De temps à autre, chez nous, quelqu'un demande que les langues mortes ne
figurent plus sur les programmes de l'enseignement secondaire. Parfois
cet ennemi de nos chétives études classiques est un délicat, qui sait
combien rustiques et incomplètes sont les notions de grec et de latin
inculquées aux élèves durant leurs classes. «A quoi bon, dit avec dédain
ce fin lettré, ennuyer les pauvres lycéens avec des «chrestomathies» ou
des morceaux choisis de Cicéron? Est-ce pour dégoûter à jamais les
quelques esprits désintéressés ou artistes qui autrement eussent aimé
par la suite à découvrir peu à peu, comme firent jadis les humanistes
italiens, la grâce ravissante des Muses antiques? Un potache devenu
péniblement bachelier éprouve l'horreur de ce qu'il a si péniblement
appris. Et tout au plus un très «fort en thème» connaît-il sa
littérature grecque et latine comme un commis de librairie peut
connaître les livres de sa boutique. Beau résultat, vraiment! Que nos
jeunes gens étudient plutôt les langues vivantes ou les cours de la
Bourse. Ce sera plus utile que de savoir enfin, au prix de longs et
fastidieux efforts, épeler gauchement Tacite ou déchiffrer Horace tant
bien que mal.»
D'autres fois, le réformateur est un politicien qui pense à sauver la
République en s'acharnant contre la tradition des études gréco-latines.
Monstruosité qu'une tradition! Car chacun sait, n'est-ce pas, que voilà
l'ennemi, et que la rente remontera, que la terre redeviendra fertile et
boisée, que la natalité augmentera, que l'alcoolisme disparaîtra, et que
tous les problèmes sociaux enfin se trouveront résolus le jour où nul
souvenir d'un passé fumeux et gothique ne subsistera plus en terre
française.
Dans l'un et l'autre cas, la menace n'est pas bien grave. Le fin lettré,
en effet, n'apporte généralement pas beaucoup de passion dans un débat
dont il se soucie peu, au fond; puis il représente une très petite
minorité; et vous ne voudriez pas maintenant que l'on se souciât de
l'opinion des fins lettrés, je suppose? Quant au politicien, il a bien
d'autres nobles besognes à poursuivre: le pays qu'il gouverne a pour
mission de donner au monde attentif le spectacle de vastes expériences
sociales; il y a là, on en conviendra, du travail plus intéressant, pour
un homme d'Etat, que tout ce qui touche aux belles-lettres, ce jeu,
cette amusette de mandarins.
Seulement, dans les derniers mois de 1906, le Touring-Club ayant tenu sa
séance annuelle, M. Ballif, président, crut devoir s'y élever, au cours
de la harangue qu'il prononça, contre l'instruction que l'on donne aux
enfants dans les lycées. On leur fait, a-t-il dit, apprendre trop de
choses par coeur, et notamment le latin, le grec: une éducation plus
pratique serait à souhaiter, par exemple un peu moins de langues mortes
et un peu plus d'anglais ou d'allemand[2]. Or, que le président du
Touring-Club forme de tels voeux, voilà qui est sérieux et peut alarmer
à juste titre un esprit attaché aux études classiques. La très nombreuse
et puissante société que l'on nomme Touring-Club poursuit en effet une
oeuvre admirable en France: les efficaces, les continuels services
qu'elle rend au point de vue archéologique et artistique témoignent de
l'intelligence et du bon esprit qui l'animent. Si le président, dans un
discours officiel, y condamne l'enseignement des langues mortes, il faut
voir là l'opinion d'un public étendu, important et assez généralement
éclairé... Malgré les assentiments qu'elle peut rencontrer, il me paraît
pourtant que cette opinion repose sur une grande erreur.
[2] Dans la _Revue du Touring-Club_ de janvier 1907, M. Ballif a
repris et développé cette idée.
Laissons le grec. De plus autorisés présenteront sans peine, et j'espère
victorieusement, sa défense. Mais il nous faut de toutes nos forces
réclamer, exiger les études latines. Loin qu'on les restreigne ou
supprime, supplions qu'on leur attribue une place encore plus grande sur
les programmes, comme moyen de culture dont nul autre n'approche, et
comme la meilleure discipline pour ennoblir et peut-être aussi clarifier
l'esprit.
