[Résumé]
En 2003, des centaines de best-sellers sont vendus en version numérique
sur Amazon.com, Barnes & Noble.com, Yahoo! eBook Store ou sur des sites
d’éditeurs (Random House, PerfectBound, etc.). Le catalogue de Palm
Digital Media approche les 10.000 titres, lisibles sur PDA (assistant
personnel), avec 15 à 20 nouveaux titres par jour et 1.000 nouveaux
clients par semaine. Numilog distribue 3.500 titres numériques (livres
et périodiques) en français et en anglais. Mobipocket distribue 6.000
titres numériques dans plusieurs langues, soit sur son site soit dans
des librairies partenaires. Les formats les plus utilisés sont le
format PDF (pour l'Acrobat Reader puis l'Adobe Reader), le format LIT
(pour le Microsoft Reader), le format PRC (pour le Mobipocket Reader)
et le format OeB (pour de nombreux logiciels de lecture).
= Des logiciels de lecture
# L'Adobe Reader
Le format PDF (Portable Document Format) est lancé en juin 1993 par la
société Adobe, en même temps que l'Acrobat Reader (gratuit), premier
logiciel de lecture du marché, téléchargeable gratuitement pour lecture
des fichiers au format PDF. Le but de ce format est de figer les
documents numériques dans une présentation donnée, pour conserver la
présentation originale du document source, quelle que soit la
plateforme utilisée pour le créer et pour le lire. Le format PDF
devient au fil des ans un standard international de diffusion des
documents. Tout document peut être converti au format PDF à l’aide du
logiciel Adobe Acrobat (payant).
Dix ans plus tard, 10% des documents disponibles sur l'internet sont au
format PDF. Des millions de fichiers PDF sont présents sur le web pour
lecture ou téléchargement, ou bien transitent par courriel. L’Acrobat
Reader est progressivement disponible dans plusieurs langues et pour
diverses plateformes (Windows, Mac, Linux).
Adobe annonce en août 2000 l’acquisition de la société Glassbook,
spécialisée dans les logiciels de distribution de livres numériques à
l'intention des éditeurs, libraires, diffuseurs et bibliothèques. Adobe
passe aussi un partenariat avec Amazon.com et Barnes & Noble.com afin
de proposer des titres lisibles sur l’Acrobat Reader et le Glassbook
Reader.
En janvier 2001, Adobe lance deux nouveaux logiciels.
Le premier logiciel, gratuit, est l’Acrobat eBook Reader. Il permet de
lire les fichiers PDF de livres numériques sous droits, avec gestion
des droits par l’Adobe Content Server. Il permet aussi d’ajouter des
notes et des signets, de choisir l’orientation de lecture des livres
(paysage ou portrait), ou encore de visualiser leur couverture dans une
bibliothèque personnelle. Il utilise la technique d’affichage CoolType
et comporte un dictionnaire intégré.
Le deuxième logiciel, payant, est l’Adobe Content Server, destiné aux
éditeurs et distributeurs. Il s’agit d’un logiciel serveur de contenu
assurant le conditionnement, la protection, la distribution et la vente
sécurisée de livres numériques au format PDF. Ce système de gestion des
droits numériques (DRM: Digital Rights Management) permet de contrôler
l’accès aux livres numériques sous droits, et donc de gérer les droits
d’un livre selon les consignes données par le gestionnaire des droits,
par exemple en autorisant ou non l’impression ou le prêt. L’Adobe
Content Server sera remplacé par l’Adobe LiveCycle Policy Server en
novembre 2004.
En avril 2001, Adobe conclut un partenariat avec Amazon, qui met en
vente 2.000 livres numériques lisibles sur l’Acrobat eBook Reader:
titres de grands éditeurs, guides de voyages, livres pour enfants, etc.
L'Acrobat Reader s'enrichit d'une version PDA, pour le Palm Pilot en
mai 2001 puis pour le Pocket PC en décembre 2001.
