Des Lupeaulx s’arrêta sur la porte en s’appuyant l’épaule au

chambranle. Cet espion des idées ne se refusa pas au plaisir

d’espionner un sentiment, car cette femme l’intéressait beaucoup

plus qu’aucune de celles auxquelles il s’était attaché. Des Lupeaulx

arrivait à l’âge où les hommes ont des prétentions excessives auprès

des femmes. Les premiers cheveux blancs amènent les dernières passions,

les plus violentes parce qu’elles sont à cheval sur une puissance qui

finit et sur une faiblesse qui commence. Quarante ans est l’âge des

folies, l’âge où l’homme veut être aimé pour lui, car alors son amour

ne se soutient plus par lui-même, comme aux premiers jours de la vie

où l’on peut être heureux en aimant à tort et à travers, à la façon

de Chérubin. A quarante ans, on veut tout, tant on craint de ne rien

obtenir, tandis qu’à vingt-cinq ans on a tant de choses qu’on ne sait

rien vouloir. A vingt-cinq ans, on marche avec tant de forces qu’on

les dissipe impunément; mais à quarante ans on prend l’abus pour la

puissance. Les pensées qui saisirent en ce moment des Lupeaulx furent

sans doute mélancoliques. Les nerfs de ce vieux Beau se détendirent, le

sourire agréable qui lui servait de physionomie et lui faisait comme

un masque en crispant sa figure, se dissipa; l’homme vrai parut, il

fut horrible; Rabourdin l’aperçut, et se dit:--Que lui est-il arrivé?

Est-il en disgrâce? Le Secrétaire-général se souvenait seulement

d’avoir été trop promptement quitté naguère par la jolie madame

Colleville dont les intentions furent exactement celle de Célestine.

Rabourdin surprit ce faux homme d’État les yeux attachés sur sa

femme, et il enregistra ce regard dans sa mémoire. Rabourdin était un

observateur trop perspicace pour ne pas connaître des Lupeaulx à fond,

il le méprisait profondément: mais, comme chez les hommes très-occupés,

ses sentiments n’arrivaient pas à la surface. L’emportement que cause

un travail aimé équivaut à la plus habile dissimulation, les opinions

de Rabourdin étaient donc lettres closes pour des Lupeaulx. Le Chef

de bureau voyait avec peine ce parvenu politique chez lui, mais il

n’avait pas voulu contrarier sa femme. En ce moment, il causait

confidentiellement avec un surnuméraire qui devait jouer un rôle dans

l’intrigue engendrée par la mort certaine de La Billardière, il épia

donc d’un regard fort distrait Célestine et des Lupeaulx.

Ici, peut-être doit-on expliquer, autant pour les étrangers que pour

nos neveux, ce qu’est à Paris un surnuméraire.

Le surnuméraire est à l’Administration ce que l’enfant de chœur

est à l’Église, ce que l’enfant de troupe est au Régiment, ce que

le rat est au Théâtre: quelque chose de naïf, de candide, un être

aveuglé par les illusions. Sans l’illusion, où irions-nous? Elle

donne la puissance de manger la _vache enragée_ des Arts, de dévorer

les commencements de toute science en nous donnant la croyance.

L’illusion est une foi démesurée! Or, il a foi en l’Administration,

le surnuméraire! il ne la suppose pas froide, atroce, dure comme elle

est. Il n’y a que deux genres de surnuméraires: les surnuméraires

riches et les surnuméraires pauvres. Le surnuméraire pauvre est

riche d’espérance et a besoin d’une place, le surnuméraire riche est

pauvre d’esprit et n’a besoin de rien. Une famille riche n’est pas

assez niaise pour mettre un homme d’esprit dans l’Administration. Le

surnuméraire riche est confié à un employé supérieur ou placé près

du Directeur-général, qui l’initie à ce que Bilboquet, ce profond

philosophe, appellerait la haute comédie de l’Administration: on lui

adoucit les horreurs du stage jusqu’à ce qu’il soit nommé à quelque

emploi. Le surnuméraire riche n’effraie jamais les bureaux. Les

employés savent qu’il ne les menace point, le surnuméraire riche ne

vise que les hauts emplois de l’administration. Vers cette époque, bien

des familles se disaient:--«Que ferons nous de nos enfants?» L’Armée

n’offrait point de chances de fortune. Les carrières spéciales, le

Génie civil, la Marine, les Mines, le Génie militaire, le Professorat

étaient barricadés par des règlements ou défendus par des concours;

