se tient le garçon de bureau est meublée d’un poêle, d’une grande table
noire, plumes, encrier, quelquefois une fontaine, enfin des banquettes
sans nattes pour les pieds-de-grues publics; mais le garçon de bureau,
assis dans un bon fauteuil, repose les siens sur un paillasson. Le
bureau des employés est une grande pièce plus ou moins claire, rarement
parquetée. Le parquet et la cheminée sont spécialement affectés aux
Chefs de Bureau et de Division, ainsi que les armoires, les bureaux
et les tables d’acajou, les fauteuils de maroquin rouge ou vert, les
divans, les rideaux de soie et autres objets de luxe administratif. Le
bureau des employés a un poêle dont le tuyau donne dans une cheminée
bouchée, s’il y a cheminée. Le papier de tenture est uni, vert ou brun.
Les tables sont en bois noir. L’industrie des employés se manifeste
dans leur manière de se caser. Le frileux a sous ses pieds une espèce
de pupitre en bois, l’homme à tempérament bilieux-sanguin n’a qu’une
sparterie; le lymphatique qui redoute les vents coulis, l’ouverture
des portes et autres causes du changement de température, se fait un
petit paravent avec des cartons. Il existe une armoire où chacun met
l’habit de travail, les manches en toile, les garde-vue, casquettes,
calottes grecques et autres ustensiles du métier. Presque toujours la
cheminée est garnie de carafes pleines d’eau, de verres et de débris
de déjeuner. Dans certains locaux obscurs, il y a des lampes. La
porte du cabinet où se tient le Sous-Chef est ouverte, en sorte qu’il
peut surveiller ses employés, les empêcher de trop causer, ou venir
causer avec eux dans de grandes circonstances. Le mobilier des bureaux
indiquerait au besoin à l’observateur la qualité de ceux qui les
habitent. Les rideaux sont blancs ou en étoffe de couleur, en coton ou
en soie; les chaises sont en merisier ou en acajou, garnies de paille,
de maroquin ou d’étoffes; les papiers sont plus ou moins frais. Mais, à
quelque administration que toutes ces choses publiques appartiennent,
dès qu’elles sortent du Ministère, rien n’est plus étrange que ce monde
de meubles qui a vu tant de maîtres et tant de régimes, qui a subi tant
de désastres. Aussi de tous les déménagements, les plus grotesques de
Paris sont-ils ceux des Administrations. Jamais le génie d’Hoffmann,
ce chantre de l’impossible, n’a rien inventé de plus fantastique.
On ne se rend pas compte de ce qui passe dans les charrettes. Les
cartons bâillent en laissant une traînée de poussière dans les rues.
Les tables montrent leurs quatre fers en l’air, les fauteuils rongés,
les incroyables ustensiles avec lesquels on administre la France, ont
des physionomies effrayantes. C’est à la fois quelque chose qui tient
aux affaires de théâtre et aux machines des saltimbanques. De même
que sur les obélisques, on aperçoit des traces d’intelligence et des
ombres d’écriture qui troublent l’imagination, comme tout ce qu’on voit
sans en comprendre la fin! Enfin tout cela est si vieux, si éreinté,
si fané, que la batterie de cuisine la plus sale est infiniment plus
agréable à voir que les ustensiles de la cuisine administrative.
Peut-être suffira-t-il de peindre la Division de monsieur La
Billardière, pour que les étrangers et les gens qui vivent en province
aient des idées exactes sur les mœurs intimes des Bureaux, car ces
traits principaux sont sans doute communs à toutes les administrations
européennes.
D’abord, et avant tout, figurez-vous à votre fantaisie un homme ainsi
rubriqué dans l’Annuaire?
CHEF DE DIVISION.