En dix ans, entre 1993 et 2003, l’Acrobat Reader aurait été téléchargé
500 millions de fois. En 2003, ce logiciel est désormais disponible
dans de nombreuses langues et pour toute plateforme (Windows, Mac,
Linux, Palm OS, Pocket PC, Symbian OS, etc.). 10% des documents
présents sur l'internet seraient au format PDF, et le format PDF est
aussi le format de livre numérique le plus répandu.
En mai 2003, l’Acrobat Reader (version 5) fusionne avec l’Acrobat eBook
Reader (version 2) pour devenir l’Adobe Reader (débutant à la version
6), qui permet de lire aussi bien les fichiers PDF standard que les
fichiers PDF sécurisés comme ceux des livres numériques sous droits.
Fin 2003, Adobe ouvre sa librairie en ligne, Digital Media Store, avec
les titres au format PDF de grands éditeurs - HarperCollins Publishers,
Random House, Simon & Schuster, etc. - ainsi que les versions
électroniques de journaux et magazines comme le New York Times, Popular
Science, etc. Adobe lance aussi Adobe eBooks Central, un service
permettant de lire, publier, vendre et prêter des livres numériques, et
l’Adobe eBook Library, qui se veut un prototype de bibliothèque de
livres numériques.
Les versions récentes d’Adobe Acrobat permettent de créer des PDF
compatibles avec le format OeB (Open eBook) puis le format ePub (qui
succède au format OeB), devenus eux aussi des standards du livre
numérique.
# L'Open eBook
Les années 1998 et 1999 sont marquées par la prolifération des formats,
chacun lançant son propre format de livre numérique dans le cadre d’un
marché naissant promis à une expansion rapide.
Aux formats classiques - formats TXT (texte), DOC (Microsoft Word),
HTML (HyperText Markup Language), XML (eXtensible Markup Language) et
PDF (Portable Document Format) - s’ajoutent des formats propriétaires
créés par plusieurs sociétés pour lecture sur leurs propres logiciels,
qui sont entre autres le Glassbook Reader, le Peanut Reader, le Rocket
eBook Reader (pour lecture sur le Rocket eBook), le Franklin Reader
(pour lecture sur l'eBookMan), le logiciel de lecture Cytale (pour
lecture sur le Cybook), le Gemstar eBook Reader (pour lecture sur le
Gemstar eBook) et le Palm Reader (pour lecture sur le Palm Pilot). Ces
logiciels correspondent souvent à un appareil donné et ne peuvent donc
pas être utilisés sur d'autres appareils, tous comme les formats qui
vont avec.
Inquiets pour l’avenir du livre numérique qui, à peine né, propose
presque autant de formats que de titres, certains insistent sur
l’intérêt - sinon la nécessité - d’un format unique. A l’instigation
du NIST (National Institute of Standards & Technology) aux États-Unis,
l’Open eBook Initiative voit le jour en juin 1998 et constitue un
groupe de travail de 25 personnes sous le nom d'Open eBook Authoring
Group. Ce groupe élabore l’OeB (Open eBook), un format de livre
numérique basé sur le langage XML et destiné à normaliser le contenu,
la structure et la présentation des livres numériques.
Le format OeB est défini par l’OeBPS (Open eBook Publication
Structure), dont la version 1.0 est disponible en septembre 1999.
Téléchargeable gratuitement, l’OeBPS dispose d'une version ouverte et
gratuite appartenant au domaine public. La version originale est
destinée aux professionnels de la publication puisqu'elle doit être
associée à une technologie normalisée de gestion des droits numériques,
et donc à un système de DRM (Digital Rights Management) permettant de
contrôler l’accès des livres numériques sous droits.
Fondé en janvier 2000 pour prendre la suite de l’Open eBook Initiative,
l’OeBF (Open eBook Forum) est un consortium industriel international
regroupant constructeurs, concepteurs de logiciels, éditeurs, libraires
et spécialistes du numérique (avec 85 participants en 2002) dans
l'optique de développer le format OeB et l’OeBPS. Le format OeB devient
un standard qui sert lui-même de base à de nombreux formats, par
exemple le format LIT (pour le Microsoft Reader) ou le format PRC (pour
le Mobipocket Reader).