tandis que le mouvement rotatoire qui métamorphose les employés en

préfets, sous-préfets, directeur des contributions, receveurs, etc.,

en bons-hommes de lanterne magique, n’est soumis à aucune loi, à aucun

stage. Par cette lacune, débouchèrent les surnuméraires à cabriolet,

à beaux habits, à moustaches, et impertinents comme des parvenus. Le

journalisme persécutait assez le surnuméraire riche, toujours cousin,

neveu, parent de quelque ministre, de quelque député, d’un pair

très-influent; mais les employés, complices de ce surnuméraire, en

recherchaient la protection. Le surnuméraire pauvre, le vrai, le seul

surnuméraire, est presque toujours le fils de quelque veuve d’employé

qui vit sur une maigre pension et se tue à nourrir son fils jusqu’à ce

qu’il arrive à la place d’expéditionnaire, et qui meurt le laissant

près du bâton de maréchal, quelque place de commis-rédacteur, de commis

d’ordre, ou peut-être de Sous-chef. Toujours logé dans un quartier où

les loyers ne sont pas chers, ce surnuméraire part de bonne heure;

pour lui, l’état du ciel est la seule question d’Orient! Venir à pied,

ne pas se crotter, ménager ses habits, calculer le temps qu’une trop

forte averse peut lui prendre s’il est forcé de se mettre à l’abri,

combien de préoccupations! Les trottoirs dans les rues, le dallage des

boulevards et des quais furent des bienfaits pour lui. Quand, par des

causes bizarres, vous êtes dans Paris à sept heures et demie ou huit

heures du matin, en hiver, que vous voyez, par un froid piquant, par

une pluie, par un mauvais temps quelconque, poindre un craintif et

pâle jeune homme, sans cigare, faites attention à ses poches!... vous

y verrez la configuration d’une flûte que sa mère lui a donnée, afin

qu’il puisse, sans danger pour son estomac, franchir les neuf heures

qui séparent son déjeuner de son dîner. La candeur des surnuméraires

dure peu, d’ailleurs. Un jeune homme, éclairé par les lueurs de la

vie parisienne, a bientôt mesuré la distance effroyable qui se trouve

entre un Sous-chef et lui, cette distance qu’aucun mathématicien, ni

Archimède, ni Newton, ni Pascal, ni Leibnitz, ni Kepler, ni Laplace,

n’a pu évaluer, et qui existe entre 0 et le chiffre 1, entre une

gratification problématique et un traitement! Le surnuméraire aperçoit

donc assez promptement les impossibilités de la carrière, il entend

parler des passe-droits par des employés qui les expliquent; il

découvre les intrigues des Bureaux, il voit les moyens exceptionnels

par lesquels ses supérieurs sont parvenus: l’un a épousé une jeune

personne qui a fait une faute; l’autre, la fille naturelle d’un

ministre: celui-ci a endossé une grave responsabilité; celui-là, plein

de talent, a risqué sa santé dans des travaux forcés, il avait une

persévérance de taupe, et l’on ne se sent pas toujours capable de tels

prodiges! Tout se sait dans les bureaux. L’homme incapable a une femme

pleine de tête qui l’a poussé par là, qui l’a fait nommer député; s’il

n’a pas de talent dans les Bureaux, il intrigaille à la Chambre. Tel a

pour ami intime de sa femme un homme d’État. Tel est le commanditaire

d’un journaliste puissant. Dès lors le surnuméraire dégoûté donne sa

démission. Les trois quarts des surnuméraires quittent l’administration

sans avoir été employés, il n’y reste que les jeunes gens entêtés ou

les imbéciles qui se disent: «J’y suis depuis trois ans, je finirai

par avoir une place!» ou les jeunes gens qui se sentent une vocation.

Évidemment, le surnumérariat est, pour l’Administration, ce que le

noviciat est dans les Ordres religieux, une épreuve. Cette épreuve est

rude. L’État y découvre ceux qui peuvent supporter la faim, la soif et

l’indigence sans y succomber, le travail sans s’en dégoûter, et dont

le tempérament acceptera l’horrible existence, ou, si vous voulez, la

maladie des Bureaux. De ce point de vue, le surnumérariat, loin d’être

une infâme spéculation du Gouvernement pour obtenir du travail gratis,

serait une institution bienfaisante.

