UNE VASTE ENCYCLOPÉDIE

[Résumé]

En 2002, le MIT (Massachusetts Institute of Technology) décide de

publier le contenu de ses cours en ligne, avec accès libre et gratuit,

en privilégiant la diffusion libre du savoir. Le MIT OpenCourseWare

(MIT OCW) offre en accès libre le matériel d’enseignement de nombreux

cours, à savoir des textes de conférences, des travaux pratiques, des

exercices et corrigés, des bibliographies, des documents audio et

vidéo, etc. Parallèlement, la Public Library of Science (PLoS) met sur

pied des revues scientifiques et médicales en ligne de haut niveau

diffusées gratuitement. Pour les encyclopédies, Wikipédia ouvre la voie

en 2001, en lançant une encyclopédie écrite collectivement, avec

possibilité de corriger et de compléter les articles, et dont le

contenu est librement réutilisable. Suivent d'autres encyclopédies

collaboratives en accès libre comme Citizendium et l'Encyclopedia of

Life.

= Vers un savoir numérique

Vinton Cerf est souvent appelé le père de l'internet parce qu'il est

l'auteur en 1974 (avec Robert Kahn) des protocoles nécessaires au bon

fonctionnement du réseau. Sur le site de l'Internet Society (ISOC),

qu'il fonde en 1992 pour promouvoir le développement de l’internet, il

explique: «Le réseau fait deux choses (...): comme les livres, il

permet d’accumuler de la connaissance. Mais, surtout, il la présente

sous une forme qui la met en relation avec d’autres informations. Alors

que, dans un livre, l’information est maintenue isolée.»

De plus, l’information contenue dans les livres reste la même, au moins

pendant une période donnée, alors que l'internet privilégie les

informations récentes et régulièrement actualisées.

Lors d'une conférence organisée en septembre 1996 par l'IFIP

(International Federation of Information Processing), Dale Spender,

professeur et chercheuse, tente de cerner les changements fondamentaux

apportés par l'internet dans l'acquisition du savoir et les méthodes

d'enseignement. Voici son argumentation résumée en deux paragraphes.

Pendant plus de cinq siècles, l'enseignement est principalement basé

sur l'information donnée par les livres. Or les habitudes liées à

l'imprimé ne peuvent être transférées au monde numérique.

L'enseignement en ligne offre des possibilités tellement nouvelles

qu'il n'est guère possible d'effectuer les distinctions traditionnelles

entre enseignant et enseigné. Le passage de la culture imprimée à la

culture numérique exige d'entièrement repenser le processus

d'enseignement, puisque nous avons maintenant l'opportunité sans

précédent de pouvoir influer sur le genre d'enseignement que nous

souhaitons.

Dans la culture imprimée, l'information contenue dans les livres

restait la même pendant un certain temps, ce qui nous a encouragé à

penser que l'information était stable. La nature même de l'imprimé est

liée à la notion de vérité, stable elle aussi. Cette stabilité et

l'ordre qu'elle engendre ont été un des fondements de l'âge industriel

et de la révolution scientifique. Les notions de vérité, de loi,

d'objectivité et de preuve ont été les éléments de référence de nos

croyances et de nos cultures. Mais la révolution numérique change tout

ceci. Soudain l'information en ligne supplante l'information imprimée

pour devenir la plus fiable et la plus utile, et l'usager est prêt à la

payer en conséquence. C'est cette transformation radicale dans la

nature de l'information qui doit être au coeur du débat relatif aux

méthodes d'enseignement.