«Monsieur le baron Flamet de La Billardière
(Athanase-Jean-François-Michel), ancien Grand-Prévôt du
département de la Corrèze, Gentilhomme ordinaire de la Chambre,
Maître des requêtes en service extraordinaire, Président du
grand Collége du département de la Dordogne, Officier de la
Légion-d’Honneur, chevalier de Saint-Louis et des Ordres
étrangers du Christ, d’Isabelle, de Saint-Wladimir, etc., Membre
de l’Académie du Gers et de plusieurs autres Sociétés savantes,
Vice-président de la Société des Bonnes-Lettres, Membre de
l’Association de Saint-Joseph, et de la Société des prisons, l’un
des Maires de Paris, etc., etc.»
Ce personnage, qui prenait un si grand développement typographique,
occupait alors cinq pieds six pouces sur trente-six lignes de large
dans un lit, la tête ornée d’un bonnet de coton serré par des rubans
couleur feu, visité par l’illustre Desplein, chirurgien du Roi, et par
le jeune docteur Bianchon, flanqué de deux vieilles parentes, environné
de fioles, linges, remèdes et autres instruments mortuaires, guetté
par le curé de Saint-Roch qui lui insinuait de penser à son salut. Son
fils Benjamin de La Billardière demandait tous les matins aux deux
docteurs:--Croyez-vous que j’aie le bonheur de conserver mon père? Le
matin même l’héritier avait fait une transposition en mettant le mot
malheur à la place du mot bonheur.
Or, la Division La Billardière était située par soixante et onze
marches de longitude sous la latitude des mansardes dans l’océan
ministériel d’un magnifique hôtel, au nord-est d’une cour, où jadis
étaient des écuries, alors occupées par la Division Clergeot. Un
palier séparait les deux bureaux, dont les portes étaient étiquetées,
le long d’un vaste corridor éclairé par des jours de souffrance. Les
cabinets et antichambres de messieurs Rabourdin et Baudoyer étaient
au-dessous, au deuxième étage. Après celui de Rabourdin se trouvaient
l’antichambre, le salon et les deux cabinets de monsieur La Billardière.
Au premier étage, coupé en deux par un entresol, était le logement
et le bureau de monsieur Eugène de La Brière, personnage occulte
et puissant qui sera décrit en quelques phrases, car il mérite
bien une parenthèse. Ce jeune homme fut, pendant tout le temps que
dura le Ministère, secrétaire particulier du ministre. Aussi son
appartement communiquait-il par une porte dérobée au cabinet réel
de Son Excellence, car après le cabinet de travail il y en avait un
autre en harmonie avec les grands appartements où Son Excellence
recevait, afin de pouvoir conférer tour à tour avec son secrétaire
particulier sans témoins, et avec de grands personnages sans son
secrétaire. Un secrétaire particulier est au ministre ce que des
Lupeaulx était au ministère. Entre le jeune La Brière et des Lupeaulx,
il y avait la différence de l’aide-de-camp au chef d’état-major. Cet
apprenti-ministre décampe et reparaît quelquefois avec son protecteur.
Si le ministre tombe avec la faveur royale ou avec des espérances
parlementaires, il emmène son secrétaire pour le ramener; sinon il
le met au vert en quelque pâturage administratif, à la Cour des
Comptes, par exemple, cette auberge où les secrétaires attendent que
l’orage se dissipe. Ce jeune homme n’est pas précisément un homme
d’État mais c’est un homme politique, et quelquefois la politique
d’un homme. Quand on pense au nombre infini de lettres qu’il doit
décacheter et lire, outre ses occupations, n’est-il pas évident que
dans un état monarchique on payerait cette utilité bien cher. Une
victime de ce genre coûte à Paris entre dix et vingt mille francs;
mais le jeune homme profite des loges, des invitations et des voitures
ministérielles. L’empereur de Russie serait très-heureux d’avoir
pour cinquante mille francs par an, un de ces aimables caniches
constitutionnels, si doux, si bien frisés, si caressants, si dociles,
si merveilleusement dressés, de bonne garde, et.... fidèles! Mais le
secrétaire particulier ne vient, ne s’obtient, ne se découvre, ne se
développe que dans les bureaux d’un gouvernement représentatif. Dans
la monarchie vous n’avez que des courtisans et des serviteurs; tandis
qu’avec une Charte vous êtes servi, flatté, caressé par des hommes
libres. Les ministres, en France, sont donc plus heureux que les femmes
et que les rois: ils ont quelqu’un qui les comprend. Peut-être faut-il
plaindre les secrétaires particuliers à l’égal des femmes et du papier
blanc: ils souffrent tout. Comme la femme chaste, ils doivent n’avoir
de talent qu’en secret, et pour leurs ministres. S’ils ont du talent
en public, ils sont perdus. Un secrétaire particulier est donc un ami
donné par le Gouvernement. Revenons aux Bureaux?
