Ai-je menti à ma promesse, et la voix qui, seule en France, a dit adieu
à une auguste amitié a-t-elle, au milieu de la chute d'une dynastie,
vibré assez haut pour qu'on l'ait entendue?
La révolution prévue et annoncée par nous ne nous a donc pas pris à
l'improviste. Nous l'avons saluée comme une apparition fatalement
attendue; nous ne l'espérions pas meilleure, nous la craignions pire.
Depuis vingt ans que nous fouillons le passé des peuples, nous savons ce
que c'est que les révolutions.
Des hommes qui l'ont faite et de ceux qui en ont profité, nous n'en
parlerons pas. Tout orage trouble l'eau. Tout tremblement de terre amène
le fond à la surface. Puis, par les lois naturelles de l'équilibre,
chaque molécule reprend sa place. La terre se raffermit, l'eau s'épure,
et le ciel, momentanément troublé, mire au lac éternel ses étoiles d'or.
Nos lecteurs vont donc nous retrouver le même, après le 24 février, que
nous étions auparavant: une ride de plus au front, une cicatrice de plus
au coeur. Voilà tout le changement qui s'est opéré en nous pendant les
huit terribles mois qui viennent de s'écouler.
Ceux que nous aimions, nous les aimons toujours; ceux que nous
craignions, nous ne les craignons plus; ceux que nous méprisions, nous
les méprisons plus que jamais.
Donc, dans notre oeuvre comme en nous, aucun changement; peut-être dans
notre oeuvre comme en nous, une ride et une cicatrice de plus. Voilà
tout.
Nous avons à l'heure qu'il est écrit à peu près quatre cents volumes.
Nous avons fouillé bien des siècles, évoqué bien des personnages éblouis
de se retrouver debout au grand jour de la publicité.
Eh bien! ce monde tout entier de spectres, nous l'adjurons de dire si
jamais nous avons fait sacrifice au temps où nous vivions de ses crimes,
de ses vices ou de ses vertus: sur les rois, sur les grands seigneurs,
sur le peuple, nous avons toujours dit ce qui était la vérité ou ce que
nous croyions être la vérité; et, si les morts réclamaient comme les
vivants, de même que nous n'avons jamais eu à faire une seule
rétractation aux vivants, nous n'aurions pas à faire une seule
rétractation aux morts.
À certains coeurs, tout malheur est sacré, toute chute est respectable;
qu'on tombe de la vie ou du trône, c'est une piété de s'incliner devant
le sépulcre ouvert, devant la couronne brisée.
Lorsque nous avons écrit notre titre au haut de la première page de
notre livre, ce n'est point, disons-le, un choix libre qui nous a dicté
ce titre, c'est que son heure était arrivée, c'est que son tour était
venu; la chronologie est inflexible; après 1774 devait venir 1784; après
_Joseph Balsamo, Le Collier de la Reine_.
Mais que les plus scrupuleuses susceptibilités se rassurent: par cela
même qu'il peut tout dire aujourd'hui, l'historien sera le censeur du
poète. Rien de hasardé sur la femme reine, rien de douteux sur la reine
martyre. Faiblesse de l'humanité, orgueil royal, nous peindrons tout,
c'est vrai; mais comme ces peintres idéalistes qui savent prendre le
beau côté de la ressemblance; mais comme faisait l'artiste au nom
d'Ange, quand dans sa maîtresse chérie il retrouvait une madone sainte;
entre les pamphlets infâmes et la louange exagérée, nous suivrons,
triste, impartial et solennel, la ligne rêveuse de la poésie. Celle dont
le bourreau a montré au peuple la tête pâle a bien acheté le droit de ne
plus rougir devant la postérité.
Alexandre Dumas
29 novembre 1848