En témoigne l'expérience de Patrick Rebollar, professeur de littérature

française au Japon, qui raconte en juillet 1998: «Mon travail de

recherche est différent, mon travail d’enseignant est différent, mon

image en tant qu’enseignant-chercheur de langue et de littérature est

totalement liée à l’ordinateur, ce qui a ses bons et ses mauvais côtés

(surtout vers le haut de la hiérarchie universitaire, plutôt constituée

de gens âgés et technologiquement récalcitrants). J’ai cessé de

m’intéresser à certains collègues proches géographiquement mais qui

n’ont rien de commun avec mes idées, pour entrer en contact avec des

personnes inconnues et réparties dans différents pays (et que je

rencontre parfois, à Paris ou à Tokyo, selon les vacances ou les

colloques des uns ou des autres). La différence est d’abord un gain de

temps, pour tout, puis un changement de méthode de documentation, puis

de méthode d’enseignement privilégiant l’acquisition des méthodes de

recherche par mes étudiants, au détriment des contenus (mais cela

dépend des cours). Progressivement, le paradigme réticulaire l’emporte

sur le paradigme hiérarchique.»

Russon Wooldridge, professeur au département des études françaises de

l'Université de Toronto (Canada), relate en février 2001: «Mes

activités de recherche, autrefois menées dans une tour d'ivoire, se

font maintenant presque uniquement par des collaborations locales ou à

distance. (...) Tout mon enseignement exploite au maximum les

ressources d'internet (le web et le courriel): les deux lieux communs

d'un cours sont la salle de classe et le site du cours, sur lequel je

mets tous les matériaux des cours. Je mets toutes les données de mes

recherches des vingt dernières années sur le web (réédition de livres,

articles, textes intégraux de dictionnaires anciens en bases de données

interactives, de traités du 16e siècle, etc.). Je publie des actes de

colloques, j'édite un journal, je collabore avec des collègues

français, mettant en ligne à Toronto ce qu'ils ne peuvent pas publier

en ligne chez eux. En mai 2000 j'ai organisé à Toronto un colloque

international sur "Les études françaises valorisées par les nouvelles

technologies". (...)

Je me rends compte que sans internet mes activités seraient bien

moindres, ou du moins très différentes de ce qu'elles sont

actuellement. Donc je ne vois pas l'avenir sans. Mais il est crucial

que ceux qui croient à la libre diffusion des connaissances veillent à

ce que le savoir ne soit pas bouffé, pour être vendu, par les intérêts

commerciaux. Ce qui se passe dans l'édition du livre en France, où on

n'offre guère plus en librairie que des manuels scolaires ou pour

concours (c'est ce qui s'est passé en linguistique, par exemple), doit

être évité sur le web. Ce n'est pas vers les amazon.com qu'on se tourne

pour trouver la science désintéressée. Sur mon site, je refuse toute

sponsorisation.»

= Quelques projets pilotes

# L'Encyclopédie de Diderot en ligne

Le projet ARTFL (American and French Research on the Treasury of the

French Language) est un projet commun du Centre national de la

recherche scientifique (CNRS, France) et de l'Université de Chicago

(Illinois, États-Unis). Ce projet a pour but de constituer une base de

données de 2.000 textes ayant trait à la littérature, à la philosophie,

aux arts ou aux sciences et s'échelonnant du 13e au 20e siècle.

L'ARTFL travaille notamment à la version en ligne exhaustive de la

première édition (1751-1772) de l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné

des sciences, des métiers et des arts de Diderot et d'Alembert. 72.000

articles rédigés par plus de 140 collaborateurs - dont Voltaire,

Rousseau, d'Alembert, Marmontel, d'Holbach, Turgot, etc. - ont fait de

cette encyclopédie un monumental ouvrage de référence pour les arts et

les sciences. Destinée à rassembler puis divulguer les connaissances de

l'époque, l'Encyclopédie porte la marque des courants intellectuels et

sociaux du 18e siècle, et c'est grâce à elle qu'ont été propagées les

idées du Siècle des Lumières. Elle comprend 17 volumes de texte – qui

représentent 18.000 pages et 20.736.912 mots - et 11 volumes de

planches.

La base de données correspondant au premier volume est accessible en

ligne à titre expérimental en 1998. La recherche peut être effectuée

par mot, portion de texte, auteur ou catégorie, ou par la combinaison

de ces critères entre eux. On dispose de renvois d'un article à

l'autre, au moyen de liens permettant d'aller d'une planche au texte ou

du texte au fac-similé des pages originales. L'automatisation complète

des procédures de saisie entraîne des erreurs typographiques et des

erreurs d'identification qui sont corrigées au fil des mois. La

recherche d'images est également possible dans un deuxième temps.

