et je puis d’autant moins faire un rapport qu’il s’agit du père
Canquoëlle, il se mêlait de bien des affaires, et nous ne saurions pas
trop à qui nous nous attaquerions... Ces gens-là meurent souvent _par
ordre_...
--Je me nomme Corentin, dit Corentin à l’oreille du commissaire de
police.
Le commissaire laissa échapper un mouvement de surprise.
--Donc, faites une note, reprit Corentin, elle sera très-utile plus
tard, et ne l’envoyez qu’à titre de renseignements confidentiels. Le
crime est improuvable, et je sais que l’instruction serait arrêtée au
premier pas... Mais je livrerai quelque jour les coupables, je vais les
surveiller et les prendre en flagrant délit.
Le commissaire de police salua Corentin et partit.
--Monsieur, dit Katt, mademoiselle ne fait que chanter et danser, que
faire?...
--Mais il est donc survenu quelque chose?...
--Elle a su que son père venait de mourir...
--Mettez-la dans un fiacre et conduisez-la tout bonnement à Charenton;
je vais écrire un mot au Directeur-Général de la Police du Royaume afin
qu’elle y soit placée convenablement. La fille à Charenton, le père
dans la fosse commune, dit Corentin. Contenson, va commander le char
des pauvres... Maintenant, à nous deux, don Carlos Herrera!...
--Carlos! dit Contenson, il est en Espagne.
--Il est à Paris! dit péremptoirement Corentin. Il y a là du génie
espagnol du temps de Philippe III, mais j’ai des traquenards pour tout
le monde, même pour les rois.
Cinq jours après la disparition du Nabab, madame du Val-Noble était, à
neuf heures du matin, assise au chevet du lit d’Esther et y pleurait,
car elle se sentait sur un des versants de la misère.
--Si, du moins, j’avais cent louis de rentes! Avec cela, ma chère,
on se retire dans une petite ville quelconque, et on y trouve à se
marier....
--Je puis te les faire avoir, dit Esther.
--Et comment? s’écria madame du Val-Noble.
--Oh! bien naturellement. Écoute. Tu vas vouloir te tuer, joue bien
cette comédie-là; tu feras venir Asie, et tu lui proposeras dix mille
francs contre deux perles noires en verre très-mince où se trouve un
poison qui tue en une seconde; tu me les apporteras, je t’en donne
cinquante mille francs....
--Pourquoi ne les demandes-tu pas toi-même? dit madame du Val-Noble.
--Asie ne me les vendrait pas.
--Ce n’est pas pour toi?.... dit madame du Val-Noble.
--Peut-être.
--Toi! qui vis au milieu de la joie, du luxe, dans une maison à toi! la
veille d’une fête dont on parlera pendant dix ans! qui coûte à Nucingen
dix mille francs. On mangera, dit-on, des fraises au mois de février,
des asperges, des raisins.... des melons... Il y aura pour mille écus
de fleurs dans les appartements.
--Que dis-tu donc? il y a pour mille écus de roses dans l’escalier
seulement.
--On dit que ta toilette coûte dix mille francs?
--Oui, ma robe est en point de Bruxelles, et Delphine, sa femme, est
furieuse. Mais j’ai voulu avoir un déguisement de mariée.
--Où sont les dix mille francs? dit madame du Val-Noble.
--C’est toute ma monnaie, dit Esther en souriant. Ouvre ma toilette,
ils sont sous mon papier à papillottes...
--Quand on parle de mourir, on ne se tue guère, dit madame du
Val-Noble. Si c’était pour commettre...
--Un crime, va donc! dit Esther en achevant la pensée de son amie qui
hésitait. Tu peux être tranquille, reprit Esther, je ne veux tuer
personne. J’avais une amie, une femme bien heureuse, elle est morte, je
la suivrai... voilà tout.
--Es-tu bête!....
--Que veux-tu, nous nous l’étions promis.
--Laisse-toi protester ce billet-là, dit l’amie en souriant.