En avril 2005, l’Open eBook Forum devient l’International Digital
Publishing Forum (IDPF), et le format OeB laisse la place au format
ePub.
# Le Microsoft Reader
Lancé en avril 2000, le Microsoft Reader est un logiciel permettant la
lecture de livres numériques au format LIT (abrégé du terme anglais
«literature»), lui-même basé sur le format OeB. Le Microsoft Reader
équipe d'abord le Pocket PC, l’assistant personnel lancé à la même date
par Microsoft. Quatre mois plus tard, en août 2000, le Microsoft Reader
est utilisable sur toute plateforme Windows, et donc aussi bien sur
ordinateur que sur assistant personnel. Ses caractéristiques sont un
affichage utilisant la technologie ClearType, le choix de la taille des
caractères, la mémorisation des mots-clés pour des recherches
ultérieures, et l’accès d’un clic au Merriam-Webster Dictionary.
Ce logiciel étant téléchargeable gratuitement, Microsoft facture les
éditeurs et distributeurs pour l’utilisation de sa technologie de
gestion des droits numériques (DRM), et touche une commission sur la
vente de chaque titre. La gestion des droits numériques s’effectue au
moyen du Microsoft DAS Server (DAS: Digital Asset Server). Microsoft
passe aussi des partenariats avec les grandes librairies en ligne –
Barnes & Noble.com en janvier 2000 puis Amazon.com en août 2000 – pour
la vente de livres numériques lisibles sur le Microsoft Reader. Barnes
& Noble.com ouvre son secteur eBooks en août 2000, suivi par Amazon.com
en novembre 2000.
En novembre 2002, le Microsoft Reader est disponible pour tablette PC,
dès la commercialisation de cette nouvelle machine par 14 fabricants.
# Le Mobipocket Reader
Face à Adobe avec son format PDF (pour l'Acrobat Reader) et Microsoft
avec son format LIT (pour le Microsoft Reader), un nouvel acteur
s’impose rapidement sur le marché, sur un créneau bien spécifique,
celui des appareils mobiles. Fondé à Paris en mars 2000 par Thierry
Brethes et Nathalie Ting, Mobipocket se spécialise d’emblée dans la
distribution sécurisée de livres pour assistant personnel. La société
est financée en partie par Viventures, branche de la multinationale
française Vivendi.
Mobipocket conçoit d'abord le Mobipocket Reader, logiciel de lecture
permettant la lecture de fichiers au format PRC. Gratuit et disponible
en plusieurs langues (français, anglais, allemand, espagnol et
italien), ce logiciel est «universel», c’est-à-dire utilisable sur tout
assistant personnel. En octobre 2001, le Mobipocket Reader reçoit
l’eBook Technology Award de la Foire internationale du livre à
Francfort. À la même date, Franklin passe un partenariat avec
Mobipocket pour l’installation du Mobipocket Reader sur l’eBookMan,
l’assistant personnel multimédia de Franklin, au lieu du partenariat
prévu à l’origine entre Franklin et Microsoft pour l’installation du
Microsoft Reader.
Si le Mobipocket Reader est gratuit, d’autres logiciels Mobipocket sont
payants. Le Mobipocket Web Companion est un logiciel d’extraction
automatique de contenu pour les sites de presse partenaires de la
société. Le Mobipocket Publisher permet aux particuliers (version
privée gratuite ou version standard payante) et aux éditeurs (version
professionnelle payante) de créer des livres numériques sécurisés
utilisant la technologie Mobipocket DRM, afin de contrôler l’accès aux
livres numériques sous droits. Dans un souci d’ouverture aux autres
formats, le Mobipocket Publisher permet aussi de créer des livres
numériques au format LIT pour le Microsoft Reader.
Déjà utilisable sur n’importe quel PDA, le Mobipocket Reader peut être
utilisé sur tout ordinateur et pour toute plateforme en avril 2002,
avec le lancement de nouvelles versions pour ordinateur personnel.
