Les races latines, le sang latin, qu'est-ce que cela signifie?
s'écrieront les ethnographes. Il y a du celte, de l'anglo-saxon, du
slave, du sémite, parfois du turc, et souvent de l'arabe dans ce qu'on
nomme les races latines. C'est là surtout une expression géographique.
Elle ne correspond à rien de rigoureux, au contraire. Et quand les
Latins se flattent d'une prétendue hérédité, d'on ne sait quelle finesse
du goût, comme d'une aisance charmante ou d'une qualité d'esprit qu'ils
doivent à leurs ancêtres, ils s'en font beaucoup accroire.
Possible. N'oublions pas toutefois que les ethnographes sont des
savants, par conséquent des logiciens, c'est-à-dire des rêveurs qui
suivent leurs chimères au-dessus de l'humble, obscure et inexplicable
réalité. Certes il existe, quoi qu'ils en pensent, une race latine, et
l'on sent qu'on en fait partie à des mouvements secrets, à certains
dégoûts dont on n'est pas maître, ainsi qu'à des allégresses
involontaires...
Un auteur barbare et savoureux, l'écrivain anglais Rudyard Kipling,
conte en l'un de ses livres une histoire admirable. Il s'agit d'un
officier de l'armée des Indes qui fut longtemps le prisonnier et
l'esclave des Russes, si longtemps qu'après d'interminables aventures,
il a, pour ainsi dire, perdu l'esprit, il est devenu presque un sauvage,
presque une bête même. Rentrant par hasard dans son régiment et
déjeûnant au mess, il ne reconnaît rien, ne se rappelle rien; à la fin
du repas enfin, son colonel, pour l'éprouver, se lève et porte la santé
de la Reine. Aussitôt l'ancien officier se trouve debout malgré lui,
répond au toast sans s'en rendre compte, et selon le rite consacré,
brise son verre. Il s'est souvenu inconsciemment de l'émotion
traditionnelle et patriotique que cause à tout bon sujet britannique un
toast à Sa Gracieuse Majesté: le pauvre homme, soudain galvanisé, s'est
à ce coup retrouvé Anglais, voire impérialiste probablement.
Or tout dernièrement, le prix Nobel fut conféré au glorieux poète
italien Giosuè Carducci, mort aujourd'hui. Quiconque, en apprenant cet
hommage éclatant rendu au vieil aède d'outre-monts, a ressenti
subitement un enthousiasme, un mouvement de triomphe et de joie, de
pieux amour aussi et comme de respect filial; quiconque a goûté là l'une
des belles et violentes émotions de sa vie; quiconque a, d'instinct,
crié: Victoire!--peut se dire de bonne et pure race latine! Où qu'il
habite, où qu'il soit né, celui-là est un «méditerranéen». Le jour que
l'on donna le prix Nobel, des milliers de _cives romani_ se sont
reconnus et félicités dans le monde entier. Ainsi que l'officier anglais
de Kipling rompait son verre en l'honneur de la reine Victoria, nous
eussions tous brisé nos coupes à la gloire de Carducci le Superbe, de
Carducci l'Ancien!
Mais, dira-t-on, vous possédez donc l'italien jusqu'à en saisir toutes
les finesses poétiques, jusqu'à entendre le rythme de cette langue
musicale, la cadence de ses vers, et jusqu'à vous complaire aux jeux
délicats des longues et des brèves, des significations détournées ou
imprévues, des mots qui se flattent l'un l'autre?
Nullement. Nous lisons, nous autres Français, rebelles aux langues
étrangères, l'italien tant bien que mal. Quant aux traductions, s'il
s'agit d'un poète surtout, la meilleure ne vaut rien. Aussi est-ce
devant la gloire, les idées, les rêves, les gestes et le personnage de
Carducci que nous nous inclinons, plutôt que devant son oeuvre
elle-même. Nous vénérons ses ambitions artistiques, son énergie, sa
fierté, ses attitudes, son rôle en Italie, toute sa vie; nous admirons
enfin le héros littéraire qu'il est.