Le jeune homme à qui parlait Rabourdin était un surnuméraire pauvre

nommé Sébastien de La Roche, venu sur la pointe de ses bottes de la

rue du Roi-Doré au Marais, sans avoir attrapé la moindre éclaboussure.

Il disait maman et n’osait lever les yeux sur madame Rabourdin,

dont la maison lui faisait l’effet d’un Louvre. Il montrait peu ses

gants nettoyés à la gomme élastique. Sa pauvre mère lui avait mis

cent sous dans sa poche au cas où il serait absolument nécessaire

de jouer, en lui recommandant de ne rien prendre, de rester debout,

et de bien faire attention à ne pas pousser quelque lampe, quelque

jolie bagatelle étalée sur une étagère. Sa mise était le noir le plus

strict. Sa figure blonde, ses yeux d’une belle teinte verte à reflets

dorés étaient en harmonie avec une belle chevelure d’un ton chaud.

Le pauvre enfant regardait parfois madame Rabourdin à la dérobée,

en se disant:--«Quelle belle femme!» A son retour, il devait penser

à cette fée jusqu’au moment où le sommeil lui clorait la paupière.

Rabourdin avait vu dans Sébastien une vocation, et, comme il prenait

le surnumérariat au sérieux, il s’était intéressé vivement à ce pauvre

enfant. Il avait d’ailleurs deviné la misère qui régnait dans le

ménage d’une pauvre veuve pensionnée à sept cents francs, et dont

le fils, sorti du collége depuis peu, avait nécessairement absorbé

bien des économies. Aussi était-il tout paternel pour ce pauvre

surnuméraire; il se battait souvent au Conseil afin de lui obtenir une

gratification, et quelquefois il la prenait sur la sienne propre, quand

la discussion devenait trop ardente entre les distributeurs des grâces

et lui. Puis il accablait Sébastien de travail, il le formait; il lui

faisait remplir la place de du Bruel le faiseur de pièces de théâtre,

connu dans la littérature dramatique et sur les affiches sous le nom

de Cursy, lequel laissait à Sébastien cent écus sur son traitement.

Rabourdin, dans l’esprit de madame de La Roche et de son fils, était

à la fois un grand homme, un tyran, un ange; à lui, se rattachaient

toutes leurs espérances. Sébastien avait les yeux toujours fixés sur

le moment où il devait passer employé. Ah! le jour où ils émargent

est une belle journée pour les surnuméraires! Tous ils ont long-temps

manié l’argent de leur premier mois, et ils ne le donnent pas tout

entier à leur mère! Vénus sourit toujours à ces prémices de la caisse

ministérielle. Cette espérance ne pouvait être réalisée pour Sébastien

que par monsieur Rabourdin, son seul protecteur; aussi son dévouement

à son chef était-il sans bornes. Le surnuméraire dînait deux fois par

mois rue Duphot, mais en famille et amené par Rabourdin; madame ne le

priait jamais que pour les bals où il lui fallait des danseurs. Le cœur

du pauvre surnuméraire battait quand il voyait l’imposant des Lupeaulx

qu’une voiture ministérielle emportait souvent à quatre heures et

demie, alors qu’il déployait son parapluie sous la porte du ministère

pour s’en aller au Marais. Le Secrétaire-général de qui son sort

dépendait, qui d’un mot pouvait lui donner une place de douze cents

francs (oui, douze cents francs étaient toute son ambition; à ce prix,

sa mère et lui pouvaient être heureux!) eh! bien, ce Secrétaire-général

ne le connaissait pas! A peine des Lupeaulx savait-il qu’il existât un

Sébastien de La Roche. Et si le fils de La Billardière, le surnuméraire

riche du bureau de Baudoyer, se trouvait aussi sous la porte, des

Lupeaulx ne manquait jamais à le saluer par un coup de tête amical.

Monsieur Benjamin de La Billardière était fils du cousin d’un ministre.