Au printemps 2003, le Mobipocket Reader équipe tous les appareils
mobiles du marché, à savoir les gammes Palm Pilot, Pocket PC, eBookMan
et Psion, auxquels s'ajoutent les smartphones de Nokia et de Sony
Ericsson. À la même date, le nombre de livres lisibles sur le
Mobipocket Reader se chiffre à 6.000 titres dans plusieurs langues
(français, anglais, allemand, espagnol), distribués soit sur le site de
Mobipocket soit dans des librairies partenaires.
Mobipocket est racheté par Amazon.com en avril 2005. Ce rachat permet à
Amazon de beaucoup étoffer son catalogue de livres numériques, en
prévision du lancement de sa tablette de lecture Kindle en novembre
2007. Le site de Mobipocket propose 70.000 ebooks en 2008.
= Stephen King ouvre la voie
En 2000, le livre numérique commence à se généraliser mais la partie
est loin d’être gagnée. Maître du suspense de renommée mondiale,
Stephen King est le premier auteur de best-sellers à se lancer dans
l’aventure numérique, malgré les risques commerciaux encourus, en
tentant de publier un roman épistolaire sur le web indépendamment de
son éditeur.
En mars 2000, Stephen King commence d’abord par distribuer uniquement
sur l’internet sa nouvelle Riding the Bullet, assez volumineuse
puisqu’elle comprend 66 pages. Du fait de la notoriété de l’auteur et
de la couverture médiatique de ce scoop, la «sortie» de cette nouvelle
sur le web est un succès immédiat, avec 400.000 exemplaires téléchargés
lors des premières vingt-quatre heures dans les librairies en ligne qui
la vendent (au prix de 2,5 dollars US).
En juillet 2000, fort de cette expérience prometteuse, Stephen King
décide de se passer des services de Simon & Schuster, son éditeur
habituel. Il crée un site web spécifique pour débuter l’auto-
publication en épisodes de The Plant, un roman épistolaire inédit qui
raconte l’histoire d’une plante carnivore s’emparant d’une maison
d’édition et lui promettant le succès commercial en échange de
sacrifices humains. Le premier chapitre est téléchargeable dans
plusieurs formats - PDF, OeB, HTML, TXT - pour la modeste somme de 1
dollar, avec paiement différé ou paiement immédiat sur le site
d’Amazon.
Dans une lettre aux lecteurs publiée sur son site à la même date,
l’auteur raconte que la création du site, le design et la publicité lui
ont coûté la somme de 124.150 dollars, sans compter sa prestation en
tant qu’écrivain ni la rémunération de son assistante. Il précise aussi
que la publication des chapitres suivants est liée au paiement du
premier chapitre par au moins 75% des internautes.
«Mes amis, vous avez l’occasion de devenir le pire cauchemar des
éditeurs», déclare-t-il dans sa lettre. «Comme vous le voyez, c’est
simple. Pas de cryptage assommant! Vous voulez imprimer l’histoire et
en faire profiter un(e) ami(e)? Allez-y. Une seule condition: tout
repose sur la confiance, tout simplement. C’est la seule solution. Je
compte sur deux facteurs. Le premier est l’honnêteté. Prenez ce que bon
vous semble et payez pour cela, dit le proverbe. Le second est que vous
aimerez suffisamment l’histoire pour vouloir en lire davantage. Si vous
le souhaitez vraiment, vous devez payer. Rappelez-vous: payez, et
l’histoire continue; volez, et l’histoire s’arrête.»
Une semaine après la mise en ligne du premier chapitre, on compte
152.132 téléchargements, avec paiement par 76% des lecteurs. Certains
paient davantage que le dollar demandé, allant parfois jusqu’à 10 ou 20
dollars pour compenser le manque à gagner de ceux qui ne paieraient
pas, et éviter ainsi que la série ne s’arrête.
La barre des 75% est dépassée de peu, au grand soulagement des fans, si
bien que le deuxième chapitre suit un mois après.
En août 2000, dans une nouvelle lettre aux lecteurs, Stephen King
annonce un nombre de téléchargements légèrement inférieur à celui du
premier chapitre. Il en attribue la cause à une publicité moindre et à
des problèmes de téléchargement. Si le nombre de téléchargements n’a
que légèrement décru, le nombre de paiements est en nette diminution,
les internautes ne réglant leur dû qu’une seule fois pour plusieurs
téléchargements.