--Fais ce que je te dis, et va-t’en. J’entends une voiture qui arrive,
et c’est Nucingen, un homme qui deviendra fou de bonheur! Il m’aime,
celui-là.... Pourquoi n’aime-t-on pas ceux qui nous aiment?...
--Ah! voilà, dit madame du Val-Noble, c’est l’histoire du hareng qui
est le plus intrigant des poissons.
--Pourquoi?....
--Eh! bien, on n’a jamais pu le savoir.
--Mais, va-t’en donc, mon ange! Il faut que je demande tes cinquante
mille francs.
--Eh! bien, adieu....
Depuis trois jours, les manières d’Esther avec le baron de Nucingen
avaient entièrement changé. Le singe était devenu chatte, et la
chatte devenait femme. Esther versait sur ce vieillard des trésors
d’affection, elle se faisait charmante. Ses discours, dénués de malice
et d’âcreté, pleins d’insinuations tendres, avaient porté la conviction
dans l’esprit du lourd banquier, elle l’appelait Fritz, il se croyait
aimé.
--Mon pauvre Fritz, je t’ai bien éprouvé, dit-elle, je t’ai bien
tourmenté, tu as été sublime de patience, tu m’aimes, je le vois,
et je t’en récompenserai. Tu me plais maintenant, et je ne sais pas
comment cela s’est fait, mais je te préférerais à un jeune homme.
C’est peut-être l’effet de l’expérience. A la longue on finit par
s’apercevoir que le plaisir est la fortune de l’âme, et ce n’est pas
plus flatteur d’être aimé pour le plaisir que d’être aimé pour son
argent.... Et puis, les jeunes gens sont trop égoïstes, ils pensent
plus à eux qu’à nous; tandis que toi tu ne penses qu’à moi. Je suis
toute ta vie. Aussi, ne veux-je plus rien de toi, je veux te prouver à
quel point je suis désintéressée.
--_Che ne vus ai rien tonné_, répondit le baron charmé, _che gomde fus
abborder temain drande mil vrancs te rendes... c’ede mon gâteau te
noces..._
Esther embrassa si gentiment Nucingen qu’elle le fit pâlir, sans
pilules.
--Oh! dit-elle, n’allez pas croire que ce soit pour vos trente mille
francs de rente que je suis ainsi, c’est parce que maintenant... je
t’aime, mon gros Frédéric...
--_Oh! mon tié, birguoi m’afoir ébroufé... ch’eusse édé si hireux
tébuis drois mois..._
--Est-ce en trois pour cent ou en cinq? ma bichette, dit Esther en
passant les mains dans les cheveux de Nucingen et les lui arrangeant à
sa fantaisie.
--_En drois... ch’en affais tes masses._
Le baron apportait donc ce matin l’inscription sur le Grand-Livre; il
venait déjeuner avec sa chère petite fille, prendre ses ordres pour le
lendemain, le fameux samedi, le grand jour!
--_Dennez, ma bedide phâme, ma seile phâme_, dit joyeusement le
banquier dont la figure rayonnait de bonheur, _foissi te guoi bayer fos
tébenses te guisine bir le resdant te fos churs..._
Esther prit le papier sans la moindre émotion, elle le plia, le mit
dans sa toilette.
--Vous voilà bien content, monstre d’iniquité, dit-elle en donnant une
petite tape sur la joue de Nucingen, de me voir acceptant enfin quelque
chose de vous. Je ne puis plus vous dire vos vérités, car je partage le
fruit de ce que vous appelez vos travaux... Ce n’est pas un cadeau, ça,
mon pauvre garçon, c’est une restitution... Allons, ne prenez pas votre
figure de Bourse. Tu sais bien que je t’aime.