D'ailleurs l'histoire elle-même et les faits nous servent ici. Sait-on
bien que dans le pays le plus utilitaire du monde, en Amérique, on
commence à réclamer à grands cris les humanités? Une revue universitaire
de Chicago, _The School review_ (juin 1906), en fait foi[3]. Des
professeurs de sciences et de médecine demandent que leurs élèves aient
une culture générale et littéraire, qu'on leur affine, qu'on leur
polisse l'esprit. Un professeur d'hydraulique a été jusqu'à composer un
programme où le latin occupe la plus belle place, «avant la géométrie,
la physique et l'algèbre». Le latin est en effet considéré par eux comme
la meilleure gymnastique intellectuelle. Et leurs élèves en ont grand
besoin, d'une gymnastique intellectuelle, vu qu'ils ne peuvent tirer
parti de l'enseignement qu'on leur donne par rudesse d'esprit, par
gaucherie, par défaut de souplesse, de précision et d'ingéniosité. Ils
n'ont pas pris l'habitude de soigner leur besogne, ils bâclent, ils ne
savent pas travailler. Le niveau intellectuel des étudiants baisse, si
bien que les jeunes gens américains tombent dans une espèce de
paysannerie. Devenus ingénieurs après cela, ils ne sont capables ni
d'écrire, ni de parler convenablement; ils ne peuvent même pas rédiger
un rapport utile, et dans toutes les affaires où se trouvent mêlés des
ingénieurs, «la plupart des procès viennent de ce qu'ils se sont mal
expliqués». La _School review_ préconise chaleureusement, pour remédier
à cet état de choses, les études latines.
[3] V. _Les Débats_ du 5 décembre 1906.
Elle a raison. Imitons-la. Il y aurait à ce sujet une belle campagne à
tenter dans les journaux et l'opinion publique: il faudrait que des
jeunes gens (et non plus ici des professeurs) démontrassent comment ils
n'ont jamais eu que faire de ces fameuses notions pratiques, si puériles
et vaines, qu'on s'est ingénié à leur inculquer dans les collèges. Six
mois d'expérience en apprendront toujours davantage à un futur
mécanicien ou directeur d'usine que trois ou quatre ans de vagues
conseils au lycée. Rappelez-vous les absurdes bataillons scolaires: une
petite semaine de régiment ou deux heures de manoeuvres valaient mieux
que ces bêtises. Pour tout citoyen appelé un jour à parler (défendre ses
intérêts), à écrire (rédiger des rapports, exposer des affaires,
composer des lettres), à penser (ne faut-il pas voter?), il est utile
d'avoir acquis la plus grande souplesse d'esprit possible, la meilleure
culture, la finesse du raisonnement, le talent d'être clair et précis.
Les humanités mènent vite à tout cela.
Et si même elles n'y conduisaient pas aussi sûrement, il y a du moins
certaines qualités, entre toutes, que les auteurs latins sont
merveilleusement propres à suggérer, par exemple la dignité, la gravité.
Il ne convient pas de lever les épaules: un peu plus de gravité nous
sauverait de la niaiserie, où nous tombons parfois, et nous préserverait
en partie de ces enthousiasmes désordonnés autant que turbulents, dont
les suites ne nous font pas toujours honneur. Niera-t-on également que
l'estime de soi-même, dont se compose en grande partie la dignité, ne
nous fasse parfois défaut? Qu'est-ce que notre admiration continuelle et
inexplicable des étrangers, et principalement des Anglo-Saxons? Un
citoyen de la grande Rome, jadis, n'éprouvait rien de tel. Au lieu que
nous n'osons, nous autres, rien entreprendre, tant nous nous défions
sottement ou bassement de nous-mêmes.
Un auteur latin, Ausone, l'a pourtant dit:
Incipe, dimidium facti est coepisse. Supersit
Dimidium: rursum hoc incipe, et efficies.
Quant à la manière d'exprimer sa pensée ou de l'écrire, il n'est sans
doute point d'entraînement ni de sport intellectuel plus propre à nous
aider en cela que la version latine. Outre qu'un usage assidu des
auteurs latins est de nature à nous donner le goût et peut-être
l'habitude du «style noble»--grâce véritable et trop négligée
aujourd'hui,--cet usage nous peut apprendre aussi à user d'une syntaxe
moins pauvre et moins monotone que celle du XXe siècle. Un sujet, un
verbe, un attribut, voilà l'humble canevas de toutes nos phrases
contemporaines. Et plus la langue d'un auteur est ainsi mesquine, plus
on dit qu'elle est «pure». Le latin, avec ses longues périodes
infiniment variées, nous enseigne au contraire l'art de jeter d'un seul
trait sur le papier une idée complète, en un seul paragraphe ou mieux
encore en une seule belle phrase, gracieuse ou superbe, ornée
d'incidentes toutes diverses entre elles, et aussi bien attachées à la
proposition principale que des rameaux délicats à la branche d'un arbre.