L’auteur s’engage toutefois à publier le troisième chapitre comme
prévu, fin septembre, et à prendre une décision ensuite sur la
poursuite ou non de l’expérience, en fonction du nombre de paiements.
Ses prévisions sont de onze ou douze chapitres en tout, avec un nombre
total de 1,7 million de téléchargements. Le ou les derniers chapitres
seraient gratuits.
Plus volumineux (environ 10.000 signes au lieu de 5.000), les chapitres
4 et 5 passent à 2 dollars. Mais le nombre de téléchargements et de
paiements ne cesse de décliner, avec 40.000 téléchargements seulement
pour le cinquième chapitre - alors que le premier chapitre avait été
téléchargé 120.000 fois -, et paiement pour 46% des téléchargements
seulement.
Fin novembre, Stephen King annonce l’interruption de la publication
pendant une période indéterminée, après la parution du sixième
chapitre, téléchargeable gratuitement à la mi-décembre. «The Plant va
retourner en hibernation afin que je puisse continuer à travailler»,
précise-t-il sur son site. «Mes agents insistent sur la nécessité
d’observer une pause afin que la traduction et la publication à
l’étranger puissent rattraper la publication en anglais.» Mais cette
décision semble d’abord liée à l’échec commercial de l’expérience.
Cet arrêt suscite de vives critiques. On oublie de reconnaître à
l’auteur au moins un mérite, celui d’avoir été le premier à se lancer
dans l’aventure, avec les risques qu’elle comporte. Entre juillet et
décembre 2000, pendant les six mois qu’elle aura duré, nombreux sont
ceux qui suivent les tribulations de The Plant, à commencer par les
éditeurs, quelque peu inquiets face à un médium qui pourrait un jour
concurrencer le circuit traditionnel.
Quand Stephen King décide d’arrêter l’expérience, plusieurs
journalistes et critiques littéraires affirment qu’il se ridiculise aux
yeux du monde entier. N’est-ce pas quelque peu exagéré? L’auteur avait
d’emblée annoncé la couleur puisqu’il avait lié la poursuite de la
publication à un pourcentage de paiements satisfaisant.
Qu’est-il advenu ensuite des expériences numériques de Stephen King?
L’auteur reste très présent dans ce domaine, mais cette fois par le
biais de son éditeur, preuve que les éditeurs restent toujours utiles.
En mars 2001, son roman Dreamcatcher est le premier roman à être lancé
simultanément en version imprimée par Simon & Schuster et en version
numérique par Palm Digital Media, pour lecture sur les assistants
personnels Palm Pilot et Pocket PC.
En mars 2002, son recueil de nouvelles Everything’s Eventual est lui
aussi publié simultanément en deux versions: en version imprimée par
Scribner, subdivision de Simon & Schuster, et en version numérique par
Palm Digital Media, qui en propose un extrait en téléchargement libre.
= D'autres auteurs suivent
En novembre 2000, deux romanciers européens, l’anglais Frederick
Forsyth et l’espagnol Arturo Pérez-Reverte, décident eux aussi de
tenter l’aventure numérique. Mais, forts de l’expérience d’auto-
publication de Stephen King peut-être, ni l’un ni l’autre n’ont
l’intention de se passer d’éditeur.
Frederick Forsyth, le maître britannique du thriller, aborde la
publication numérique avec l’appui d'Online Originals, un éditeur
électronique londonien. En novembre 2000, Online Originals publie The
Veteran, histoire d’un crime violent commis à Londres et premier volet
de Quintet, une série de cinq nouvelles électroniques (annoncées dans
l’ordre suivant: The Veteran, The Miracle, The Citizen, The Art of the
Matter, Draco).
Disponible en trois formats (PDF, Microsoft Reader et Glassbook
Reader), la nouvelle est vendue au prix de 3,99 pounds (6,60 euros) sur
le site de l’éditeur et dans plusieurs librairies en ligne au Royaume-
Uni (Alphabetstreet, BOL.com, WHSmith) et aux États-Unis (Barnes &
Noble, Contentville, Glassbook).