En ce moment Rabourdin grondait ce pauvre petit Sébastien, le seul qui

fût dans la confidence entière de ses immenses travaux. Le surnuméraire

copiait et recopiait le fameux mémoire composé de cent cinquante

feuillets de grand papier Tellière, outre les tableaux à l’appui,

les résumés qui tenaient sur une simple feuille, les calculs avec

accolades, titres à l’anglaise et sous-titres en ronde. Animé par sa

participation mécanique à cette grande idée, l’enfant de vingt ans

refaisait un tableau pour un simple grattage, il mettait sa gloire à

peindre les écritures, éléments d’une si noble entreprise. Sébastien

avait commis l’imprudence d’emporter au bureau la minute du travail le

plus dangereux, afin d’en achever la copie. C’était un État général des

employés des administrations centrales de tous les ministères à Paris,

avec des indications sur leur fortune présente et à venir, et sur leurs

entreprises personnelles en dehors de leur emploi.

A Paris tout employé qui n’a pas, comme Rabourdin, une patriotique

ambition ou quelque capacité supérieure, joint les fruits d’une

industrie aux produits de sa place afin de pouvoir exister. Il fait

comme monsieur Saillard, il s’intéresse à un commerce en baillant

des fonds, et le soir il tient les livres de son associé. Beaucoup

d’employés sont mariés à des lingères, à des débitantes de tabac,

à des directrices de bureau de loterie ou de cabinets de lecture.

Quelques-uns, comme le mari de madame Colleville, l’antagoniste de

Célestine, sont placés à l’orchestre d’un Théâtre. D’autres, comme du

Bruel, fabriquent des vaudevilles, des opéras-comiques, des mélodrames,

ou dirigent des spectacles. En ce genre, on peut citer messieurs

Sewrin, Pixerécourt, Planard, etc. Dans leur temps Pigault-Lebrun,

Piis, Duvicquet avaient des places. Le premier libraire de monsieur

Scribe fut un employé au Trésor.

Outre ces renseignements, l’État fait par Rabourdin contenait un examen

des capacités morales et des facultés physiques nécessaires pour bien

connaître les gens chez lesquels se rencontraient l’intelligence,

l’aptitude au travail et la santé, trois conditions indispensables dans

des hommes qui devaient supporter le fardeau des affaires publiques,

qui devaient tout faire vite et bien. Mais ce beau travail, fruit de

dix années d’expérience, d’une longue connaissance des hommes et des

choses, obtenu par des liaisons avec les principaux fonctionnaires

des différents Ministères, sentait l’espionnage et la police pour qui

ne comprenait pas à quoi il se rattachait. Une seule feuille lue,

monsieur Rabourdin pouvait être perdu. Admirant sans restriction son

chef et ignorant encore les méchancetés de la Bureaucratie, Sébastien

avait les malheurs de la naïveté comme il en avait toutes les grâces.

Aussi quoique déjà grondé pour avoir emporté ce travail, eut-il le

courage d’avouer sa faute en entier: il avait serré minute et copie

dans un carton où personne ne pouvait les trouver; mais en devinant

l’importance de sa faute, quelques larmes roulèrent dans ses yeux.

--Allons, monsieur, lui dit avec bonté Rabourdin, plus d’imprudences,

mais ne vous désolez pas. Rendez-vous demain au Bureau de très-bonne

heure, voici la clef d’une caisse qui est dans mon secrétaire à

cylindre, elle est fermée par une serrure à combinaisons; vous

l’ouvrirez en écrivant le mot _ciel_, vous y serrerez copie et minute.

Ce trait de confiance sécha les larmes du gentil surnuméraire, que son

chef voulut contraindre à prendre une tasse de thé et des gâteaux.

--Maman me défend de prendre du thé à cause de ma poitrine, dit

Sébastien.

--Hé! bien, cher enfant, reprit l’imposante madame Rabourdin, qui

voulait faire acte public de bonté, voici des sandwiches et de la

crème, venez là près de moi.

Elle força Sébastien à s’asseoir près d’elle à table, et le cœur du

pauvre petit lui battit jusque dans la gorge en sentant la robe de

cette divinité effleurer son habit. En ce moment la belle Rabourdin

aperçut monsieur des Lupeaulx, lui sourit, et, au lieu d’attendre qu’il

vînt à elle, alla vers lui.

--Pourquoi restez-vous là comme si vous nous boudiez? dit-elle.