--_Ma pelle Esder, mon anche t’amur_, dit le banquier, _ne me barlez
blis ainsi... dennez... ça me seraid écal que la derre endière me brît
bir ein folleire, si j’édais, ein honnêde ôme à fos yex.... Je vus âme
tuchurs te blis en blis._
--C’est mon plan, dit Esther. Aussi ne te dirai-je plus jamais rien
qui te chagrine, mon bichon d’éléphant, car tu es devenu candide comme
un enfant... Parbleu, gros scélérat, tu n’as jamais eu d’innocence,
il fallait bien que ce que tu en as reçu en venant au monde reparût à
la surface; mais elle était enfoncée si avant qu’elle n’est revenue
qu’à soixante-six ans passés..... et amenée par le croc de l’amour. Ce
phénomène a lieu chez les vieillards... Et voilà pourquoi j’ai fini
par t’aimer, tu es jeune, très-jeune... Il n’y a que moi qui aurai
connu ce Frédéric-là... moi seule!... car tu étais banquier à quinze
ans... Au collége, tu devais prêter à tes camarades une bille à la
condition d’en rendre deux... (Elle sauta sur ses genoux en le voyant
rire.)--Eh! bien, tu feras ce que tu voudras! Hé! pille les hommes...
va, je t’y aiderai. Les hommes ne valent pas la peine d’être aimés,
Napoléon les tuait comme des mouches. Que ce soit à toi ou au budget
que les Français paient des contributions, qu’é que ça leur fait!...
On ne fait pas l’amour avec le Budget, et ma foi...--va, j’y ai bien
réfléchi, tu as raison...--tonds les moutons, c’est dans l’Évangile
selon Béranger... Embrassez voire _Esder_... Ah! dis donc, tu donneras
à cette pauvre Val-Noble tous les meubles de l’appartement de la rue
Taitbout! Et puis, demain, tu lui offriras cinquante mille francs...
ça te posera bien, vois-tu, mon chat. Tu as tué Falleix, on commence
à crier après toi... Cette générosité-là paraîtra babylonienne...
et toutes les femmes parleront de toi. Oh!... il n’y aura que toi
de grand, de noble dans Paris, et le monde est ainsi fait que l’on
oubliera Falleix. Ainsi c’est, après tout, de l’argent placé en
considération!...
--_Ti has réson, mon anche, ti gonnais le monte_, répondit-il, _ti
seras mon gonzeil_.
--Mais, reprit-elle, tu vois comme je pense aux affaires de mon homme,
à sa considération, à son honneur... Va me chercher les cinquante mille
francs...
Elle voulait se débarrasser de monsieur de Nucingen pour faire venir un
Agent de change et vendre le soir même à la Bourse l’inscription.
--_Et birquoi doud te zuite?..._ demanda-t-il.
--Dame, mon chat, il faut les offrir dans une petite boîte en satin, et
en envelopper un éventail. Tu lui diras:--Voici, madame, un éventail
qui, j’espère, vous fera plaisir... On te croit Turcaret, tu passeras
Baujon!
--_Jarmand! jarmand!_ s’écria le baron, _ch’aurai tonc te l’esbrit
maindenant!... Ui, che rebède fos mods..._
Au moment où la pauvre Esther s’asseyait, fatiguée de l’effort qu’elle
faisait pour jouer son rôle, Europe entra.
--Madame, dit-elle, voici un commissionnaire envoyé du quai Malaquais
par Célestin, le valet de chambre de monsieur Lucien...
--Qu’il entre!... mais non, je vais dans l’antichambre.
--Il a une lettre de Célestin pour madame.
Esther se précipita dans son antichambre, elle regarda le
commissionnaire, et vit en lui le commissionnaire pur-sang.
--Dis-_lui_ de descendre!... dit Esther d’une voix faible en se
laissant aller sur une chaise après avoir lu la lettre. Lucien veut se
tuer..... ajouta-t-elle à l’oreille d’Europe. Monte-_lui_ la lettre
d’ailleurs.
L’abbé, qui conservait son costume de commis-voyageur, descendit
aussitôt, et son regard se porta sur-le-champ sur le commissionnaire en
trouvant dans l’antichambre un étranger.