Trois garçons vivaient en paix à la Division La Billardière, à savoir:
un garçon pour les deux bureaux, un autre commun aux deux chefs, et
celui du directeur de la Division, tous trois chauffés et habillés par
l’État, portant cette livrée si connue, bleu de roi à liserés rouges en
petite tenue, et pour la grande larges galons bleus, blancs et rouges.
Celui de La Billardière avait une tenue d’huissier. Pour flatter
l’amour-propre du cousin d’un ministre, le Secrétaire-général avait
toléré cet empiétement qui d’ailleurs ennoblissait l’Administration.
Véritables piliers de ministères, experts des coutumes bureaucratiques,
ces garçons, sans besoins, bien chauffés, vêtus aux dépens de l’État,
riches de leur sobriété, sondaient jusqu’au vif les employés; ils
n’avaient d’autre moyen de se désennuyer que de les observer, d’étudier
leurs manies; aussi savaient-ils à quel point ils pouvaient s’avancer
avec eux dans le _prêt_, faisant d’ailleurs leurs commissions avec la
plus entière discrétion, allant engager ou dégager au Mont-de-Piété,
achetant les reconnaissances, prêtant sans intérêt; mais aucun employé
ne prenait d’eux la moindre somme sans rendre une gratification, les
sommes étaient légères, et il s’ensuivait des placements dits _à
la petite semaine_. Ces serviteurs sans maîtres avaient neuf cents
francs d’appointements; les étrennes et gratifications portaient ces
émoluments à douze cents francs, et ils étaient en position d’en
gagner presque autant avec les employés, car les déjeuners de ceux qui
déjeunaient leur passaient par les mains. Dans certains ministères, le
concierge apprêtait ces déjeuners. La conciergerie du ministère des
Finances avait autrefois valu près de quatre mille francs au gros
père Thuillier, dont le fils était un des employés de la Division
La Billardière. Les garçons trouvaient quelquefois dans leur paume
droite des pièces de cent sous glissées par des solliciteurs pressés,
et reçues avec une rare impassibilité. Les plus anciens ne portent la
livrée de l’État qu’au Ministère, et sortent en habit bourgeois.
Celui des Bureaux, le plus riche d’ailleurs, exploitait la masse des
employés. Homme de soixante ans, ayant des cheveux blancs taillés en
brosse, trapu, replet, le cou d’un apoplectique, un visage commun et
bourgeonné, des yeux gris, une bouche de poêle, tel est le profil
d’Antoine, le plus vieux garçon du Ministère. Antoine avait fait
venir des Échelles en Savoie et placé ses deux neveux, Laurent et
Gabriel, l’un auprès des chefs, l’autre auprès du directeur. Taillés
en plein drap, comme leur oncle: trente à quarante ans, physionomie
de commissionnaire, receveurs de contremarques le soir à un Théâtre
royal, places obtenues par l’influence de La Billardière, ces deux
Savoyards étaient mariés à d’habiles blanchisseuses de dentelles qui
reprisaient aussi les cachemires. L’oncle non marié, ses neveux et
leurs femmes vivaient tous ensemble, et beaucoup mieux que la plupart
des Sous-chefs. Gabriel et Laurent, ayant à peine dix ans de place,
n’étaient pas arrivés à mépriser le costume du gouvernement; ils
sortaient en livrée, fiers comme des auteurs dramatiques après un
succès d’argent. Leur oncle, qu’ils servaient avec fanatisme et qui
leur paraissait un homme subtil, les initiait lentement aux mystères
du métier. Tous trois venaient ouvrir les Bureaux, les nettoyaient
entre sept et huit heures, lisaient les journaux ou politiquaient à
leur manière sur les affaires de la Division avec d’autres garçons,
échangeant entre eux leurs renseignements respectifs. Aussi, comme les
domestiques modernes qui savent parfaitement bien les affaires de leurs
maîtres, étaient-ils dans le Ministère comme des araignées au centre de
leur toile, ils y sentaient la plus légère commotion.
