UNE INFORMATION MULTILINGUE

[Résumé]

De pratiquement anglophone à ses débuts, le web, devenu multilingue,

permet une large diffusion des textes électroniques sans contrainte de

frontières. Mais la barrière de la langue est loin d’avoir disparu.

Comme l'écrit si bien en août 1999 Maria Victoria Marinetti, professeur

d’espagnol en entreprise et traductrice, «il est très important de

pouvoir communiquer en différentes langues. Je dirais même que c’est

obligatoire, car l’information donnée sur l'internet est à destination

du monde entier, alors pourquoi ne l’aurions-nous pas dans notre propre

langue ou dans la langue que nous souhaitons utiliser? Information

mondiale, mais pas de vaste choix dans les langues, ce serait

contradictoire, pas vrai?»

= De l'ASCII à l'Unicode

Communiquer dans plusieurs langues implique d’avoir des systèmes de

codage adaptés à nos alphabets ou idéogrammes respectifs.

Le premier système d'encodage informatique est l’ASCII (American

Standard Code for Information Interchange). Publié en 1968 aux États-

Unis par l’ANSI (American National Standards Institute), avec

actualisation en 1977 et 1986, l'ASCII est un code standard de 128

caractères traduits en langage binaire sur sept bits (A est traduit par

«1000001», B est traduit par «1000010», etc.). Les 128 caractères

comprennent 33 caractères de contrôle (qui ne représentent donc pas de

symbole écrit) et 95 caractères imprimables: les 26 lettres sans accent

en majuscules (A-Z) et minuscules (a-z), les chiffres, les signes de

ponctuation et quelques symboles, le tout correspondant aux touches du

clavier anglophone.

L'ASCII permet uniquement la lecture de l’anglais et du latin. Il ne

permet pas de prendre en compte les lettres accentuées présentes dans

bon nombre de langues européennes, et à plus forte raison les langues

non alphabétiques (chinois, japonais, coréen, etc.). Ceci ne pose pas

de problème majeur les premières années, tant que l’échange de fichiers

électroniques se limite essentiellement à l’Amérique du Nord. Mais le

multilinguisme devient bientôt une nécessité vitale. Des variantes de

l’ASCII (norme ISO-8859 ou ISO-Latin) sur huit bits prennent en compte

les caractères accentués de quelques langues européennes. Par exemple,

la variante pour le français est définie par la norme ISO-8859-1 (ISO-

Latin-1).

Cependant le passage de l’ASCII original à ses différentes extensions

devient vite un véritable casse-tête, y compris au sein de l’Union

européenne, les problèmes étant entre autres la multiplication des

variantes, la corruption des données dans les échanges informatiques ou

encore l’incompatibilité des systèmes, les pages ne pouvant être

affichées que dans une seule langue à la fois.

Avec le développement du web, l’échange des données s’internationalise

de plus en plus. On ne peut plus se limiter à l’utilisation de

l’anglais, du latin et de quelques langues européennes «traduites» par

un système d’encodage datant de 1968.

Publié pour la première fois en janvier 1991, l’Unicode est un système

d'encodage «universel» sur 16 bits spécifiant un nombre unique pour

chaque caractère. Ce nombre est lisible quels que soient la plateforme,

le logiciel et la langue utilisés. L’Unicode peut traiter 65.000

caractères uniques et prendre en compte tous les systèmes d’écriture de

la planète. À la grande satisfaction des linguistes, il remplace

progressivement l’ASCII, avec des variantes UTF-8, UTF-16 et UTF-32

(UTF: Unicode Transformation Format) en fonction du nombre de bits

utilisés. Il devient une composante des spécifications du W3C (World

Wide Web Consortium), l'organisme international chargé du développement

du web.

L’utilisation de l’Unicode se généralise à partir de 1998, par exemple

pour les fichiers texte sous plateforme Windows (Windows NT, Windows

2000, Windows XP et versions suivantes), qui étaient jusque-là en

ASCII.

Mais l’Unicode ne peut résoudre tous les problèmes, comme le souligne

en juin 2000 Luc Dall’Armellina, co-auteur et webmestre d’oVosite, un

espace d’écriture hypermédia: «Les systèmes d’exploitation se dotent

peu à peu des kits de langues et bientôt peut-être de polices de

caractères Unicode à même de représenter toutes les langues du monde;

reste que chaque application, du traitement de texte au navigateur web,

emboîte ce pas. Les difficultés sont immenses: notre clavier avec ses ±

250 touches avoue ses manques dès lors qu’il faille saisir des Katakana

ou Hiragana japonais, pire encore avec la langue chinoise. La grande

variété des systèmes d’écriture de par le monde et le nombre de leurs

signes font barrage. Mais les écueils culturels ne sont pas moins

importants, liés aux codes et modalités de représentation propres à

chaque culture ou ethnie.»