--Tu m’avais dit qu’il n’y avait personne, dit-il dans l’oreille
d’Europe.
Et par un excès de prudence il passa sur-le-champ dans le salon après
avoir examiné le commissionnaire. Trompe-la-Mort ne savait pas que
depuis quelque temps le fameux chef du service de sûreté qui l’avait
arrêté dans la Maison-Vauquer avait un rival. Ce rival était le
commissionnaire.
--On a raison, dit le faux commissionnaire à Contenson qui l’attendait
dans la rue. Celui que vous m’avez dépeint est dans la maison; mais ce
n’est pas un Espagnol, et je mettrais ma main au feu qu’il y a de notre
gibier sous cette soutane.
--Il n’est pas plus prêtre qu’il n’est Espagnol, dit Contenson.
--J’en suis sûr, dit le chef de la Brigade de sûreté.
--Oh! si nous avions raison!... dit Contenson.
Lucien était en effet resté deux jours absent, et l’on avait profité de
cette absence pour tendre ce piége; mais il revint le soir même, et les
inquiétudes d’Esther se calmèrent.
Le lendemain matin, à l’heure où la courtisane sortit du bain et se
remit dans son lit, son amie arriva.
--J’ai les deux perles! dit la Val-Noble.
--Voyons? dit Esther en se soulevant et enfonçant son joli coude sur un
oreiller garni de dentelles.
Madame du Val-Noble tendit deux espèces de groseilles noires. Le baron
avait donné à Esther deux de ces levrettes, d’une race célèbre, et qui
finira par porter le nom du grand poète contemporain qui les a mises à
la mode; aussi la courtisane, très-fière de les avoir obtenues, leur
avait-elle conservé les noms de leurs aïeux, Roméo et Juliette. Il est
inutile de parler de la gentillesse, de la blancheur, de la grâce de
ces animaux, faits pour l’appartement et dont les mœurs ont quelque
chose de la discrétion anglaise. Esther appela Roméo, Roméo accourut
sur ses pattes si flexibles et si minces, si fermes et si nervues
que vous eussiez dit des tiges d’acier, et il regarda sa maîtresse.
Esther fit le geste de lui jeter une des deux perles pour éveiller son
attention.
--Son nom le destine à mourir ainsi! dit Esther en jetant la perle que
Roméo brisa entre ses dents.
Le chien ne jeta pas un cri, il tourna sur lui-même pour tomber roide
mort. Ce fut fait pendant qu’Esther disait la phrase d’oraison funèbre.
--Ah! mon Dieu! cria madame du Val-Noble.
--Tu as un fiacre, emporte feu Roméo, dit Esther, sa mort ferait un
esclandre ici. Dépêche-toi, tu auras ce soir tes cinquante mille francs.
Ce fut dit si tranquillement et avec une si parfaite insensibilité de
courtisane, que madame du Val-Noble s’écria:--Tu es bien notre reine!
--Je dirai que je t’ai prêté Roméo, il sera mort chez toi! Viens de
bonne heure, et sois belle...
A cinq heures du soir, Esther fit une toilette de mariée. Elle mit sa
robe de dentelle sur une jupe de satin blanc, elle eut une ceinture
blanche, des souliers de satin blanc, et sur ses belles épaules une
écharpe en point d’Angleterre. Elle se coiffa en camélias blancs
naturels, en imitant une coiffure de jeune vierge. Elle montrait sur
sa poitrine un collier de perles de trente mille francs donné par
Nucingen. Quoique sa toilette fût finie à six heures, elle avait fermé
sa porte à tout le monde, même à Nucingen. Europe savait que Lucien
devait être introduit dans la chambre à coucher. Lucien arriva sur les
sept heures, Europe trouva moyen de le faire entrer chez madame sans
que personne s’aperçût de son arrivée. Lucien, à l’aspect d’Esther, se
dit:--Pourquoi ne pas aller vivre avec elle à Rubempré, loin du monde,
sans jamais revenir à Paris!... J’ai cinq ans d’arrhes sur cette vie,
et la chère créature est de caractère à ne jamais se démentir!... Et où
trouver un pareil chef-d’œuvre?