L'humanité a besoin de héros littéraires. Sans quelques écrivains et
poètes qui ont réalisé des types parfaits de l'artiste et du lettré, la
foule ne saurait comment témoigner son goût pour la littérature. Car
elle lit peu, et ne relit presque jamais les très beaux livres: elle est
paresseuse, sans curiosité comme sans culture. Mais elle respecte
certaines traditions, et s'attache à des modèles convenus et définitifs
de grands hommes qui lui sont chers. Ainsi, parce qu'Alfred de Musset a
existé, elle reconnaît du charme et de la grâce irrésistible chez les
jeunes poètes. Parce que Leconte de Lisle vécut, elle admet l'émouvante
noblesse d'une existence dévouée toute entière à la beauté. Renan lui
fournit le modèle impérissable d'un penseur quasi-divin. De nos jours,
Gabriele d'Annunzio, Edmond Rostand s'inscrivent à leur tour dans cette
sorte de Légende Dorée. L'étonnement ou l'enthousiasme universels qu'ils
ont suscités auront entretenu la foi populaire. Parce que Giosuè
Carducci aura, lui aussi, donné pendant quarante ou cinquante années au
monde l'exemple d'un dévouement intransigeant et passionné envers les
Muses et les belles-lettres classiques, la postérité inscrira désormais
dans son calendrier ce nouveau saint: le poète latin, fier jusqu'à
l'orgueil de sa race et de sa tradition, obstiné, presque inattaquable à
force de bonne foi, terrible par ses colères, par son mépris, et
magnifiquement perdu dans son rêve.
La vie de Carducci fut très simple, et d'une élégance en quelque sorte
farouche. Né dans un petit bourg de Toscane, l'an 1836, et fils d'un
médecin de campagne, il grandit dans la maremme de Pise, maremme
fiévreuse et belle, pareille sans doute à celle qui--Dante l'a
chanté--«fit et défit» la tragique Pia. Le jeune Toscan adora tout de
suite sa langue maternelle, et l'ancêtre auguste de celle-ci, la langue
latine: il fit des vers et devint philologue. Déjà plein de son génie,
il gagna vite, comme poète, les suffrages d'un groupe de délicats
Florentins, jeunes artistes et lettrés, groupe qu'il nomma lui-même,
insolemment et joliment, _les Amis Pédants_. Le journal de ces
humanistes de vingt ans s'appelait le _Politien_, en souvenir du savant
et fin poète qu'aima si tendrement Laurent de Médicis. En même temps,
comme Carducci était pauvre, il donnait des leçons, pour vivre. Sa
science était profonde: les plus malveillants rendaient hommage à son
enseignement. Bientôt il se voyait titulaire, à l'Université de Bologne,
de la chaire de littérature. Il ne devait plus abandonner que rarement
et cette chaire et cette ville, où s'écoula presque toute sa vie.
Rappelons qu'au temps où le hautain Carducci présidait _les Amis
Pédants_, et contribuait à fonder le _Politien_, la littérature
italienne se trouvait en proie au plus gémissant et veule romantisme.
Ecoeuré par ce mauvais ton, notre jeune aède jura de ramener la poésie à
ses sources primitives et--en ce pays--nationales, c'est-à-dire aux
modèles classiques. Pareil à notre Ronsard, Carducci devint «un
antique»; sa muse en italien parla grec et latin, et comme Ronsard
aussi, il composa, selon les rythmes anciens, les plus mélodieuses, les
plus fortes, nerveuses et frémissantes poésies lyriques dont puissent
s'enorgueillir ses compatriotes.
Dans le même temps encore, l'Italie renaissante s'affranchissait du joug
monarchique et clérical de l'Autriche. Frénétiquement patriote et
libéral, Carducci exécrait les oppresseurs de son pays, étrangers,
prêtres et rois. La tourbe pleurarde des romantiques, ses adversaires
littéraires, soutenait volontiers, au contraire, ces prêtres, ces rois
que le moyen-âge avait respectés. Logique jusqu'au bout, Carducci devait
donc, lui, glorifier le paganisme, la joie de vivre, le règne de la
radieuse nature, et jeter l'opprobre à ce sombre catholicisme, triste
religion d'esclaves qui ruina le monde antique: il publia l'_Hymne à
Satan_, furieuse attaque contre le dieu des humbles et des soumis,
contre l'idéal des chrétiens.
