La justice humaine, et la justice de Paris, c’est-à-dire la plus

défiante, la plus spirituelle, la plus habile, la plus instruite de

toutes les justices, trop spirituelle même, car elle interprète à

chaque instant la loi, mettait enfin la main sur les fils de cette

horrible intrigue. Le baron de Nucingen, en reconnaissant les effets

du poison, et ne trouvant pas ses sept cent cinquante mille francs,

pensa que l’un des personnages odieux qui lui déplaisaient beaucoup,

Paccard ou Asie, était coupable du crime. Dans son premier moment de

fureur, il courut à la Préfecture de Police. Ce fut un coup de cloche

qui rassembla tous les Numéros de Corentin. La Préfecture, le Parquet,

le Commissaire de police, le Juge de paix, le Juge d’Instruction, tout

fut sur pied. A neuf heures du soir, trois médecins mandés assistaient

à une autopsie de la pauvre Esther, et les perquisitions commençaient!

Trompe-la-Mort, averti par Asie, s’écria:--L’on ne me sait pas ici,

je puis _me dissimuler_! Il s’éleva par le châssis à tabatière de

sa mansarde, et fut, avec une agilité sans pareille, debout sur le

toit, où il se mit à étudier les alentours avec le sang-froid d’un

couvreur.--Bon, se dit-il en apercevant à cinq maisons de là, rue de

Provence, un jardin, j’ai mon affaire.

--Tu es servi! Trompe-la-Mort, lui répondit Contenson qui sortit de

derrière un tuyau de cheminée. Tu expliqueras à monsieur Camusot quelle

messe tu vas dire sur les toits, monsieur l’abbé, mais surtout pourquoi

tu te sauvais...

--J’ai des ennemis en Espagne, dit Carlos Herrera.

--Allons-y par ta mansarde, lui dit Contenson.

Le faux Espagnol eut l’air de céder, mais, après s’être arc-bouté sur

l’appui du châssis à tabatière, il prit et lança Contenson avec tant

de violence que l’espion alla tomber au milieu du ruisseau de la rue

Saint-Georges. Contenson mourut sur son champ d’honneur. Jacques Collin

rentra tranquillement dans sa mansarde, où il se mit au lit.

--Donne-moi quelque chose qui me rende bien malade, sans me tuer,

dit-il à Asie. Ne crains rien, je suis prêtre et je resterai prêtre.

Je viens de me défaire, et naturellement, du seul homme qui pût me

démasquer.

A sept heures du soir, la veille, Lucien était parti dans son cabriolet

en poste avec un passe-port pris le matin pour Fontainebleau, où il

coucha dans la dernière auberge du côté de Nemours. Vers six heures

du matin, le lendemain, il s’en alla seul, à pied, dans la forêt où

il marcha jusqu’à Bouron.--C’est là, se dit-il, en s’asseyant sur une

des roches d’où se découvre le beau paysage de Bouron, l’endroit fatal

où Napoléon espéra faire un effort gigantesque, l’avant-veille de son

abdication.

Au jour, il entendit le bruit d’une voiture de poste et vit passer

un briska où se trouvaient les gens de la jeune duchesse de

Lenoncourt-Chaulieu et la femme de chambre de Clotilde de Grandlieu.

--Les voilà, se dit Lucien, allons, jouons bien cette comédie, et je

suis sauvé, je serai le gendre du duc malgré lui.

Une heure après, la berline où étaient les deux femmes fit entendre ce

roulement si facile à reconnaître d’une voiture de voyage élégante; les

deux dames avaient demandé qu’on enrayât à la descente de Bouron, et le

valet de chambre qui se trouvait derrière fit arrêter la berline. En ce

moment, Lucien s’avança.

--Clotilde! cria-t-il en frappant à la glace.

--Non, dit la jeune duchesse à son amie, il ne montera pas dans la

voiture, et nous ne serons pas seules avec lui, ma chère. Ayez un

dernier entretien avec lui, j’y consens: mais ce sera sur la route où

nous irons à pied, suivies de Baptiste..... La journée est belle, nous

sommes bien vêtues, nous ne craignons pas le froid. La voiture nous

suivra...

Et les deux femmes descendirent.