Le jeudi matin, lendemain de la soirée ministérielle et de la soirée
Rabourdin, au moment où l’oncle se faisait la barbe assisté de ses deux
neveux dans l’antichambre de la Division, au second étage, ils furent
surpris par l’arrivée imprévue d’un employé.
--C’est monsieur Dutocq, dit Antoine, je le reconnais à son pas de
filou. Il a toujours l’air de patiner cet homme-là! Il tombe sur votre
dos sans qu’on sache par où il est venu. Hier, contre son habitude, il
est resté le dernier dans le Bureau de la Division, excès qui ne lui
est pas arrivé trois fois depuis qu’il est au Ministère.
Trente-huit ans, un visage oblong à teint bilieux, des cheveux gris
crépus, toujours taillés ras; un front bas, d’épais sourcils qui se
rejoignaient, un nez tordu, des lèvres pincées, des yeux vert-clair
qui fuyaient le regard du prochain, une taille élevée, l’épaule droite
légèrement plus forte que l’autre; habit brun, gilet noir, cravate
de foulard, pantalon jaunâtre, bas de laine noir, souliers à nœuds
barbotants: vous voyez monsieur Dutocq, commis d’ordre du bureau
Rabourdin. Incapable et flâneur, il haïssait son chef. Rien de plus
naturel. Rabourdin n’avait aucun vice à flatter, aucun côté mauvais
par où Dutocq aurait pu se rendre utile. Beaucoup trop noble pour
nuire à un employé, il était aussi trop perspicace pour se laisser
abuser par aucun semblant. Dutocq n’existait donc que par la générosité
de Rabourdin et désespérait de tout avancement tant que ce chef
mènerait la Division. Quoique se sentant sans moyens pour occuper la
place supérieure, Dutocq connaissait assez les Bureaux pour savoir
que l’incapacité n’empêche point d’émarger, il en serait quitte pour
chercher un Rabourdin parmi ses rédacteurs. L’exemple de la Billardière
était frappant et funeste. La méchanceté combinée avec l’intérêt
personnel équivaut à beaucoup d’esprit; très-méchant et très-intéressé,
cet employé avait donc tâché de consolider sa position en se faisant
l’espion des Bureaux. Dès 1816, il prit une couleur religieuse
très-foncée en pressentant la faveur dont jouiraient les gens que, dans
ce temps, les niais comprenaient tous indistinctement sous le nom de
Jésuites. Appartenant à la Congrégation sans être admis à ses mystères,
Dutocq allait d’un bureau à l’autre, explorait les consciences en
disant des gaudrioles, et venait paraphraser ses _rapports_ à des
Lupeaulx, qu’il instruisait des plus petits événements. Aussi le
Secrétaire-général étonnait-il souvent le ministre par sa profonde
connaissance des affaires intimes. Bonneau tout de bon de ce Bonneau
politique, Dutocq briguait l’honneur des secrets messages de des
Lupeaulx, qui tolérait cet homme immonde en pensant que le hasard
pouvait le lui rendre utile, ne fût-ce qu’à le tirer de peine, lui
ou quelque grand personnage, par un honteux mariage. L’un et l’autre
ils se comprenaient bien. Dutocq comptait sur cette bonne fortune, en
y voyant une bonne place, et il restait garçon. Dutocq avait succédé
à monsieur Poiret l’aîné, retiré dans une pension bourgeoise, et
mis à la retraite en 1814, époque à laquelle il y eut de grandes
réformes parmi les employés. Il demeurait à un cinquième étage, rue
Saint-Louis-Saint-Honoré, près du Palais-Royal, dans une maison à
allée. Passionné pour les collections de vieilles gravures, il voulait
avoir tout Rembrandt et tout Charlet, tout Sylvestre, Audran, Callot,
Albrecht Durer, etc. Comme la plupart des gens à collections et ceux
qui font eux-mêmes leur ménage, il prétendait acheter les choses à bon
marché. Il vivait dans une pension rue de Beaune, et passait la soirée
dans le Palais-Royal, allant parfois au spectacle, grâce à du Bruel,
qui lui donnait un billet d’auteur par semaine. Un mot sur du Bruel.