«La publication en ligne sera essentielle à l’avenir, déclare Frederick
Forsyth sur le site d’Online Originals. Elle crée un lien simple et
surtout rapide et direct entre le producteur original (l’auteur) et le
consommateur final (le lecteur), avec très peu d’intermédiaires. Il est
passionnant de participer à cette expérience. Je ne suis absolument pas
un spécialiste des nouvelles technologies. Je n’ai jamais vu de livre
électronique. Mais je n’ai jamais vu non plus de moteur de Formule 1,
ce qui ne m’empêche pas de constater combien ces voitures de course
sont rapides.»
La première expérience numérique d’Arturo Pérez-Reverte est un peu
différente. La série best-seller du romancier espagnol relate les
aventures du Capitan Alatriste au 17e siècle. Le nouveau titre à
paraître fin 2000 s’intitule El Oro del Rey (L'or du roi).
En novembre 2000, en collaboration avec son éditeur Alfaguara, l’auteur
décide de diffuser El Oro del Rey en version numérique sur un site
spécifique du portail Inicia, en exclusivité pendant un mois, avant sa
sortie en librairie. Le roman est disponible au format PDF pour 2,90
euros, un prix très inférieur aux 15,10 euros annoncés pour le livre
imprimé.
Résultat de l’expérience, le nombre de téléchargements est très
satisfaisant, mais pas celui des paiements. Un mois après la mise en
ligne du roman, on compte 332.000 téléchargements, avec paiement par
12.000 lecteurs seulement.
À la même date, Marilo Ruiz de Elvira, directrice de contenus du
portail Inicia, explique dans un communiqué: «Pour tout acheteur du
livre numérique, il y avait une clé pour le télécharger en 48 heures
sur le site internet et, surtout au début, beaucoup d’internautes se
sont échangés ce code d’accès dans les forums de chats [dialogues en
direct] et ont téléchargé leur exemplaire sans payer. On a voulu tester
et cela faisait partie du jeu. Arturo Pérez-Reverte voulait surtout
qu’on le lise.»
En 2006, les cinq premiers tomes de cette saga littéraire devenue un
succès planétaire sont vendus à 4 millions d’exemplaires. Ils donnent
également naissance au film Alatriste, une superproduction espagnole de
20 millions d’euros.
Trois ans après ces premières tentatives, si les expériences purement
numériques sont provisoirement abandonnées, les livres numériques ont
une place significative à côté de leurs correspondants imprimés.
En 2003, des centaines de best-sellers sont vendus en version numérique
sur Amazon.com, Barnes & Noble.com, Yahoo! eBook Store ou sur des sites
d’éditeurs (Random House, PerfectBound, etc.), pour lecture sur
ordinateur ou sur assistant personnel. Mobipocket distribue 6.000
titres numériques dans plusieurs langues, soit sur son site soit dans
des librairies partenaires. Le catalogue de Palm Digital Media approche
les 10.000 titres, lisibles sur les gammes de PDA Palm et Pocket PC,
avec 15 à 20 nouveaux titres par jour et 1.000 nouveaux clients par
semaine.
Une expérience un peu différente est celle du romancier brésilien Paulo
Coelho, devenu mondialement célèbre après la parution de L’Alchimiste.
Début 2003, ses livres, traduits en 56 langues, ont été vendus en 53
millions d’exemplaires dans 155 pays, dont 6,5 millions d’exemplaires
dans les pays francophones.
En mars 2003, Paulo Coelho décide de distribuer plusieurs romans
gratuitement en version PDF, dans diverses langues, avec l’accord de
ses éditeurs respectifs, dont Anne Carrière, son éditrice en France.
Trois romans sont disponibles en français: Manuel du guerrier de la
lumière, La cinquième montagne et Veronika décide de mourir.