--Baptiste, dit la jeune duchesse, le postillon ira tout doucement,

nous voulons faire un peu de chemin à pied, et vous nous accompagnerez.

Madeleine de Mortsauf prit Clotilde par le bras, et laissa Lucien lui

parler. Ils allèrent ensemble ainsi jusqu’au petit village de Grey. Il

était alors huit heures, et là, Clotilde congédia Lucien.

--Eh! bien, mon ami, dit-elle en terminant avec noblesse ce long

entretien, je ne me marierai jamais qu’avec vous. J’aime mieux croire

en vous qu’aux hommes, à mon père et à ma mère... On n’a jamais donné

de si forte preuve d’attachement, n’est-ce pas?... Maintenant tâchez de

dissiper les préventions fatales qui pèsent sur vous...

On entendit alors le galop de plusieurs chevaux, et la gendarmerie, au

grand étonnement des deux dames, entoura le petit groupe.

--Que voulez-vous?... dit Lucien avec l’arrogance du dandy.

--Vous êtes monsieur Lucien de Rubempré? dit le Procureur du roi de

Fontainebleau.

--Oui, monsieur.

--Vous irez coucher ce soir, à la Force, répondit-il, j’ai un mandat

d’amener décerné contre vous.

--Qui sont ces dames?... s’écria le brigadier.

--Ah! oui, pardon, mesdames, vos passe-ports? car monsieur Lucien a des

accointances, selon mes instructions, avec des femmes qui sont capables

de...

--Vous prenez la duchesse de Lenoncourt pour une fille? dit Madeleine

en jetant un regard de duchesse au Procureur du Roi. Baptiste, montrez

nos passe-ports...

--Et de quel crime est accusé monsieur? dit Clotilde que la duchesse

voulait faire remonter en voiture.

--D’un vol et d’un assassinat, répondit le brigadier de la gendarmerie.

Baptiste mit mademoiselle de Grandlieu complétement évanouie dans la

berline.

A minuit, Lucien entrait à la Force où il fut mis au secret. L’abbé

Carlos Herrera s’y trouvait de la veille, au soir.

FIN DU ONZIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES.

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

LA MAISON NUCINGEN 1

PIERRE GRASSOU 61

LES SECRETS DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN 81

LES EMPLOYÉS OU LA FEMME SUPÉRIEURE 133

SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES 336

PREMIÈRE PARTIE: Esther heureuse _Ib._

DEUXIÈME PARTIE: A combien l’amour revient aux

vieillards 469

FIN DE LA TABLE.

* * * * *

Corrections.

Les défauts d'impression en début et en fin de ligne ont été

tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée

par endroits.

De plus, les corrections suivantes ont été apportées.

Page 1: «sout» remplacé par «sont» (combien sont minces les

cloisons).

Page 6: «adord» remplacé par «abord» (D’’abord, hommage au

talent).

Page 15: «Stendalh» remplacé par «Stendhal» (Stendhal a très-bien

caractérisé l’’_improper_).

Page 16: «aveuture» remplacé par «aventure» (où il apprit

l’’aventure de Toby).

Page 22: «dalhias» remplacé par «dahlias» (veux-tu des dahlias?

Non).

Page 23: «monna» remplacé par «Mona» (Ta Mona Lisa est suave).

Page 27: «Wertbrust» remplacé par «Werbrust» (--Heu! heu! fit

Werbrust).

Page 41: «Mississpi» remplacé par «Mississipi» (le rôle du

Mississipi du système de Law).

Page 46: «accaparemment» remplacé par «accaparement» (l’’instinct

de l’’accaparement).

Page 46: «Méry» remplacé par «Merry» (Après l’’affaire de

Saint-Merry).

Page 57: «Baudenord» remplacé par «Beaudenord» (averti par son

cousin Beaudenord).

Page 59: «et» remplacé par «est» (Le débiteur est plus fort que le

créancier).

Page 69: «un» remplacé par «une» (dans l’’intérieur d’’une prison).

Page 70: «s’enthousiama» remplacé par «s’enthousiasma»

(s’’enthousiasma pour le Breton).

Page 71: «arts» remplacé par «art» (il allait voir les objets

d’’art).