Que préconise Olivier Gainon, fondateur de CyLibris et pionnier de

l’édition électronique littéraire? «Première étape: le respect des

particularismes au niveau technique», explique-t-il en décembre 2000.

«Il faut que le réseau respecte les lettres accentuées, les lettres

spécifiques, etc. Je crois très important que les futurs protocoles

permettent une transmission parfaite de ces aspects - ce qui n’est pas

forcément simple (dans les futures évolutions de l’HTML ou des

protocoles IP, etc.). Donc il faut que chacun puisse se sentir à l’aise

avec l’internet et que ce ne soit pas simplement réservé à des (plus ou

moins) anglophones. Il est anormal aujourd’hui que la transmission

d’accents puisse poser problème dans les courriers électroniques. La

première démarche me semble donc une démarche technique. Si on arrive à

faire cela, le reste en découle: la représentation des langues se fera

en fonction du nombre de connectés, et il faudra envisager à terme des

moteurs de recherche multilingues.»

= De l'anglais au plurilinguisme

Après avoir été anglophone à pratiquement 100%, l’internet est encore

anglophone à plus de 80% en 1998, un pourcentage qui s’explique par

trois facteurs: (a) la création d’un grand nombre de sites web émanant

des États-Unis, du Canada et du Royaume-Uni; (b) une proportion

d'usagers particulièrement forte en Amérique du Nord par rapport au

reste du monde; (c) l’usage de l'anglais en tant que principale langue

d’échange internationale.

L’anglais reste en effet prépondérant et ceci n’est pas près de

disparaître. Comme indiqué en janvier 1999 par Marcel Grangier,

responsable de la section française des services linguistiques centraux

de l’Administration fédérale suisse, «cette suprématie n’est pas un mal

en soi, dans la mesure où elle résulte de réalités essentiellement

statistiques (plus de PC par habitant, plus de locuteurs de cette

langue, etc.). La riposte n’est pas de "lutter contre l’anglais" et

encore moins de s’en tenir à des jérémiades, mais de multiplier les

sites en d’autres langues. Notons qu’en qualité de service de

traduction, nous préconisons également le multilinguisme des sites eux-

mêmes. La multiplication des langues présentes sur internet est

inévitable, et ne peut que bénéficier aux échanges multiculturels.»

Yoshi Mikami est informaticien à Fujisawa, au Japon. En décembre 1995,

il lance le site «The Languages of the World by Computers and the

Internet» (Les langues du monde par les ordinateurs et l'internet),

communément appelé Logos Home Page ou Kotoba Home Page. Son site donne

un bref historique de chaque langue, ses caractéristiques, son système

d'écriture, son jeu de caractères et enfin la configuration du clavier

dans la langue donnée. Yoshi Mikami est également co-auteur (avec Kenji

Sekine et Nobutoshi Kohara) de Pour un web multilingue, publié en août

1997 en japonais par les éditions O'Reilly avant d'être traduit en

anglais, en allemand et en français en 1998.

Yoshi explique en décembre 1998: «Ma langue maternelle est le japonais.

Comme j'ai suivi mes études de troisième cycle aux États-Unis et que

j'ai travaillé dans l'informatique, je suis devenu bilingue

japonais/anglais américain. J'ai toujours été intéressé par différentes

langues et cultures, aussi j'ai appris le russe, le français et le

chinois dans la foulée. A la fin de 1995, j'ai créé sur le web le site

"The Languages of the World by Computers and the Internet" et j'ai

tenté de donner - en anglais et en japonais - un bref historique de

toutes ces langues, ainsi que les caractéristiques propres à chaque

langue et à sa phonétique. Suite à l'expérience acquise, j'ai invité

mes deux associés à écrire un livre sur la conception, la création et

la présentation de pages web multilingues, livre qui fut publié en août

1997 [en japonais] sous le titre Pour un web multilingue, le premier

livre au monde sur un tel sujet.»

Comment Yoshi voit-il l'évolution vers un web multilingue? «Il y a des

milliers d'années de cela, en Égypte, en Chine et ailleurs, les gens

étaient plus sensibles au fait de communiquer leurs lois et leurs

réflexions non seulement dans une langue mais dans plusieurs. Dans

notre monde moderne, chaque État a adopté plus ou moins une seule

langue de communication. A mon avis, l'internet verra l'utilisation

plus grande de langues différentes et de pages multilingues (et pas

seulement une gravitation autour de l'anglais américain) et un usage

plus créatif de la traduction informatique multilingue. 99% des sites

web créés au Japon sont en japonais!»