L'ARTFL travaille aussi à un projet de base de données pour le

Dictionnaire de l'Académie française, dont les différentes éditions se

sont échelonnées entre 1694 et 1935. Ce projet inclut la saisie et

l'édition du texte, ainsi que la création d'un moteur de recherche

spécifique. La première édition (1694) et la cinquième édition (1798)

du dictionnaire sont les premières à être disponibles pour une

recherche par mot, puis pour une recherche par portion de texte. Les

différentes éditions sont ensuite combinées dans une base de données

unique, qui permet de juger de l'évolution d'un terme en consultant

aussi bien une édition particulière que l'ensemble des éditions.

Les autres projets de l'ARTFL sont la mise en ligne des ouvrages

suivants: le Dictionnaire historique et critique de Philippe Bayle

(édition de 1740), le Roget's Thesaurus de 1911, le Webster's Revised

Unabridged Dictionary de 1913, le Thresor de la langue française de

Jean Nicot (1606), un projet biblique multilingue comprenant entre

autres La Bible française de Louis Segond (1910), etc.

# Des ouvrages de référence en ligne

Les premières grandes encyclopédies en ligne émanent d'encyclopédies

imprimées. Elles apparaissent sur la toile en décembre 1999 avec

WebEncyclo, l’Encyclopaedia Universalis et Britannica.com. Quant aux

premiers grands dictionnaires imprimés en ligne, ce sont le

Dictionnaire universel francophone en ligne d'Hachette, les

dictionnaires anglais de Merriam-Webster et l'Oxford English

Dictionary.

WebEncyclo (aujourd'hui disparu), publié par les éditions Atlas, est la

première grande encyclopédie francophone en accès libre, avec mise en

ligne en décembre 1999. La recherche est possible par mots-clés,

thèmes, médias (à savoir les cartes, liens internet, photos et

illustrations) et idées. Un appel à contribution incite les

spécialistes d’un sujet donné à envoyer des articles, qui sont

regroupés dans la section «WebEncyclo contributif». Après avoir été

libre, l’accès est ensuite soumis à une inscription préalable gratuite.

La version web de l’Encyclopaedia Universalis est mise en ligne à la

même date, soit un ensemble de 28.000 articles signés de 4.000 auteurs.

Si la consultation est payante sur la base d’un abonnement annuel, de

nombreux articles sont en accès libre.

Le site Britannica.com est la première grande encyclopédie anglophone

en accès libre, avec mise en ligne en décembre 1999. Le site web

propose l’équivalent numérique des 32 volumes de la 15e édition de

l’Encyclopaedia Britannica, parallèlement à la version imprimée et à la

version CD-ROM, toutes deux payantes. Le site offre une sélection

d’articles issus de 70 magazines, un guide des meilleurs sites, un

choix de livres, etc., le tout étant accessible à partir d’un moteur de

recherche unique.

En septembre 2000, le site fait partie des cent sites les plus visités

au monde. En juillet 2001, la consultation devient payante sur la base

d’un abonnement annuel ou mensuel. Fin 2008, Britannica.com annonce

l'ouverture prochaine de son site à des contributeurs extérieurs, avec

inscription obligatoire pour écrire et modifier des articles.

En ce qui concerne les dictionnaires en ligne, le premier dictionnaire

de langue française en accès libre est le Dictionnaire universel

francophone en ligne (aujourd'hui disparu), qui répertorie 45.000 mots

et 116.000 définitions tout en présentant «sur un pied d’égalité, le

français dit "standard" et les mots et expressions en français tel

qu’on le parle sur les cinq continents». Issu de la collaboration entre

Hachette et l’AUPELF-UREF (devenu depuis l’AUF: Agence universitaire de

la Francophonie), il correspond à la partie «noms communs» du

dictionnaire imprimé disponible chez Hachette. L’équivalent pour la

langue anglaise est le site Merriam-Webster OnLine, qui donne librement

accès au Collegiate Dictionary et au Collegiate Thesaurus.