Quoique suppléé par Sébastien auquel il abandonnait la pauvre
indemnité que vous savez, du Bruel venait cependant au Bureau, mais
uniquement pour se croire, pour se dire Sous-Chef et toucher des
appointements. Il faisait les petits théâtres dans le feuilleton d’un
journal ministériel, où il écrivait aussi les articles demandés par
les ministres: position connue, définie et inattaquable. Du Bruel
ne manquait d’ailleurs à aucune des petites ruses diplomatiques qui
pouvaient lui concilier la bienveillance générale. Il offrait une loge
à madame Rabourdin à chaque première représentation, la venait chercher
en voiture et la ramenait, attention à laquelle elle se montrait
sensible. Aussi, Rabourdin, très-tolérant et très-peu tracassier avec
ses employés, le laissait-il aller à ses répétitions, venir à ses
heures, et travailler à ses vaudevilles. Monsieur le duc de Chaulieu
savait du Bruel occupé d’un roman qui devait lui être dédié. Vêtu avec
le laissez-aller du vaudevilliste, le Sous-Chef portait le matin un
pantalon à pied, des souliers-chaussons, un gilet mis à la réforme,
une redingote olive et une cravate noire. Le soir, il avait un costume
élégant, car il visait au gentleman. Du Bruel demeurait, et pour cause,
dans la maison de Florine, une actrice pour laquelle il écrivit des
rôles. Florine logeait alors dans la maison de Tullia, danseuse plus
remarquable par sa beauté que par son talent. Ce voisinage permettait
au Sous-Chef de voir souvent le duc de Rhétoré, fils aîné du duc de
Chaulieu, favori de Charles X. Le duc de Chaulieu avait fait obtenir
à du Bruel la croix de la Légion-d’Honneur, après une onzième pièce
de circonstance. Du Bruel, ou si vous voulez, Cursy travaillait en ce
moment à une pièce en cinq actes pour les Français. Sébastien aimait
beaucoup du Bruel, il recevait de lui quelques billets de parterre,
et applaudissait avec la foi du jeune âge aux endroits que du Bruel
lui signalait comme douteux; Sébastien le regardait comme un grand
écrivain. Ce fut à Sébastien que du Bruel dit, le lendemain de la
première représentation d’un vaudeville produit, comme tous les
vaudevilles, par trois collaborateurs, et où l’on avait sifflé dans
quelques endroits:--Le public a reconnu les scènes faites à deux.
--Pourquoi ne travaillez-vous pas seul? répondit naïvement Sébastien.