Scandale immense! Toute une partie de l'Italie se dressa, indignée,
contre Carducci, qui devint alors l'idole des révolutionnaires et des
républicains radicaux. Attaque et défense, le combat fut acharné non
moins que féroce. Mais le fougueux Giosuè avait bec et ongles. Sa plume
était redoutable et son éloquence impétueuse, mordante, âpre[1].
[1] Une anecdote: Giosuè Carducci enfant avait capturé dans la maremme
un faucon et un louveteau, qu'il élevait. Son père, pieux
catholique, fit abattre ces animaux sanguinaires. De là daterait le
premier ressentiment du petit Giosuè contre une religion qui,
pensait-il, poussait à détruire les belles bêtes de proie. Sentiment
puéril, mais non pas absurde, il s'en faut.
Notons aussi que lors du Congrès de la Paix de 1890, le vieux
Carducci publia une Ode sur la Guerre, dans laquelle il exaltait et
glorifiait le «sublime fléau», en vouant aux gémonies les
pacifistes.
L'unification de l'Italie se fit enfin. Carducci comprit que la Royauté
seule pouvait accomplir l'oeuvre de relèvement et de paix.
Patriotiquement, il se soumit, et s'inclina, non sans noblesse, devant
la grâce infinie de la reine Marguerite, sa tutélaire souveraine. Il
termina sa vie, chargé de gloire et d'années, n'ayant pas un instant
faibli, ni cessé d'être le plus grand et le plus pur des poètes
lyriques, au sens qu'Horace et Ronsard laissèrent à ce titre, comme le
plus hardi, le plus indomptable des libres esprits, et--à l'exemple de
Pétrarque--le plus raffiné, le plus délicat des savants humanistes.
Gabriele d'Annunzio, de nos jours, offre quelques traits de ressemblance
avec Giosuè Carducci, qui d'ailleurs fut son maître.
On dressera plus d'une statue--hélas!--à Carducci. Laides et vulgaires,
elles encombreront les places de Florence, de Bologne et de Rome. On
verra l'émule de Politien, de l'Arioste et du Tasse vêtu d'une redingote
de bronze ou de marbre, et ridiculisé à jamais. Au lieu de ces effigies
absurdes, je souhaiterais qu'on élevât au poète deux monuments vraiment
dignes de lui. L'un à Rome, et non loin du Forum où jadis retentit la
voix des Gracques et de Cicéron: là serait placé sur un socle, en un
carrefour ou bien au détour d'une rue, ce buste splendide et inachevé de
Brutus que tailla Michel-Ange, et qui actuellement se trouve à Florence,
au Bargello. Une inscription rappellerait au passant que ce
chef-d'oeuvre commémore la mémoire du grand patriote Carducci.
L'autre monument se trouverait dans la baie de Naples, en un site
admirable de Sorrente ou du Pausilippe, au lieu que jadis occupa sans
doute telle ou telle voluptueuse villa romaine. Là, devant la mer, sous
un portique léger, quelque divine statue antique ferait son geste
éternel en l'honneur de notre poète, quelque Muse du Vatican ou, qui
sait, l'Apollon Citharède lui-même...
Puis, ce n'est pas tout. Il y a dans la vie de Giosuè Carducci une heure
charmante: ce fut celle où il sut pencher sa tête, jusque là rebelle,
sur la main pleine de grâces de la reine Marguerite. Il n'est plus
besoin d'un monument pour conserver ce joli souvenir de galanterie; le
marbre ni l'airain ne conviendraient en rien ici, mais bien plutôt il y
faudrait quelque commémoration délicate, courtoise, souriante et digne à
la fois, quelque louange qui vînt plutôt de chez nous, par exemple un
élégant et fin discours, un éloge éloquent, mais en même temps très
spirituel, dans le goût de ceux que savent si merveilleusement réussir
chaque année, en se jouant, nos messieurs de notre Académie Française.