En mars 2000, les 20 volumes de l’Oxford English Dictionary (OED) sont

mis en ligne par l’Oxford University Press (OUP). La consultation du

site est payante. Le dictionnaire bénéficie d’une mise à jour

trimestrielle d’environ 1.000 entrées nouvelles ou révisées. Deux ans

après cette première expérience, en mars 2002, l’Oxford University

Press met en ligne l’Oxford Reference Online (ORO), une vaste

encyclopédie conçue directement pour le web et consultable elle aussi

sur abonnement payant. Avec 60.000 pages et un million d’entrées, elle

représente l’équivalent d’une centaine d’ouvrages de référence.

# Wikipédia

Issu du terme hawaïen «wiki» (qui signifie: vite, rapide), un wiki est

un site web permettant à plusieurs utilisateurs de collaborer en ligne

sur un même projet. À tout moment, ces utilisateurs peuvent contribuer

à la rédaction du contenu, modifier ce contenu et l'enrichir en

permanence. Le wiki est utilisé par exemple pour créer et gérer des

dictionnaires, des encyclopédies ou encore des sites d'information sur

un sujet donné. Le programme présent derrière l'interface d'un wiki est

plus ou moins élaboré. Un programme simple gère du texte et des

hyperliens. Un programme élaboré permet d'inclure des images, des

graphiques, des tableaux, etc. L’encyclopédie wiki la plus connue est

Wikipédia.

Créée en janvier 2001 à l’initiative de Jimmy Wales et de Larry Sanger

(Larry quitte ensuite l'équipe), Wikipédia est une encyclopédie

gratuite écrite collectivement et dont le contenu est librement

réutilisable. Elle est immédiatement très populaire. Sans publicité et

financée par des dons, cette encyclopédie coopérative est rédigée par

des milliers de volontaires - appelés Wikipédiens, et qui s'inscrivent

en prenant un pseudonyme - avec possibilité de corriger et compléter

les articles, aussi bien les leurs que ceux d'autres contributeurs. Les

articles restent la propriété de leurs auteurs, et leur libre

utilisation est régie par la licence GFDL (GNU Free Documentation

License) et la licence Creative Commons.

En décembre 2004, Wikipédia compte 1,3 million d'articles rédigés par

13.000 contributeurs dans une centaine de langues. En décembre 2006,

l'encyclopédie est l'un de dix sites les plus visités du web, avec 6

millions d'articles.

En mai 2007, Wikipédia compte 7 millions d'articles dans 192 langues,

dont 1,8 million en anglais, 589.000 en allemand, 500.000 en français,

260.000 en portugais et 236.000 en espagnol. En 2008, Wikipédia est

l'un des cinq sites les plus visités du web.

En septembre 2010, Wikipédia compte 14 millions d'articles en 272

langues, dont 3,4 millions en anglais, 1,1 million en allemand et 1

million en français, qui est donc la troisième langue de

l'encyclopédie.

Fondée en juin 2003, la Wikimedia Foundation gère non seulement

Wikipédia mais aussi Wiktionary, un dictionnaire et thésaurus

multilingue lancé en décembre 2002, puis Wikibooks (livres et manuels

en cours de rédaction) lancé en juin 2003, auxquels s'ajoutent ensuite

Wikiquote (répertoire de citations), Wikisource (textes du domaine

public), Wikimedia Commons (sources multimédia), Wikispecies

(répertoire d'espèces animales et végétales), Wikinews (site

d'actualités) et enfin Wikiversity (matériel d'enseignement), lancé en

août 2006.

# Les cours du MIT

Professeur à l’Université d’Ottawa (Canada), Christian Vandendorpe

salue en mai 2001 «la décision du MIT [Massachusetts Institute of

Technology] de placer tout le contenu de ses cours sur le web d’ici dix

ans, en le mettant gratuitement à la disposition de tous. Entre les

tendances à la privatisation du savoir et celles du partage et de

l’ouverture à tous, je crois en fin de compte que c’est cette dernière

qui va l’emporter.»