Pourquoi une telle décision? «Comme le français est présent, à plus ou
moins grande échelle, dans le monde entier, je recevais sans cesse des
courriers électroniques d’universités et de personnes habitant loin de
la France, qui ne trouvaient pas mes oeuvres», déclare le romancier par
le biais de son éditrice. À la question classique relative au préjudice
éventuel sur les ventes futures, il répond: «Seule une minorité de gens
a accès à l’internet, et le livre au format ebook ne remplacera jamais
le livre papier.» Une remarque très juste en 2003, mais qui n'est peut-
être plus de mise en 2010.
= Numilog, librairie numérique
Numilog ouvre ses portes «virtuelles» en octobre 2000 pour devenir en
quelques années la plus grande librairie numérique francophone du
réseau.
En février 2001, Denis Zwirn, président de Numilog, relate: «Dès 1995,
j’avais imaginé et dessiné des modèles de lecteurs électroniques
permettant d’emporter sa bibliothèque avec soi et pesant comme un livre
de poche. Début 1999, j’ai repris ce projet avec un ami spécialiste de
la création de sites internet, en réalisant la formidable synergie
possible entre des appareils de lecture électronique mobiles et le
développement d’internet, qui permet d’acheminer les livres
dématérialisés en quelques minutes dans tous les coins du monde.»
Denis explique aussi: «Nous avons créé une base de livres accessible
par un moteur de recherche. Chaque livre fait l’objet d’une fiche avec
un résumé et un extrait. En quelques clics, il peut être acheté en
ligne par carte bancaire, puis reçu par email ou téléchargement.» Les
livres sont à l’origine répartis en trois grandes catégories - savoir,
guides pratiques et littérature. Le site de Numilog offre ensuite «des
fonctionnalités nouvelles, comme l’intégration d’une "authentique vente
au chapitre" (les chapitres vendus isolément sont traités comme des
éléments inclus dans la fiche-livre, et non comme d’autres livres) et
la gestion très ergonomique des formats de lecture multiples».
Fondée en avril 2000, six mois avant l'ouverture de la librairie
numérique, la société Numilog a en fait une triple activité: librairie
en ligne, studio de fabrication et diffuseur.
«Numilog est d’abord une librairie en ligne de livres numériques»,
relate Denis en 2001. «Notre site internet est dédié à la vente en
ligne de ces livres, qui sont envoyés par courrier électronique ou
téléchargés après paiement par carte bancaire. Il permet aussi de
vendre des livres par chapitres. Numilog est également un studio de
fabrication de livres numériques: aujourd’hui, les livres numériques
n’existent pas chez les éditeurs, il faut donc d’abord les fabriquer
avant de pouvoir les vendre, dans le cadre de contrats négociés avec
les éditeurs détenteurs des droits. Ce qui signifie les convertir à des
formats convenant aux différents "readers" du marché. (...)
Enfin Numilog devient aussi progressivement un diffuseur. Car, sur
internet, il est important d’être présent en de très nombreux points du
réseau pour faire connaître son offre. Pour les livres en particulier,
il faut les proposer aux différents sites thématiques ou de
communautés, dont les centres d’intérêt correspondent à leur sujet
(sites de fans d’histoire, de management, de science-fiction...).
Numilog facilitera ainsi la mise en oeuvre de multiples "boutiques de
livres numériques" thématiques.»
Les livres sont disponibles en plusieurs formats: format PDF pour
lecture sur l’Acrobat Reader (devenu l’Adobe Reader en mai 2003),
format LIT pour lecture sur le Microsoft Reader et format PRC pour
lecture sur le Mobipocket Reader.
En septembre 2003, le catalogue comprend 3.500 titres (livres et
périodiques) en français et en anglais, grâce à un partenariat avec une
quarantaine d’éditeurs, le but à long terme étant de «permettre à un
public d’internautes de plus en plus large d’avoir progressivement
accès à des bases de livres numériques aussi importantes que celles des
livres papier, mais avec plus de modularité, de richesse d’utilisation
et à moindre prix».