--Mon ami, vous dont j’ai fait mon dieu, dit Esther en pliant un genou
sur un coussin devant Lucien, bénissez-moi...
Lucien voulut relever Esther et l’embrasser en lui disant:--Qu’est-ce
que c’est que cette plaisanterie, mon cher amour? Et il essaya de
prendre Esther par la taille; mais elle se dégagea par un mouvement qui
peignait autant de respect que d’horreur.
--Je ne suis plus digne de toi, Lucien, dit-elle en laissant rouler des
larmes dans ses yeux. Je t’en supplie, bénis-moi, et jure-moi d’établir
à l’Hôtel-Dieu une fondation de deux lits... Car, pour des prières à
l’église, Dieu ne me pardonnera jamais qu’à moi-même... Je t’ai trop
aimé. Enfin, dis-moi que je t’ai rendu heureux, et que tu penseras
quelquefois à moi... dis?
Lucien aperçut tant de solennelle bonne foi chez Esther qu’il resta
pensif.
--Tu veux te tuer! dit-il enfin d’un son de voix qui dénotait une
profonde méditation.
--Non, mon ami, mais aujourd’hui, vois-tu, c’est la mort de la femme
pure, chaste, aimante que tu as eue... Et j’ai bien peur que le chagrin
ne me tue.
--Pauvre enfant, attends! dit Lucien, j’ai fait depuis deux jours bien
des efforts, j’ai pu parvenir jusqu’à Clotilde.
--Toujours Clotilde!..... dit-elle avec un accent de rage concentrée.
--Oui, reprit-il, nous nous sommes écrit... Mardi matin, elle
part, mais j’aurai sur la route d’Italie une entrevue avec elle, à
Fontainebleau...
--Ah! ça, que voulez-vous donc, vous autres, pour femmes?... des
planches!... cria la pauvre Esther. Voyons, si j’avais sept ou huit
millions, ne m’épouserais-tu pas?
--Enfant! j’allais te dire que si tout est fini pour moi, je ne veux
pas d’autre femme que toi...
Esther baissa la tête pour ne pas montrer sa soudaine pâleur et les
larmes qu’elle essuya.
--Tu m’aimes?... dit-elle en regardant Lucien avec une douleur
profonde. Eh! bien, voilà ma bénédiction. Ne te compromets pas, va par
la porte dérobée et fais comme si tu venais de l’antichambre au salon.
Baise-moi au front, dit-elle. Elle prit Lucien, le serra sur son cœur
avec rage et lui dit: Sors!... avec un accent terrible.
Quand la mourante parut dans le salon, il se fit un cri d’admiration:
les yeux d’Esther renvoyaient l’infini dans lequel l’âme se perdait
en les voyant, le noir bleu de sa chevelure fine faisait valoir les
camélias. Enfin tous les effets qu’elle avait cherchés furent obtenus.
Elle n’eut pas de rivales. Elle parut comme la suprême expression du
luxe effréné dont les créations l’entouraient. Elle fut d’ailleurs
étincelante d’esprit. Elle commanda l’orgie avec la puissance froide et
calme que déploie Habeneck au Conservatoire dans ces concerts où les
premiers musiciens de l’Europe atteignent au sublime de l’exécution
en interprétant Mozart et Beethoven. Elle observait cependant avec
effroi que Nucingen mangeait peu, ne buvait pas, et faisait le maître
de la maison. A minuit, personne n’avait sa raison. On cassa les verres
pour qu’ils ne servissent plus jamais. Deux rideaux de Chine furent
déchirés. Bixiou se grisa pour la seule fois de sa vie. Personne ne
pouvant se tenir debout, les femmes étant endormies sur les divans
on ne put réaliser la plaisanterie arrêtée, à l’avance entre les
convives, de conduire Esther et Nucingen à la chambre à coucher,
rangés sur deux lignes, ayant tous des candélabres à la main, et
chantant le _Buona sera_ du Barbier de Séville. Nucingen donna seul
la main à Esther. Quoique gris, Bixiou, qui les aperçut, eut encore
la force de dire, comme Rivarol à propos du dernier mariage du duc de
Richelieu:--Il faudrait prévenir le préfet de police... il va se faire
un mauvais coup ici...