Le MIT décide en effet de publier le contenu de ses cours en ligne dans

un OpenCourseWare, une initiative menée avec le soutien financier de la

Hewlett Foundation et de la Mellon Foundation. Un OpenCourseWare peut

être défini comme la publication électronique en accès libre du

matériel d’enseignement d'un ensemble de cours.

Mise en ligne en septembre 2002, la version pilote du MIT

OpenCourseWare (MIT OCW) offre en accès libre le matériel

d’enseignement de 32 cours représentatifs des cinq facultés du MIT. Ce

matériel d’enseignement comprend des textes de conférences, des travaux

pratiques, des exercices et corrigés, des bibliographies, des documents

audio et vidéo, etc. Le lancement officiel du site a lieu un an plus

tard, en septembre 2003, avec accès à quelques centaines de cours. En

mars 2004, 500 cours sont disponibles dans 33 disciplines. En mai 2006,

1.400 cours sont disponibles dans 34 disciplines. La totalité des 1.800

cours dispensés par le MIT est en ligne en novembre 2007, avec

actualisation régulière ensuite. Certains cours sont traduits en

espagnol, en portugais et en chinois avec l’aide d’autres organismes.

Le MIT espère que cette expérience de publication électronique – la

première du genre - va permettre de définir un standard et une méthode

de publication, et inciter d’autres universités à créer un

OpenCourseWare pour la mise à disposition gratuite de leurs propres

cours. A cet effet, le MIT lance l’OpenCourseWare Consortium (OCW

Consortium) en décembre 2005, avec accès libre et gratuit au matériel

d’enseignement de cent universités dans le monde un an plus tard.

# La Public Library of Science

A l’heure de l’internet, il paraît assez scandaleux que le résultat de

travaux de recherche – travaux originaux et demandant de longues années

d’efforts – soit détourné par des éditeurs spécialisés s’appropriant ce

travail et le monnayant à prix fort. L’activité des chercheurs est

souvent financée par les deniers publics, et de manière substantielle

en Amérique du Nord. Il semblerait donc normal que la communauté

scientifique et le grand public puissent bénéficier librement du

résultat de ces recherches.

Dans le domaine scientifique et médical par exemple, 1.000 nouveaux

articles sont publiés chaque jour, en ne comptant que les articles

révisés par les pairs. Se basant sur ce constat, la Public Library of

Science (PLoS) est fondée en octobre 2000 à San Francisco à

l’initiative de Harold Varmus, Patrick Brown et Michael Eisen,

chercheurs dans les universités de Stanford et Berkeley (Californie).

Le but est de contrer les pratiques de l’édition spécialisée en

regroupant tous les articles scientifiques et médicaux au sein

d’archives en ligne en accès libre. Au lieu d’une information

disséminée dans des millions de rapports et des milliers de périodiques

en ligne ayant chacun des conditions d’accès différentes, un point

d’accès unique permettrait de lire le contenu intégral de ces articles,

avec moteur de recherche multi-critères et système d’hyperliens entre

les articles.

Pour ce faire, PLoS fait circuler une lettre ouverte demandant que les

articles publiés par les éditeurs spécialisés soient distribués

librement dans un service d’archives en ligne, et incitant les

signataires de cette lettre à promouvoir les éditeurs prêts à soutenir

ce projet. La réponse de la communauté scientifique internationale est

remarquable. Au cours des deux années suivantes, la lettre ouverte est

signée par 30.000 chercheurs dans 180 pays. Bien que la réponse des

éditeurs soit nettement moins enthousiaste, plusieurs éditeurs donnent

leur accord pour une distribution immédiate des articles publiés par

leurs soins, ou alors une distribution dans un délai de six mois. Mais

dans la pratique, même les éditeurs ayant donné leur accord formulent

nombre d’objections au nouveau modèle proposé, si bien que le projet

d’archives en ligne ne voit finalement pas le jour.

