LA MUE DES BIBLIOTHÈQUES

[Résumé]

«Qu’il me suffise, pour le moment, de redire la sentence classique: "La

bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone

quelconque, et dont la circonférence est inaccessible".» Cette citation

de Jorge Luis Borges – issue de La bibliothèque de Babel (1941) -

pourrait tout aussi bien définir la bibliothèque numérique. La

numérisation du patrimoine mondial est en cours, d'abord pour le texte,

et ensuite pour l’image et le son, avec la mise en ligne de centaines

puis de milliers d’oeuvres du domaine public, de publications

littéraires et scientifiques, d’articles, d’images, de bandes sonores

et de films, gratuits ou payants selon les documents. De plus,

certaines bibliothèques utilisent le web pour faire connaître les

joyaux de leurs collections, pendant que d'autres créent des

«cyberespaces» pour leurs usagers, avec des bibliothécaires devenus

cyberthécaires pour les piloter dans leurs recherches et les orienter

sur la toile.

= Des bibliothèques numériques

# De l'imprimé au numérique

La première bibliothèque traditionnelle présente sur le web est la

bibliothèque municipale d’Helsinki (Finlande), qui inaugure son site en

février 1994. Objectif poursuivi par des générations de

bibliothécaires, la diffusion du livre devient enfin possible à vaste

échelle.

Fondateur de la bibliothèque numérique Athena, Pierre Perroud insiste

en février 1997 sur la complémentarité du texte électronique et du

livre imprimé, dans un article de la revue Informatique-Informations

(Genève). Selon lui, «les textes électroniques représentent un

encouragement à la lecture et une participation conviviale à la

diffusion de la culture», notamment pour l’étude de ces textes et la

recherche textuelle. Ces textes électroniques «sont un bon complément

du livre imprimé - celui-ci restant irremplaçable lorsqu’il s’agit de

lire». Mais le livre imprimé reste «un compagnon mystérieusement sacré

vers lequel convergent de profonds symboles: on le serre dans la main,

on le porte contre soi, on le regarde avec admiration; sa petitesse

nous rassure autant que son contenu nous impressionne; sa fragilité

renferme une densité qui nous fascine; comme l’homme il craint l’eau et

le feu, mais il a le pouvoir de mettre la pensée de celui-là à l’abri

du Temps.»

Si certaines bibliothèques numériques naissent directement sur le web,

la plupart émanent de bibliothèques traditionnelles. En 1996, la

bibliothèque municipale de Lisieux (Normandie, France) lance la

Bibliothèque électronique de Lisieux, qui offre les versions numériques

d'oeuvres littéraires courtes choisies dans les collections

municipales. En 1997, la Bibliothèque nationale de France (BnF) crée

Gallica qui, dans un premier temps, propose des images et textes du 19e

siècle francophone, à savoir une sélection de 3.000 livres complétée

par un échantillon de la future iconothèque numérique. En 1998, la

Bibliothèque municipale de Lyon met les enluminures de 200 manuscrits

et incunables à la disposition de tous sur son site web. Trois exemples

parmi tant d’autres.

# La numérisation des livres

Qui dit bibliothèque numérique dit numérisation, au moins les premiers

temps, puisque les livres numériques émanent de livres imprimés. Pour

pouvoir être consulté à l’écran, un livre peut être numérisé soit en

mode texte soit en mode image.

La numérisation en mode texte consiste d'abord à patiemment saisir le

livre sur un clavier, page après page, solution souvent adoptée lors de

la constitution des premières bibliothèques numériques, ou alors quand

les documents originaux manquent de clarté, pour les livres anciens par

exemple. Les années passant, la numérisation en mode texte consiste

surtout à scanner le livre en mode image, puis à le convertir en texte

grâce à un logiciel OCR (Optical Character Recognition), avec relecture

éventuelle à l’écran pour corriger le texte obtenu puisqu'un bon

logiciel OCR serait fiable à 99%.

La version informatique du livre ne conserve pas la présentation

originale du livre ou de la page. Le livre devient texte, à savoir un

ensemble de caractères apparaissant en continu à l’écran. A cause du

temps passé au traitement de chaque livre, ce mode de numérisation est

assez long, et donc nettement plus coûteux que la numérisation en mode

image. Dans de nombreux cas, il est toutefois très préférable,

puisqu’il permet l’indexation, la recherche textuelle, l’analyse

textuelle, une étude comparative entre plusieurs textes ou plusieurs

versions du même texte, etc. C’est la méthode utilisée par exemple par

le Projet Gutenberg, fondé dès 1971 et qui propose aujourd'hui la plus

grande bibliothèque numérique au format texte, avec des livres relus et

corrigés deux fois pour être fiables à 99,9% par rapport à la version

imprimée.

La numérisation en mode image consiste à scanner le livre, et

correspond donc à la photographie du livre page après page. La

présentation originale étant conservée, on peut «feuilleter» le livre à

l’écran. La version informatique est en quelque sorte le fac-similé

numérique de la version imprimée. C’est la méthode employée pour les

numérisations à grande échelle, par exemple pour le programme de

numérisation de la Bibliothèque nationale de France (BnF) et la

constitution de sa bibliothèque numérique Gallica. La numérisation en

mode texte est utilisée en complément pour les tables des matières, les

sommaires et les corpus de documents iconographiques, afin de faciliter

la recherche textuelle.

