mais quand même cela serait, nous voilà

bien loin de Brummell! Et ce n'est point M. Robert de Montesquiou

lui-même qui nous y ramènera, tout dandy que certains publicistes l'ont

fait.

Il n'y a plus de dandys. Il n'y en aura plus jamais. Le monde où l'on

brille est trop vaste, trop encombré et trop dispersé, maintenant, pour

qu'une suprématie indiscutée s'y puisse établir. Puis, allez donc faire

l'insolent!... Ce sont là moeurs d'autrefois. Pourtant un homme est mort

voici moins de quinze ans, qui avait encore poussé jusqu'à la passion et

jusqu'au grand art les plaisirs de l'impertinence: ce fut le légendaire

et anachronique boulevardier, le brillant escrimeur Alfonso de Aldama.

Mais il n'était pas un dandy puisqu'on le contestait, puisque l'on se

fâchait de ses incartades, et qu'il allait pour cela sur le pré tous les

mois. Voyez-vous Brummell avec un duel sur les bras! On n'ose seulement

songer à ce qui fût arrivé s'il eût dû, pour se battre, déranger les

plis de son illustre cravate...

On m'objectera peut-être aussi M. Gabriele d'Annunzio, dont les chevaux,

les chiens, le mandat politique, les collections d'art et les

préfaces... Mais, allons donc! qu'on ne nomme point Gabriele d'Annunzio

un dandy! C'est lui faire tort. Il n'est qu'un grand, qu'un admirable

artiste, tel qu'on en vit beaucoup dans son pays à l'âge d'or de la

Renaissance. Il s'exprime dans ses préfaces sur le ton de Benvenuto

Cellini: il en a bien le droit!

Non, que les chroniqueurs s'y résignent, mais sur le boulevard comme

dans les lettres, et comme partout, les dandys ont vécu.

Lettres de Chantilly · 第 21 / 31 题