Consultant en marketing internet chez Globalink, une société de

logiciels et services de traduction, Randy Hobler écrit en septembre

1998: «Comme l’internet n’a pas de frontières nationales, les

internautes s’organisent selon d’autres critères propres au médium. En

termes de multilinguisme, vous avez des communautés virtuelles, par

exemple ce que j’appelle les "nations des langues", tous ces

internautes qu’on peut regrouper selon leur langue maternelle quel que

soit leur lieu géographique. Ainsi la nation de la langue espagnole

inclut non seulement les internautes d’Espagne et d’Amérique latine,

mais aussi tous les Hispanophones vivant aux États-Unis, ou encore ceux

qui parlent espagnol au Maroc.»

Bruno Didier, webmestre de la bibliothèque de l’Institut Pasteur, écrit

en août 1999: «Internet n’est une propriété ni nationale, ni

linguistique. C’est un vecteur de culture, et le premier support de la

culture, c’est la langue. Plus il y a de langues représentées dans leur

diversité, plus il y aura de cultures sur internet. Je ne pense pas

qu’il faille justement céder à la tentation systématique de traduire

ses pages dans une langue plus ou moins universelle. Les échanges

culturels passent par la volonté de se mettre à la portée de celui vers

qui on souhaite aller. Et cet effort passe par l’appréhension de sa

langue. Bien entendu c’est très utopique comme propos. Concrètement,

lorsque je fais de la veille, je peste dès que je rencontre des sites

norvégiens ou brésiliens sans un minimum d’anglais.»

Au cours de l'été 2000, les usagers non anglophones dépassent la barre

des 50%. Ce pourcentage continue ensuite d'augmenter, comme le montrent

les statistiques de la société Global Reach, mises à jour à intervalles

réguliers. Le nombre d’usagers non anglophones est de 52,5% en été

2001, 57% en décembre 2001, 59,8% en avril 2002, 64,4% en septembre

2003 (dont 34,9% d’Européens non anglophones et 29,4% d’Asiatiques) et

64,2% en mars 2004 (dont 37,9% d’Européens non anglophones et 33%

d’Asiatiques).

= Des dictionnaires de langues en ligne

# Le Grand dictionnaire terminologique

Le Grand dictionnaire terminologique (GDT) est une initiative majeure

de l'Office québécois de la langue française (OQLF). C'est en effet la

première fois qu'un organisme propose une base terminologique de cette

taille en accès libre sur le web. Mis en ligne en septembre 2000, le

GDT est précédé deux ans plus tôt par Le Signet, une base

terminologique pour les technologies de l'information, dont les 10.000

fiches bilingues français-anglais sont également intégrées au GDT.

Le GDT est un dictionnaire bilingue français-anglais de 3 millions de

termes appartenant au vocabulaire industriel, scientifique et

commercial. Sa mise en ligne est le résultat d'un partenariat entre

l'OQLF, auteur du dictionnaire, et Semantix, société spécialisée dans

les solutions logicielles linguistiques. Événement célébré par de

nombreux linguistes, cette mise en ligne est un succès. Dès le premier

mois, le GDT est consulté par 1,3 million de personnes, avec des

pointes de 60.000 requêtes quotidiennes. La gestion de la base est

ensuite assurée par Convera Canada. En février 2003, les requêtes sont

au nombre de 3,5 millions par mois. Une nouvelle version du GDT est

mise en ligne en mars 2003. Sa gestion est désormais assurée par l'OQLF

lui-même, et non plus par une société prestataire.

# Eurodicautom et IATE

Géré par les services de traduction de la Commission européenne,

Eurodicautom est une base terminologique multilingue de termes

économiques, scientifiques, techniques et juridiques qui permet de

combiner entre elles les onze langues officielles de l’Union européenne

(allemand, anglais, danois, espagnol, finnois, français, grec,

hollandais, italien, portugais, suédois), ainsi que le latin, avec une

moyenne de 120.000 consultations par jour en 2003.

Fin 2003, Eurodicautom annonce son intégration dans une base

terminologique plus vaste regroupant les bases terminologiques de

plusieurs institutions de l’Union européenne, notamment celle du

Parlement européen et celle du Conseil de l'Union européenne. Cette

nouvelle base traiterait non plus douze langues mais une vingtaine, du

fait de l'élargissement prévu de l’Union européenne l'année suivante

vers l'Europe de l'Est.

Un projet de base terminologique commune est évoqué dès 1999 afin de

renforcer la coopération inter-institutionnelle. Les partenaires de ce

projet sont le Parlement européen, le Conseil de l'Union européenne, la

Commission européenne, la Cour de justice, la Cour des comptes

européenne, le Comité économique et social européen, le Comité des

régions, la Banque européenne d'investissement, la Banque centrale

européenne et enfin le Centre de traduction des organes de l'Union

européenne.