Au fil des ans, Numilog devient la principale librairie francophone de
livres numériques, suite à des accords avec de nombreux éditeurs:
Gallimard, Albin Michel, Eyrolles, Hermès Science, Pearson Education
France, etc. Numilog propose aussi des livres audio-numériques lisibles
sur synthèse vocale. Une librairie anglophone est lancée suite à des
accords de diffusion conclus avec plusieurs éditeurs anglo-saxons:
Springer-Kluwer, Oxford University Press, Taylor & Francis, Kogan Page,
etc. Les différents formats proposés permettent la lecture des livres
sur tout appareil électronique: ordinateur, assistant personnel,
téléphone portable, smartphone, tablette de lecture.
La société est également prestataire de services pour les technologies
DRM. En 2004, Numilog met sur pied un système de bibliothèque en ligne
pour le prêt de livres numériques. Ce système est surtout destiné aux
bibliothèques, aux administrations et aux entreprises. En décembre
2006, le catalogue de Numilog comprend 35.000 livres grâce à un
partenariat avec 60 éditeurs francophones et anglophones.
Selon Denis Zwirn, interviewé à nouveau en août 2007, «2008 pourrait
sans doute marquer un premier point d'inflexion dans la courbe de
croissance du marché des livres numériques. Plusieurs facteurs sont
réunis pour cela:
(1) le développement de vastes catalogues en ligne utilisant pleinement
les fonctionnalités de la recherche plein texte dans les livres
numérisés, comme ceux de la future Bibliothèque numérique européenne,
de VollTextSuche Online, de Google et d'Amazon. Une fois le contenu
trouvé dans un des ouvrages ainsi "sondé" par ce type de recherche
révolutionnaire pour le grand public, il est naturel de vouloir accéder
à la totalité de l'ouvrage... dans sa version numérique.
(2) Des progrès techniques cruciaux tels que la proposition commerciale
d'appareils de lecture à base d'encre électronique améliorant
radicalement l'expérience de lecture finale pour l'usager en la
rapprochant de celle du papier. Par exemple l'iLiad d'Irex ou le Sony
Reader, mais bien d'autres appareils s'annoncent. Le progrès concerne
toutefois tout autant le développement des nouveaux smartphones
multifonctions comme les BlackBerry ou l'iPhone, ou la proposition de
logiciels de lecture à l'interface fortement améliorée et pensée pour
les ebooks sur PC, comme Adobe Digital Edition.
(3) Enfin, le changement important d'attitude de la part des
professionnels du secteur, éditeurs, et probablement bientôt aussi
libraires. Les éditeurs anglo-saxons universitaires ont massivement
tracé une route que tous les autres sont en train de suivre, en tout
cas aux États-Unis, en Europe du Nord et en France: proposer une
version numérique de tous les ouvrages. Même pour les plus réticents
encore il y a quelques années, ce n'est plus une question de
"pourquoi?", c'est simplement devenu une question de "comment?". Les
libraires ne vont pas tarder à considérer que vendre un livre numérique
fait partie de leur métier normal.»
Selon Denis, «le livre numérique n'est plus une question de colloque,
de définition conceptuelle ou de divination par certains "experts":
c'est un produit commercial et un outil au service de la lecture. Il
n'est pas besoin d'attendre je ne sais quel nouveau mode de lecture
hypermoderne et hypertextuel enrichi de multimédia orchestrant
savamment sa spécificité par rapport au papier, il suffit de proposer
des textes lisibles facilement sur les supports de lecture électronique
variés qu'utilisent les gens, l'encre électronique pouvant
progressivement envahir tous ces supports. Et de les proposer de
manière industrielle. Ce n'est pas et ne sera jamais un produit de
niche (les dictionnaires, les guides de voyage, les livres pour les non
voyants...): c'est en train de devenir un produit de masse, riche de
formes multiples comme l'est le livre traditionnel.»
En janvier 2009, Numilog, devenu filiale du groupe Hachette Livre (en
mai 2008), est désormais un distributeur-diffuseur numérique
représentant 100 éditeurs francophones et anglophones, avec un
catalogue de 50.000 livres numériques distribués auprès des
particuliers et des bibliothèques. Numilog propose également aux
librairies un service de vente de livres numériques sur leur propre
site.