Page 73: inséré «IMP.» (IMP. S. RAÇON).

Page 98: «lympathiques» remplacé par «lymphatiques» (de verdir les

figures lymphatiques).

Page 115: «confierai» remplacé par «confierais» (Je vous confierais

bien l’’étrange situation).

Page 138: «Dudhot» remplacé par «Duphot» (le tout logé rue Duphot).

Page 138: «robe» remplacé par «roche» (qui tombent sur une roche

nue).

Page 143: «et» remplacé par «est» (La loi suprême de l’’homme

d’’état est d’’appliquer).

Page 150: «dans» remplacé par «dans» (pouvait lutter avec

l’’étranger sans le secours trompeur des Douanes).

Page 155: «millieu» remplacé par «milieu» (leur vendant au milieu

d’’une crise).

Page 163: «Lupaulx» remplacé par «Lupeaulx» (des Lupeaulx ne

s’’occupait point de bagatelles).

Page 183: «espionage» remplacé par «espionnage» (sentait

l’’espionnage et la police).

Page 188: «dans» remplacé par «tant» (tant de maîtres et tant de

régimes).

Page 190: «personnnages» remplacé par «personnages» (et avec de

grands personnages).

Page 194: «noir» remplacé par «noire» (une redingote olive et une

cravate noire).

Page 198: «apppelle» remplacé par «appelle» (et ce que j’’appelle un

bon employé).

Page 199: «consumme» remplacé par «consomme» (ne consomme pas de

filet de cheval).

Page 205: «Champ» remplacé par «Champs» (une femme en équipage aux

Champs-Élysées).

Page 215: «tête» remplacé par «tette» (au lieu d’’aller au

Veau-qui-tette).

Page 225: «devait» remplacé par «devrait» (Flavie devrait bien vous

faire faire).

Page 226: «rihe» remplacé par «riche» (assez riche en niaiseries).

Page 230: «noire» remplacé par «noir» (Cette raie au beurre noir).

Page 234: «baeu» remplacé par «beau» (Vous avez beau vous trouver).

Page 235: «lettre» remplacé par «lettres» (Un homme de lettres est

professeur).

Page 236: «Lupaulx» remplacé par «Lupeaulx» (avec plus d’’agrément

que n’’en mettra des Lupeaulx).

Page 249: «Roberspierre» remplacé par «Robespierre» deux fois («et

dans laquelle Robespierre lui parlait» et «Robespierre me

dit»).

Page 258: «rappeller» remplacé par «rappeler» (vient de rappeler

les vieilles traditions).

Page 259: «st» remplacé par «ct» (--Est-elle fûtée, ct’’Élisabeth).

Page 278: «écrase» remplacé par «n’’écrase» (Non, l’’on n’’écrase

pas les petits).

Page 278: «au» remplacé par «ou» (une seule ligne, ou tout au

moins).

Page 280: «metttant» remplacé par «mettant» (en mettant pour prix à

votre nomination).

Page 288: «ausssi» remplacé par «aussi» (par un regard aussi direct

que la balle d’’un pistolet).

Page 299: «Bou» remplacé par «Bon» (BIXIOU: Bon!....).

Page 301: «FEURY» remplacé par «FLEURY» (FLEURY.: Et l’’âme

est l’’œœil de quoi?).

Page 316: «Doctine» remplacé par «Doctrine» (l’’effrontée société

de la Doctrine intitulée: _Aide-toi, le ciel t’’aidera_).

Page 319: «Célestin» remplacé par «Célestine» (dans les yeux de

Célestine).

Page 320: «de» remplacé par «du» (entre les mains du ministre).

Page 324: «chambres» remplacé par «Chambres» (sans les deux

Chambres, sans la liberté de la presse).

Page 324: «Ya» remplacé par «Ja» (Ja, mein Herr!).

Page 340: «voudrai-je» remplacé par «voudrais-je» (Aussi

voudrais-je connaître celle de nos amies).

Page 345: «tenait» remplacé par «tenaient» (la colonne où se

tenaient les soi-disant amis).

Page 347: «j’aurai» remplacé par «j’aurais» (Moi, j’’aurais donné

une tante).

Page 348: «violemments» remplacé par «violemment» (les appétits

brutaux si violemment comprimés).