La nouvelle base terminologique voit le jour au printemps 2004 sous le

nom de IATE (InterActive Terminology for Europe), d'abord pour un usage

interne dans les institutions de l'Union européenne avant de migrer sur

le web en juin 2007 en tant que service public, avec 1,4 million

d’entrées dans les 23 langues officielles de l'Union européenne, plus

le latin. L'Union européenne est en effet passée de 15 à 25 pays

membres en mai 2004, pour atteindre 27 pays membres en janvier 2007,

d'où la nécessité de 23 langues officielles au lieu des 11 langues

officielles présentes dans Eurodicautom.

Le site web de IATE est administré par le Centre de traduction des

organes de l'Union européenne à Luxembourg (capitale du pays du même

nom), pour le compte des partenaires du projet. Comme expliqué dans la

brochure mutilingue de IATE, «les termes sont introduits dans la base

de données par les terminologues et les traducteurs de l'Union

européenne sur la base des informations fournies par les traducteurs,

les administrateurs, les juristes-linguistes, les experts et d'autres

sources fiables.» En 2009, IATE comprend 8,4 millions de termes, dont

540.000 abréviations et 130.000 expressions.

# WordReference.com

Le site WordReference.com est lancé en 1999 par Michael Kellogg pour

proposer des dictionnaires bilingues gratuits en ligne. En mars 2010,

Michael relate sur son site: «L'internet a été un incroyable outil ces

dernières années pour rassembler des gens du monde entier. L'un des

principaux obstacles à cela reste bien entendu la langue. Le contenu de

l'internet est pour une grande part en anglais et de très nombreux

usagers lisent ces pages alors que l'anglais est leur deuxième langue

et non leur langue maternelle. De par mes propres expériences avec la

langue espagnole, je sais que de nombreux lecteurs comprennent une

grande partie de ce qu'ils lisent, mais pas la totalité.

J'ai débuté ce site en 1999 pour procurer des dictionnaires bilingues

gratuits en ligne et d'autres outils pour tous sur l'internet. Depuis,

le site s'est progressivement développé pour devenir l'un des sites de

dictionnaires en ligne les plus utilisés, et le principal dictionnaire

en ligne pour les paires de langues anglais-espagnol, anglais-français,

anglais-italien, espagnol-français et espagnol-portugais. Ce site est

toujours classé sans interruption parmi les 500 sites les plus visités

du web. Aujourd'hui, je suis heureux de continuer à améliorer ces

dictionnaires, les autres outils linguistiques du site et les forums de

langues. J'ai vraiment plaisir à créer de nouvelles fonctionnalités

pour rendre ce site de plus en plus utile.»

Les dictionnaires les plus populaires sont le dictionnaire espagnol

(espagnol-anglais et anglais-espagnol), le dictionnaire français et le

dictionnaire italien. On trouve aussi un dictionnaire allemand, un

dictionnaire russe et un dictionnaire monolingue anglais. Des tableaux

de conjugaison sont disponibles pour l'espagnol, le français et

l'italien.

Pour l'anglais, on trouve également des dictionnaires de l'anglais vers

les langues suivantes: arabe, chinois, coréen, grec, japonais,

polonais, portugais, roumain, tchèque et turc, et vice versa.

Pour l'espagnol, en plus des deux dictionnaires d'Espasa Calpe et

d'Oxford complétés par le supplément propre à WordReference.com, on

peut consulter un dictionnaire monolingue espagnol, un dictionnaire

espagnol de synonymes, un dictionnaire espagnol-français et un

dictionnaire espagnol-portugais.

Pour le français et l'italien, outre les dictionnaires d'Oxford,

WordReference.com propose deux dictionnaires qui lui sont propres, à

savoir un dictionnaire français-anglais de 250.000 termes et un

dictionnaire italien-anglais de 200.000 termes.

WordReference.com offre également des forums linguistiques très actifs

et de qualité. Si les gens ont une question sur un usage linguistique

donné, ils peuvent faire une recherche dans les centaines de milliers

de questions précédentes, avant de poser leur propre question dans l'un

des forums si nécessaire, pour être aidés par des gens des quatre coins

du monde.

WordReference Mini est une version miniature du site qui permet son

intégration dans d'autres sites, par exemple des sites d'apprentissage

de langues.

Une version pour appareil mobile est disponible pour plusieurs

dictionnaires: anglais-espagnol, espagnol-anglais, anglais-français,

français-anglais, anglais-italien, italien-anglais, avec d'autres

paires de langues à venir.

Le livre, de l'imprimé au numérique · 第 17 / 26 题