--Je ne boudais pas, reprit-il. Mais en venant vous annoncer une bonne

nouvelle, je ne pouvais m’empêcher de penser que vous seriez encore

plus sévère pour moi. Je me voyais dans six mois d’ici presque étranger

pour vous. Oui, vous avez trop d’esprit, et moi trop d’expérience.....

de rouerie, si vous voulez! pour que nous nous trompions l’un et

l’autre. Votre but est atteint sans qu’il vous en coûte autre chose que

des sourires et des paroles gracieuses...

--Nous tromper! que voulez-vous dire? s’écria-t-elle d’un air en

apparence piqué.

--Oui, monsieur de La Billardière va ce soir encore plus mal qu’hier;

et, d’après ce que m’a dit le ministre, votre mari sera nommé Chef de

Division.

Il lui raconta ce qu’il appelait sa scène chez le ministre, la jalousie

de la comtesse, et ce qu’elle avait dit à propos de l’invitation qu’il

ménageait à monsieur Rabourdin.

--Monsieur des Lupeaulx, répondit avec dignité madame Rabourdin,

permettez-moi de vous dire que mon mari est le plus ancien Chef de

bureau et le plus capable, que la nomination de ce vieux La Billardière

fut un passe-droit qui a mis les Bureaux en rumeur, que mon mari fait

l’intérim depuis un an, qu’ainsi nous n’avons ni concurrent ni rival.

--Cela est vrai.

--Eh! bien, reprit-elle en souriant et montrant les plus belles dents

du monde, l’amitié que j’ai pour vous peut-elle être entachée par une

pensée d’intérêt? M’en croyez-vous capable?

Des Lupeaulx fit un geste de dénégation admirative.

--Ah! reprit-elle, le cœur des femmes sera toujours un secret pour les

plus habiles d’entre vous. Oui, je vous ai vu venir ici avec le plus

grand plaisir, et il y avait au fond de mon plaisir une idée intéressée.

--Ah!

--Vous avez, lui dit-elle à l’oreille, un avenir sans bornes,

vous serez député, puis ministre! (Quel plaisir pour un ambitieux

d’entendre dérouler ces paroles dans le tuyau de son oreille par la

jolie voix d’une jolie femme!) Oh! je vous connais mieux que vous ne

vous connaissez vous-même. Rabourdin est un homme qui vous sera d’une

immense utilité dans votre carrière, il fera le travail quand vous

serez à la Chambre! De même que vous rêvez le Ministère, moi, je veux

pour Rabourdin le Conseil d’État et une Direction générale. Je me suis

donc mis en tête de réunir deux hommes qui ne se nuiront jamais l’un à

l’autre, et qui peuvent se servir puissamment. N’est-ce pas là le rôle

d’une femme? Amis, vous marcherez plus vite l’un et l’autre, et il est

temps pour tous deux de voguer! J’ai brûlé mes vaisseaux, ajouta-t-elle

en souriant. Vous n’êtes pas aussi franc avec moi que je le suis avec

vous.

--Vous ne voulez pas m’écouter, dit-il d’un air mélancolique malgré le

contentement intérieur et profond que lui causait madame Rabourdin. Que

me font vos promotions futures, si vous me destituez ici?

--Avant de vous écouter, dit-elle avec sa vivacité parisienne, il

faudrait pouvoir nous entendre.

Et elle laissa le vieux fat pour aller causer avec madame de Chessel,

une comtesse de province qui faisait mine de partir.

--Cette femme est extraordinaire, se dit des Lupeaulx, je ne me

reconnais plus auprès d’elle.

Et, en effet, ce roué qui, six ans auparavant, entretenait un Rat,

qui, grâce à sa place, se faisait un sérail avec les jolies femmes des

employés, qui vivait dans le monde des journalistes et des actrices,

fut charmant pendant toute la soirée pour Célestine, et quitta le salon

le dernier.

--Enfin, pensa madame Rabourdin en se déshabillant, nous avons la

place! douze mille francs par an, les gratifications et le revenu de

notre ferme des Grajeux, tout cela fera vingt mille francs. Ce n’est

pas l’aisance, mais ce n’est plus la misère.