Le railleur croyait railler, il était prophète.
Monsieur de Nucingen ne se montra chez lui que lundi vers midi. A
une heure, son Agent de change lui apprit que mademoiselle Esther
Van-Gobseck avait fait vendre l’inscription de trente mille francs de
rentes dès vendredi, et qu’elle venait d’en toucher le prix.
--Mais, monsieur le baron, dit-il, le premier clerc de Maître Derville
est venu chez moi au moment où je parlais de ce transfert; et, après
avoir vu les véritables noms de mademoiselle Esther, il m’a dit qu’elle
héritait d’une fortune de sept millions.
--_Pah!_
--Oui, elle serait l’unique héritière du vieil escompteur Gobseck...
Derville va vérifier les faits. Si la mère de votre maîtresse est la
belle Hollandaise, elle hérite...
--_Che le sais_, dit le banquier, _ele m’a ragondé sa fie... Che fais
égrire ein mod à Terfile!..._
Le baron se mit à son bureau, fit un petit billet à Derville, et
l’envoya par un de ses domestiques. Puis, après la Bourse, il revint
sur les trois heures chez Esther.
--Madame a défendu de l’éveiller sous quelque prétexte que ce soit,
elle s’est couchée, elle dort...
--_Ah! tiaple_, s’écria le baron. _Irobe, èle ne se vacherait bas
t’abbrentre qu’ele teffient rigissime... Elle héride te sedde milions.
Le fieux Copseck ed mord et laisse ces sedde milions, et da maîtresse
ed son inique héridière, sa mère édant la brobre niaise te Cobseck.....
Che ne boufais bas subssonner qu’ein milionaire, gomme lui, laissâd
Esder tans le missèrre..._
--Ah! bien, votre règne est bien fini, vieux saltimbanque! lui dit
Europe en regardant le baron avec une effronterie digne d’une servante
de Molière. Hue! vieux corbeau d’Alsace!... Elle vous aime à peu près
comme on aime la peste!... Dieu de Dieu! des millions!... mais elle
peut épouser son amant! Oh! sera-t-elle contente!
Et Prudence Servien laissa le baron de Nucingen exactement foudroyé,
pour aller annoncer, elle la première! ce coup du sort à sa maîtresse.
Le vieillard, ivre de voluptés surhumaines, et qui croyait au bonheur,
venait de recevoir une douche d’eau froide sur son amour au moment où
il atteignait au plus haut degré d’incandescence.
--_Ele me drombait..._ s’écria-t-il les larmes aux yeux. _Ele me
drombait!... ô Esder... ô ma fie... Bedde que che suis! Te bareilles
fleirs groissent-êles chamais pir tes fieillards... Che ne buis ageder
te la chênesse!... O mon tié!... que vaire? que tefenir? Ele a reson,
cedde grielle Irobe!--Esder rige m’échabbe... vaud-ile hâler se bantre?
Qu’ed la fie sans amure?... sans la flâme tifine ti blézir que ch’ai
goûdé?... Mon tié..._
Et le Loup-cervier s’arracha le faux toupet qu’il mêlait à ses cheveux
gris depuis trois mois. Un cri perçant jeté par Europe fit tressaillir
Nucingen jusque dans ses entrailles; il se leva, marcha les jambes
avinées par la coupe du Désenchantement qu’il venait de vider. Rien
ne grise comme le vin du malheur. Dès la porte de la chambre, le
malheureux amant aperçut Esther roide sur son lit, bleuie par le
poison, morte!... Il alla jusqu’au lit, et tomba sur ses genoux.