Il y avait d’excellentes raisons pour que du Bruel ne travaillât pas
seul. Il était le tiers d’un auteur. Un auteur dramatique, comme peu de
personnes le savent, se compose: d’abord d’un _homme à idées_, chargé
de trouver les sujets et de construire la charpente ou _scenario_ du
vaudeville; puis d’un _piocheur_, chargé de rédiger la pièce; enfin
d’un _homme-mémoire_, chargé de mettre en musique les couplets,
d’arranger les chœurs et les morceaux d’ensemble, de les chanter, de
les superposer à la situation. L’_homme-mémoire_ fait aussi la recette,
c’est-à-dire veille à la composition de l’affiche, en ne quittant
pas le directeur qu’il n’ait indiqué pour le lendemain une pièce de
la société. Du Bruel, vrai Piocheur, lisait au Bureau les livres
nouveaux, en extrayait les mots spirituels et les enregistrait pour
en émailler son dialogue. Cursy (son nom de guerre) était estimé par
ses collaborateurs, à cause de sa parfaite exactitude; avec lui, sûr
d’être compris, l’Homme aux sujets pouvait se croiser les bras. Les
employés de la Division aimaient assez le vaudevilliste pour aller en
masse à ses pièces et les soutenir, car il méritait le titre de _bon
enfant_. La main leste à la poche, ne se faisant jamais tirer l’oreille
pour payer des glaces ou du punch, il prêtait cinquante francs sans
jamais les redemander. Possédant une maison de campagne à Aulnay,
rangé, plaçant son argent, du Bruel avait, outre les quatre mille cinq
cents de sa place, douze cents de pension sur la Liste Civile et huit
cents sur les cent mille écus d’encouragement aux Arts votés par la
Chambre. Ajoutez à ces divers produits neuf mille francs gagnés par les
_quarts_, les _tiers_, les _moitiés_ de vaudevilles à trois théâtres
différents, et vous comprendrez qu’au physique, il fût gros, gras, rond
et montrât une figure de bon propriétaire. Au moral, amant de cœur de
Tullia, du Bruel se croyait préféré, comme toujours, au brillant duc de
Rhétoré, l’amant en titre.
Dutocq n’avait pas vu sans effroi ce qu’il nommait la liaison de des
Lupeaulx avec madame Rabourdin, et sa rage sourde s’en était accrue.
D’ailleurs, il avait un œil trop fureteur pour ne pas avoir deviné
que Rabourdin s’adonnait à un grand travail en dehors de ses travaux
officiels, et il se désespérait de n’en rien savoir, tandis que le
petit Sébastien était, en tout ou en partie, dans le secret. Dutocq
avait essayé de se lier avec monsieur Godard, Sous-chef de Baudoyer,
collègue de du Bruel, et il y était parvenu. La haute estime dans
laquelle Dutocq tenait Baudoyer avait ménagé son accointance avec
Godard; non que Dutocq fût sincère, mais en vantant Baudoyer et ne
disant rien de Rabourdin, il satisfaisait sa haine à la manière des
petits esprits.
Joseph Godard, cousin de Mitral par sa mère, avait fondé sur cette
parenté avec Baudoyer, quoiqu’assez éloignée, des prétentions à la main
de mademoiselle Baudoyer; conséquemment, à ses yeux, Baudoyer brillait
comme un génie. Il professait une haute estime pour Élisabeth et madame
Saillard, sans s’être encore aperçu que madame Baudoyer mitonnait
Falleix pour sa fille. Il apportait à mademoiselle Baudoyer de petits
cadeaux, des fleurs artificielles, des bonbons au jour de l’an, de
jolies boîtes à ses jours de fête. Agé de vingt-six ans, travailleur
sans portée, rangé comme une demoiselle, monotone et apathique, ayant
les cafés, le cigare et l’équitation en horreur, couché régulièrement
à dix heures du soir et levé à sept, doué de plusieurs talents de
société, jouant des contredanses sur le flageolet, ce qui l’avait
mis en grande faveur chez les Saillard et les Baudoyer, fifre dans
la Garde nationale pour ne point passer les nuits au corps-de-garde,
Godard cultivait surtout l’histoire naturelle. Ce garçon faisait
des collections de minéraux et de coquillages, savait empailler les