Un autre objectif de la Public Library of Science est de devenir elle-

même éditeur. PLoS fonde donc une maison d’édition scientifique non

commerciale qui reçoit en décembre 2002 une subvention de 9 millions de

dollars US de la part de la Moore Foundation. Une équipe éditoriale de

haut niveau est constituée en janvier 2003 pour lancer des périodiques

de qualité selon un nouveau modèle d’édition en ligne basé sur la

diffusion libre du savoir.

Le premier numéro de PLoS Biology est disponible en octobre 2003, avec

une version en ligne gratuite et une version imprimée au prix coûtant

(couvrant uniquement les frais de fabrication et de distribution). PLoS

Medicine est lancé en octobre 2004. Trois nouveaux titres voient le

jour en 2005: PLoS Genetics, PLoS Computational Biology et PLoS

Pathogens. PLoS Clinical Trials voit le jour en 2006. PLoS Neglected

Tropical Diseases est lancé à l’automne 2007 en tant que première

publication scientifique consacrée aux maladies tropicales négligées,

ces maladies affectant les populations pauvres dans les villes comme

dans les campagnes.

Tous les articles de ces périodiques sont librement accessibles en

ligne, sur le site de PLoS et dans PubMed Central, le service

d’archives en ligne public et gratuit de la National Library of

Medicine (États-Unis), avec moteur de recherche multicritères. Les

versions imprimées sont abandonnées en 2006 pour laisser place à un

service d’impression à la demande géré par la société Odyssey Press.

Ces articles peuvent être librement diffusés et réutilisés ailleurs, y

compris pour des traductions, selon les termes de la licence Creative

Commons, la seule contrainte étant la mention des auteurs et de la

source. PLoS lance aussi PLoS ONE, un forum en ligne permettant la

publication d’articles sur tout sujet scientifique et médical.

Le succès est total. Trois ans après les débuts de la Public Library of

Science en tant qu’éditeur, PLoS Biology et PLos Medicine ont la même

réputation d’excellence que les grandes revues Nature, Science ou The

New England Journal of Medicine. PLoS reçoit le soutien financier de

plusieurs fondations tout en mettant sur pied un modèle économique

viable, avec des revenus émanant des frais de publication payés par les

auteurs, et émanant aussi de la publicité, des sponsors et des

activités destinées aux membres de PLoS. PLoS souhaite en outre que ce

modèle économique d’un genre nouveau inspire d’autres éditeurs pour

créer des revues du même type ou pour mettre des revues existantes en

accès libre.

# Citizendium

Une nouvelle étape s’ouvre avec les débuts de Citizendium - acronyme de

«The Citizens’ Compendium» -, une grande encyclopédie collaborative en

ligne conçue en novembre 2006 par Larry Sanger, un des co-fondateurs de

Wikipédia, et lancée en mars 2007 (en version bêta).

Citizendium est une encyclopédie coopérative et gratuite, tout comme

Wikipédia, mais sans ses travers, à savoir le vandalisme, le manque de

rigueur et l'utilisation d'un pseudonyme pour y participer. Les auteurs

signent leurs articles de leur vrai nom, et ces articles sont relus et

corrigés par des experts («editors») âgés d'au moins 25 ans et

titulaires d'une licence universitaire. De plus, des «constables» sont

chargés de la bonne marche du projet et du respect du règlement.

Citizendium comptabilise 1.100 articles, 820 auteurs et 180 experts en

mars 2007, 9.800 articles en janvier 2009 et 15.000 articles en

septembre 2010.

Dans Why Make Room for Experts in Web 2.0? (Pourquoi faire une place

aux experts dans le web 2.0?), une communication datée d’octobre 2006

et régulièrement actualisée depuis sur le site de l'encyclopédie, Larry

Sanger voit dans Citizendium l’émergence d’un nouveau modèle de

collaboration massive de dizaines de milliers d’intellectuels et

scientifiques, non seulement pour les encyclopédies, mais aussi pour

les manuels d’enseignement, les ouvrages de référence, le multimédia et

les applications en 3D. Cette collaboration est basée sur le partage

des connaissances, dans la lignée du web 2.0, un concept lancé en 2004

pour caractériser les notions de communauté et de partage et qui se

manifeste d’abord par une floraison de blogs, wikis et sites sociaux.