--_Ti has réson, elle l’avait tid!... Ele ed morde te moi..._
Paccard, Asie, toute la maison accourut. Ce fut un spectacle, une
surprise et non une désolation. Il y eut chez les gens un peu
d’incertitude. Le baron redevint banquier, il eut un soupçon, et il
commit l’imprudence de demander où étaient les sept cent cinquante
mille francs de la rente. Paccard, Asie et Europe, se regardèrent alors
d’une si singulière manière que monsieur de Nucingen sortit aussitôt,
en croyant à un vol et à un assassinat. Europe, qui aperçut un paquet
enveloppé dont la mollesse lui révéla des billets de banque sous
l’oreiller de sa maîtresse, se mit à l’arranger en morte, dit-elle.
--Va prévenir monsieur, Asie!... Mourir avant d’avoir su qu’elle avait
sept millions! Gobseck est l’oncle de feu madame!... s’écria-t-elle.
La manœuvre d’Europe fut saisie par Paccard. Dès qu’Asie eut tourné le
dos, Europe décacheta le paquet, sur lequel la pauvre courtisane avait
écrit: _A remettre à monsieur Lucien de Rubempré!_ Sept cent cinquante
billets de mille francs reluisirent aux yeux de Prudence Servien, qui
s’écria:--Ne serait-on pas heureux et honnête pour le restant de ses
jours!...
Paccard ne répondit rien: sa nature de voleur fut plus forte que son
attachement à Trompe-la-Mort.
--Durut est mort, répondit-il en prenant la somme, mon épaule est
encore vierge, décampons ensemble, partageons afin de ne pas mettre
tous les œufs dans un panier, et marions-nous.
--Mais où se cacher? dit Prudence.
--Dans Paris, répondit Paccard.
Prudence et Paccard descendirent aussitôt avec la rapidité de deux
voleurs.
--Mon enfant, dit Trompe-la-Mort à la Malaise dès qu’elle lui eut dit
les premiers mots, trouve une lettre d’Esther pendant que je vais
écrire un testament en bonne forme, et tu porteras à Girard le modèle
de testament et la lettre, et qu’il se dépêche, il faut glisser le
testament sous l’oreiller d’Esther avant qu’on ne mette les scellés ici.
Et il minuta le testament suivant:
«N’ayant jamais aimé dans le monde d’autre personne que monsieur
Lucien Chardon de Rubempré, et ayant résolu de mettre fin à
mes jours plutôt que de retomber dans le vice et dans la vie
infâme d’où sa charité m’a tirée, je donne et lègue audit Lucien
Chardon de Rubempré tout ce que je possède au jour de mon décès,
à condition de fonder une messe à la paroisse de Saint-Roch à
perpétuité pour le repos de celle qui lui a tout donné, même sa
dernière pensée.
»ESTHER GOBSECK.»
--C’est assez son style, se dit Trompe-la-Mort.
A sept heures du soir le testament, écrit et cacheté, fut mis par Asie
sous le chevet d’Esther.
--Monsieur, dit-elle en remontant avec précipitation, au moment où je
sortais de la chambre, la Justice arrivait...
--Tu veux dire le Juge de paix...
--Non, monsieur; il y avait bien le Juge de paix, mais il se trouve
accompagné de gendarmes. Le Procureur du Roi et le Juge d’Instruction y
sont, les portes sont gardées.
--Cette mort a fait du tapage bien promptement, dit Collin.
--Tenez, Europe et Paccard n’ont point reparu, j’ai peur qu’ils n’aient
effarouché les sept cent cinquante mille francs, lui dit Asie.
--Ah! les canailles!... dit Trompe-la-Mort. Avec cet escamotage, ils
_nous_ perdent!...