Page 352: «l’’éégant» remplacé par «l’’élégant» (trouvèrent

l’’élégant Rastignac à la même place).

Page 359: «m’’entendrai-je» remplacé par «m’’entendrais-je» (encore

m’’entendrais-je avec un tigre).

Page 374: inséré «ne» (elle ne se sentait attaquée en aucune partie

vitale).

Page 381: «nommé» remplacé par «nommée» (Une fille immonde, nommée

la Torpille).

Page 389: «mettent» remplacé par «mette» (ne mette les pieds dans

l’’appartement).

Page 390: «gacieusement» remplacé par «gracieusement» (s’’écria

gracieusement Esther).

Page 402: «Granlieu» remplacé par «Grandlieu» (où se trouve l’’hôtel

de Grandlieu).

Page 408: «mademoisselle» remplacé par «mademoiselle» (mademoiselle

de Rochefide (_aliàs_ Rochegude)).

Page 410: «inimités» remplacé par «inimitiés» (Lucien expliqua

d’’ailleurs ces inimitiés).

Page 422: «Rotschild» remplacé par «Rothschild» (le nom te

Rothschild qui faille mile égus).

Page 423: «occuper» remplacé par «occupé» (un moment où il était

occupé à médicamenter).

Page 425: «était» remplacé par «étais» (comme si j’’étais un crétin).

Page 427: «cette» remplacé par «cet» (vous ne ferez pas travailler

cet homme-là).

Page 430: «Gaudissard» remplacé par «Gaudissart» (Ni Gaudissart, ni

personne).

Page 441: «heureuse» remplacé par «heureuses» (des femmes qui sont

bien heureuses).

Page 442: «zoubhaiddais» remplacé par «zouhaiddais» (que che

zouhaiddais ambloyer ein achent).

Page 442: «relativemement» remplacé par «relativement»

(relativement à une accointance).

Page 447: «Raschild» remplacé par «Raschid» (Giafar de l’’Aaroun al

Raschid du Bagne).

Page 448: «inpénétrable» remplacé par «impénétrable» (son regard

impénétrable contre un regard).

Page 448: «Rubembré» remplacé par «Rubempré» (monsieur de Rubempré

demeure rue Taitbout).

Page 450: «Mabile» remplacé par «Mabille» (cette vie mélangée de

bals chez Mabille).

Page 452: «fort» remplacé par «forte» (madame est forte comme Turc).

Page 463: «patroné» remplacé par «patronné» (Cérizet, patronné pour

la forme).

Page 464: «mystérieusemeut» remplacé par «mystérieusement» (qui se

fit mystérieusement annoncer).

Page 474: «barole» remplacé par «baroles» (che zais tes baroles bir

les vaire).

Page 510: «cré tures» remplacé par «créatures» (nous autres pauvres

créatures méprisées).

Page 515: «indisgestion» remplacé par «indigestion» (pour donner

une indigestion au baron).

Page 523: «esquis» remplacé par «exquis» (avec le sens exquis de

l’’espion).

Page 527: «offaient» remplacé par «offraient» (Ces yeux offraient

des certificats).

Page 530: «instuction» remplacé par «instruction» (à un juge

d’’instruction).

Page 532: «obtenu» remplacé par «obtenus» (la tricherie des trois

pouces obtenus par un talon).

Page 547: «connnaissance» remplacé par «connaissance» (faire

connaissance avec mon baron).

Page 549: «abolitioniste» remplacé par «abolitionniste» (ses

opinions d’’abolitionniste).

Page 551: «falfait» remplacé par «fallait» (il fallait attendre

environ deux heures).

Page 553: «studéfiant» remplacé par «stupéfiant» (pourquoi vous êtes

si stupéfiant).

Page 561: «jeuissant» remplacé par «jouissant» (la jeunesse en

jouissant du repos).

Page 561: «le» remplacé par «la» (enfin, pour la peindre, il suffit

peut-être).

Page 583: «tefiient» remplacé par «teffient» (t’abbrentre qu’ele

teffient rigissime).

End of Project Gutenberg's La Comédie humaine, volume XI, by Honoré de Balzac

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 56 / 56 段