Célestine s’endormit en pensant à ses dettes, en supputant qu’en trois

ans, par une retenue annuelle de six mille francs, elle pourrait les

acquitter. Elle était bien loin d’imaginer qu’une femme qui n’avait

jamais mis le pied dans un salon, qu’une petite bourgeoise criarde et

intéressée, dévote et enterrée au Marais, sans appuis ni connaissances,

songeait à emporter d’assaut la place à laquelle elle asseyait son

Rabourdin par avance. Madame Rabourdin eût méprisé madame Baudoyer si

elle avait su l’avoir pour antagoniste, car elle ignorait la puissance

de la petitesse, cette force du ver qui ronge un ormeau en en faisant

le tour sous l’écorce. S’il était possible de se servir en littérature

du microscope des Leuvenhoëk, des Malpighi, des Raspail, ce qu’a

tenté Hoffmann le Berlinois; et si l’on grossissait et dessinait ces

tarets qui ont mis la Hollande à deux doigts de sa perte en rongeant

ses digues, peut-être ferait-on voir des figures à peu de chose près

semblables à celles des sieurs Gigonnet, Mitral, Baudoyer, Saillard,

Gaudron, Falleix, Transon, Godard et compagnie, tarets qui d’ailleurs

ont montré leur puissance dans la trentième année de ce siècle.

Aussi voici venir le moment de montrer les tarets qui grouillaient dans

les Bureaux où se sont passées les principales scènes de cette Étude.

A Paris, presque tous les Bureaux se ressemblent. En quelque ministère

que vous erriez pour solliciter le moindre redressement de torts ou

la plus légère faveur, vous trouverez des corridors obscurs, des

dégagements peu éclairés, des portes percées, comme les loges de

théâtre, d’une vitre ovale qui ressemble à un œil, et par laquelle

on voit des fantaisies dignes de Callot, et sur lesquelles sont des

indications incompréhensibles. Quand vous avez trouvé l’objet de

vos désirs, vous êtes dans une première pièce où se tient le garçon

de bureau, il en est une seconde où sont les employés inférieurs;

le cabinet d’un Sous-chef vient ensuite à droite ou à gauche; enfin

plus loin ou plus haut, celui du Chef de bureau. Quant au personnage

immense nommé Chef de Division sous l’Empire, parfois Directeur sous

la Restauration, et maintenant redevenu Chef de Division, il loge

au-dessus ou au-dessous de ses deux ou trois Bureaux, quelquefois après

celui d’un de ses Chefs. Son appartement se distingue toujours par son

ampleur, avantage bien prisé dans ces singulières alvéoles de la ruche

appelée Ministère ou Direction générale, si tant est qu’il existe une

seule Direction générale! Aujourd’hui presque tous les Ministères ont

absorbé ces administrations autrefois séparées. A cette agglomération,

les Directeurs-généraux ont perdu tout leur lustre en perdant leurs

hôtels, leurs gens, leurs salons et leur petite cour. Qui reconnaîtrait

aujourd’hui, dans l’homme arrivant à pied au Trésor, y montant à un

deuxième étage, le Directeur-général des Forêts ou des Contributions

indirectes, jadis logé dans un magnifique hôtel, rue Sainte-Avoye ou

rue Saint-Augustin, Conseiller, souvent Ministre d’État et Pair de

France? (Messieurs Pasquier et Molé, entre autres, se sont contentés

de Directions-générales après avoir été ministres, mettant ainsi en

pratique le mot du duc d’Antin à Louis XIV: Sire, quand Jésus-Christ

mourait le vendredi, il savait bien qu’il reviendrait le dimanche.)

Si, en perdant son luxe, le Directeur-général avait gagné en étendue

administrative, le mal ne serait pas énorme; mais aujourd’hui ce

personnage se trouve à grand’peine Maître des requêtes avec quelques

malheureux vingt mille francs. Comme symbole de son ancienne puissance,

on lui tolère un huissier en culotte, en bas de soie et en habit à la

française, si toutefois l’huissier n’a pas été dernièrement réformé.

En style administratif, un Bureau se compose d’un garçon, de plusieurs

surnuméraires faisant la besogne gratis pendant un certain nombre

d’années, de simples expéditionnaires, de commis-rédacteurs, de commis

d’ordre ou commis principaux, d’un Sous-Chef et d’un Chef. La Division,

qui comprend ordinairement deux ou trois Bureaux, en compte parfois

davantage. Les titres dénominatifs varient selon les administrations:

il peut y avoir un vérificateur au lieu d’un commis d’ordre, un teneur

de livres, etc.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 18 / 56 段