Puis les mots latins sont charmants. Leurs significations pleines de
nuances aiguisent et forment le jugement, la critique, bientôt le goût.
Les verbes, surtout, ont de la malice. Il faudrait les traduire presque
tous par «avoir une tendance à...». D'où l'on ne sait quoi de
non-exprimé, d'inexprimable peut-être, qui donne soit à une phrase
descriptive, tableau de foule, décor ou portrait, soit à une apostrophe
oratoire, le plus tragique, si ce n'est le plus savoureux et surprenant
éclat. Ailleurs encore, ce sont des verbes presque trop précis et comme
frémissants sur la page. Pour le verbe _carpere_, le lexique donne ce
sens: «enlever quelque chose du temps ou de l'espace», ainsi par exemple
qu'on dirait en sport: «il enleva ses trente kilomètres dans l'heure».
Or, Virgile a écrit des poulains qu'on doit les dresser, dès quatre ans,
à savoir, sur la vaste plaine, «_carpere gyrum_...» Les voyez-vous
là-bas, les poulains, enlever au galop leur tournant? Mais Horace a dit
aussi: «_Carpe diem_...» Et comment traduire, cette fois? On ne sait.
Peut-être par: «Cueille le jour»?...[4].
[4] Dans une des comédies de Maurice Donnay, et comme le héros et
l'héroïne se disposent à sortir, celui-ci considère doucement sa
frivole amie et se murmure à lui-même: «_Carpe diem!_...» Se
retournant, surprise: «Qu'est-ce que cela veut dire?» lui demande la
jeune femme. «Cela veut dire...», il hésite un moment, puis il
sourit et répond: «Cela veut dire: Va mettre ton petit chapeau, et
viens...» Tout cela dans un verbe latin!
Il n'y a pas que les verbes. Substantifs et adjectifs ont aussi leurs
délicatesses. Voici l'un de ceux-ci, entre mille: _lubricus_. On trouve
dans le dictionnaire: 1º glissant, où l'on glisse; 2º glissant, qui
glisse dans la main, poli, lisse; 3º mobile, inconstant, incertain; 4º
difficile, chanceux; 5º qui fuit, qui échappe, trompeur. Arrivé à ce
dernier sens, qui se défendrait de songer au faune capricieux bondissant
le long d'une rive, entre les saules et parmi les roseaux? Or, le faune
poursuit la nymphe, elle-même toujours en fuite et souriant un peu plus
loin. D'où finalement notre «lubrique». Le trajet est délicieux.
Ajoutons qu'à lire, qu'à étudier sans cesse les auteurs latins, on peut
acquérir le respect et même le culte de la beauté. Car on aura beau
dire, les mots français sont usés, pour les collégiens surtout qui n'en
sauraient, comme de bons lettrés, goûter encore toute la saveur. Une
très admirable phrase française finira toujours par leur sembler un peu
fade: leur goût étant mal éveillé, ces «graphies» dont ils ont trop
l'habitude ne les toucheront jamais beaucoup. Au contraire le professeur
qui leur fait entrevoir la splendide noblesse enclose dans une formule
latine, ou tout le charme qui s'exhale d'un mélodieux et doux hexamètre,
ce professeur, s'il est adroit, leur présente ce qu'il y a de plus
émouvant au monde pour de jeunes esprits, c'est-à-dire un mystère qu'on
aperçoit un peu, une merveille à demi tirée de l'ombre, la beauté enfin
pieusement recouverte d'un voile comme un objet sacré. Ou plutôt, ce
maître habile leur parle des sirènes, que nul ne voit, sans doute, mais
qui chantent et qu'on entend sur la mer.
Nous n'avons pas besoin de tous ces raffinements! s'écriera-t-on.
Donnez-nous des hommes, des citoyens... Eh! c'est le moyen d'en faire.
S'il appartient aux races latines de dominer encore le monde, c'est par
l'esprit. Jamais les jeunes Français ne seront assez cultivés. Plus on
les aura rendus fins et sensés, d'autant mieux ils se gouverneront. Plus
ils auront de noblesse et d'élévation dans l'esprit, d'autant plus vite
perdront-ils cette pusillanimité qui leur nuit. Préparons de bons
humanistes pour obtenir seulement des hommes raisonnables et assez
intelligents.
Des citoyens, des soldats, des législateurs? Mais ceux qui ont fait la
Révolution et l'Empire lisaient avec goût Tite-Live et Tacite, ne
parlaient que des Gracques et rêvaient de César.