D’après Larry, il importe aussi de créer des structures permettant des

collaborations scientifiques, et Citizendium pourrait servir de

prototype dans ce domaine.

# L'Encyclopedia of Life

Cet appel semble se concrétiser dès mai 2007 avec les premiers pas de

l’Encyclopedia of Life. Cette vaste encyclopédie collaborative en ligne

a pour but de rassembler les connaissances existantes sur toutes les

espèces animales et végétales connues (1,8 million), y compris les

espèces en voie d’extinction, avec l’ajout de nouvelles espèces au fur

et à mesure de leur identification, ce qui représenterait entre 8 et 10

millions d'espèces en tout.

Cette encyclopédie multimédia permettra de rassembler textes, photos,

cartes, bandes sonores et vidéos, avec une page web par espèce, en

offrant un portail unique à des millions de documents épars, en ligne

et hors ligne. Outil d’apprentissage et d’enseignement pour une

meilleure connaissance de notre planète, l'encyclopédie sera à

destination de tous: scientifiques, enseignants, étudiants, scolaires,

médias, décideurs et grand public.

Ce projet collaboratif est mené par plusieurs grandes institutions:

Field Museum of Natural History, Harvard University, Marine Biological

Laboratory, Missouri Botanical Garden, Smithsonian Institution et

Biodiversity Heritage Library.

Le directeur honoraire du projet est Edward Wilson, professeur émérite

à l’Université de Harvard, qui, dans un essai daté de 2002, fut le

premier à émettre le voeu d’une telle encyclopédie. Cinq ans plus tard,

en 2007, c'est désormais chose possible grâce aux avancées

technologiques récentes: outils logiciels permettant l’agrégation de

contenu, mash-up (à savoir le fait de rassembler un contenu donné à

partir de nombreuses sources différentes), wikis de grande taille et

gestion de contenu à vaste échelle.

La Biodiversity Heritage Library est un consortium des dix plus grandes

bibliothèques des sciences de la vie (qui seront rejointes plus tard

par d'autres bibliothèques). Le consortium entreprend la numérisation

de 2 millions de documents, avec des dates de publication s’étalant sur

deux cents ans, pour intégration progressive dans l'Encyclopedia of

Life. En mai 2007, on compte 1,25 million de pages traitées dans les

centres de numérisation de Londres, Boston et Washington, D.C., tous

documents progressivement intégrés dans l’Internet Archive.

Le financement initial de l'Encyclopedia of Life est assuré par la

MacArthur Foundation avec 10 millions de dollars US et la Sloan

Foundation avec 2,5 millions de dollars. Un financement total de 100

millions de dollars serait nécessaire sur dix ans, avant que

l'encyclopédie ne puisse s'autofinancer. La réalisation des pages web

débute courant 2007. L’encyclopédie fait ses réels débuts sur le web à

la mi-2008. Elle devrait être pleinement opérationnelle en 2012 et

complète - c'est-à-dire à jour – en 2017. La version initiale sera

d’abord en anglais avant d’être traduite en plusieurs langues par de

futurs organismes partenaires.

L'encyclopédie sera aussi un «macroscope» permettant de déceler les

grandes tendances à partir d’un stock d’informations considérable, à la

différence du microscope permettant l’étude de détail. Elle permettra

également à chacun de contribuer au contenu sous une forme

s’apparentant au wiki, ce contenu étant ensuite validé ou non par des

scientifiques.

Pour clore ce chapitre, voici une belle définition du web donnée par

Robert Beard, professeur de langues et créateur de sites de

dictionnaires, qui écrit en septembre 1998: «Le web sera une

encyclopédie du monde faite par le monde pour le monde. Il n'y aura

plus d'informations ni de connaissances utiles qui ne soient pas

disponibles, si bien que l'obstacle principal à la compréhension

internationale et interpersonnelle et au développement personnel et

institutionnel sera levé. Il faudrait une imagination plus débordante

que la mienne pour prédire l'effet de ce développement sur l'humanité.»

Le livre, de l'imprimé au numérique · 第 19 / 26 题