oiseaux, emmagasinait dans sa chambre un tas de curiosités achetées à
bon marché: des pierres à paysages, des modèles de palais en liége,
des pétrifications de la Fontaine Saint-Allyre à Clermont (Auvergne),
etc. Il accaparait tous les flacons de parfumerie pour mettre ses
échantillons de baryte, ses sulfates, sels, magnésie, coraux, etc. Il
entassait des papillons dans des cadres, et sur les murs des parasols
de la Chine, des peaux de poissons séchées. Il demeurait chez sa sœur,
fleuriste, rue de Richelieu. Quoique très-admiré par les mères de
famille, ce jeune homme modèle était méprisé par les ouvrières de sa
sœur, et surtout par la demoiselle du comptoir, qui pendant long-temps
avait espéré l’_enganter_. Maigre et fluet, de taille moyenne, les yeux
cernés, ayant peu de barbe, tuant, comme disait Bixiou, les mouches au
vol, Joseph Godard avait peu de soin de lui-même: ses habits étaient
mal taillés, ses pantalons larges formaient le sac; il portait des
bas blancs par toutes les saisons, un chapeau à petits bords et des
souliers lacés. Assis au bureau, dans un fauteuil de canne, percé au
milieu du siége et garni d’un rond en maroquin vert, il se plaignait
beaucoup de ses digestions. Son principal vice était de proposer des
parties de campagne, le dimanche dans la belle saison, à Montmorency,
des dîners sur l’herbe, et d’aller prendre du laitage sur le boulevard
du Mont-Parnasse. Depuis six mois Dutocq commençait à aller de loin en
loin chez mademoiselle Godard, espérant faire quelques affaires dans
cette maison, y découvrir quelque trésor femelle.
Ainsi, dans les Bureaux, Baudoyer avait en Dutocq et Godard deux
prôneurs. Monsieur Saillard, incapable de juger Dutocq, lui faisait
parfois de petites visites au Bureau. Le jeune La Billardière, mis
surnuméraire chez Baudoyer, était de ce parti. Les têtes fortes riaient
beaucoup de cette alliance entre ces incapacités. Baudoyer, Godard et
Dutocq avaient été surnommés par Bixiou la Trinité sans Esprit, et le
petit La Billardière l’Agneau pascal.
--Vous vous êtes levé matin, dit Antoine à Dutocq en prenant un air
riant.
--Et vous, Antoine, répondit Dutocq, vous voyez bien que les journaux
arrivent quelquefois plus tôt que vous ne nous les donnez.
--Aujourd’hui, par hasard, dit Antoine sans se déconcerter, ils ne sont
jamais venus deux fois de suite à la même heure.
Les deux neveux se regardèrent à la dérobée comme pour se dire, en
admirant leur oncle:--_Quel toupet!_
--Quoiqu’il me rapporte deux sous par déjeuner, dit en murmurant
Antoine quand il entendit Dutocq fermer la porte, j’y renoncerais bien
pour ne plus l’avoir dans notre Division.
--Ah! vous n’êtes pas le premier aujourd’hui, monsieur Sébastien, dit
un quart d’heure après Antoine au surnuméraire.
--Qui donc est arrivé? demanda le pauvre enfant en pâlissant.
--Monsieur Dutocq, répondit l’huissier Laurent.
Les natures vierges ont plus que toutes les autres un inexplicable
don de seconde vue dont la cause gît peut-être dans la pureté de leur
appareil nerveux en quelque sorte neuf. Sébastien avait donc deviné
la haine de Dutocq contre son vénéré Rabourdin. Aussi à peine Laurent
eut-il prononcé ce nom, que, saisi par un horrible pressentiment, il
s’écria:--Je m’en doutais! et il s’élança dans le corridor avec la
rapidité d’une flèche.
--Il y aura du grabuge dans les Bureaux! dit Antoine en branlant sa
tête blanchie et endossant son costume officiel. On voit bien que
monsieur le baron rend ses comptes à Dieu... oui, madame Gruget, sa
garde, m’a dit qu’il ne passerait pas la journée. Vont-ils se remuer
ici! Le vont-ils! Allez voir si tous les poêles ronflent bien, vous
autres! Sabre de bois, notre monde va nous tomber sur le dos.
--C’est vrai, dit Laurent, que ce pauvre petit jeune homme a eu un
fameux coup de soleil en apprenant que ce jésuite de monsieur Dutocq
l’avait devancé.