Pourquoi ne pas tout numériser en mode texte? La BnF répond en 2000 sur

le site de Gallica: «Le mode image conserve l’aspect initial de

l’original y compris ses éléments non textuels. Si le mode texte

autorise des recherches riches et précises dans un document et permet

une réduction significative du volume des fichiers manipulés, sa

réalisation, soit par saisie soit par OCR, implique des coûts de

traitement environ dix fois supérieurs à la simple numérisation. Ces

techniques, parfaitement envisageables pour des volumes limités, ne

pouvaient ici être économiquement justifiables au vu des 50.000

documents (représentant presque 15 millions de pages) mis en ligne.»

Dans les années qui suivent, Gallica convertit toutefois nombre de ses

livres du mode image au mode texte pour permettre les recherches

textuelles.

Concepteur de Mot@mot, logiciel de remise en page de fac-similés

numériques, Pierre Schweitzer insiste sur l’utilité des deux modes de

numérisation. «Le mode image permet d’avancer vite et à très faible

coût», explique-t-il en janvier 2001. «C’est important car la tâche de

numérisation du domaine public est immense. Il faut tenir compte aussi

des différentes éditions: la numérisation du patrimoine a pour but de

faciliter l’accès aux oeuvres, il serait paradoxal qu’elle aboutisse à

se focaliser sur une édition et à abandonner l’accès aux autres. Chacun

des deux modes de numérisation s’applique de préférence à un type de

document, ancien et fragile ou plus récent, libre de droit ou non (pour

l’auteur ou pour l’édition), abondamment illustré ou pas. Les deux

modes ont aussi des statuts assez différents: en mode texte ça peut

être une nouvelle édition d’une oeuvre, en mode image c’est une sorte

d’"édition d’édition", grâce à un de ses exemplaires (qui fonctionne

alors comme une fonte d’imprimerie pour du papier). En pratique, le

choix dépend bien sûr de la nature du fonds à numériser, des moyens et

des buts à atteindre. Difficile de se passer d’une des deux façons de

faire.»

= Un exemple: Gallica

# Un laboratoire en ligne

Gallica – bibliothèque numérique de la BnF (Bibliothèque nationale de

France) - est inauguré en octobre 1997 avec des textes et des images du

19e siècle francophone, «siècle de l’édition et de la presse moderne,

siècle du roman mais aussi des grandes synthèses historiques et

philosophiques, siècle scientifique et technique».

À l’époque, le serveur stocke 2.500 livres numérisés en mode image

complétés par les 250 livres numérisés en mode texte de la base

Frantext de l’INaLF (Institut national de la langue française, qui

deviendra plus tard le laboratoire ATILF – Analyse et traitement

informatique de la langue française).

Classés par discipline, ces livres sont complétés par une chronologie

du 19e siècle et des synthèses sur les grands courants en histoire,

sciences politiques, droit, économie, littérature, philosophie,

sciences et histoire des sciences.

Le site propose aussi un échantillon de la future iconothèque

numérique, à savoir le fonds du photographe Eugène Atget, une sélection

de documents sur l’écrivain Pierre Loti, une collection d’images de

l’École nationale des ponts et chaussées - ces images ayant trait aux

grands travaux de la révolution industrielle en France -, et enfin un

choix de livres illustrés de la bibliothèque du Musée de l’Homme.

Fin 1997, Gallica se considère moins comme une banque de données

numérisées que comme un «laboratoire dont l’objet est d’évaluer les

conditions d’accès et de consultation à distance des documents

numériques». Le but est d’expérimenter la navigation dans ces

collections, en permettant le libre parcours du chercheur ou du lecteur

curieux.

Début 1998, Gallica annonce 100.000 volumes et 300.000 images pour la

fin 1999, avec un accroissement rapide des collections ensuite. Sur les

100.000 volumes prévus, qui représenteraient 30 millions de pages

numérisées, plus du tiers concernerait le 19e siècle. Quant aux 300.000

images fixes, la moitié viendrait des départements spécialisés de la

BnF (Estampes et photographie, Manuscrits, Arts du spectacle, Monnaies

et médailles, etc.), et l'autre moitié de collections d’établissements

publics (musées et bibliothèques, Documentation française, École

nationale des ponts et chaussées, Institut Pasteur, Observatoire de

Paris, etc.) ou privés (agences de presse dont Magnum, l’Agence France-

Presse, Sygma, Rapho, etc.).

En mai 1998, la BnF revoit ses espérances à la baisse et modifie

quelque peu ses orientations premières. Jérôme Strazzulla, journaliste

au quotidien Le Figaro, explique dans un article du 3 juin 1998 que la

BnF est «passée d’une espérance universaliste, encyclopédique, à la

nécessité de choix éditoriaux pointus».

Dans le même article, le président de la BnF, Jean-Pierre Angremy,

rapporte la décision du comité éditorial de Gallica: «Nous avons décidé

d’abandonner l’idée d’un vaste corpus encyclopédique de cent mille

livres, auquel on pourrait sans cesse reprocher des trous. Nous nous

orientons aujourd’hui vers des corpus thématiques, aussi complets que

possibles, mais plus restreints. (...) Nous cherchons à répondre, en

priorité, aux demandes des chercheurs et des lecteurs.»

Le premier corpus aura trait aux voyages en France, à savoir des

textes, estampes et photographies du 16e siècle à 1920, avec mise en

ligne prévue en 2000. Les corpus envisagés ensuite concerneront Paris,

les voyages en Afrique des origines à 1920, les utopies et enfin les

mémoires des Académies des sciences de province.

# Une consultation plus aisée

Professeur à l’École pratique des hautes études (EPHE, Paris-Sorbonne)

et adepte depuis toujours de la lecture sur PDA (puis sur smartphone),

Marie-Joseph Pierre raconte en novembre 2002: «Cela m’a pas mal servi

pour mon travail, ou pour mes activités associatives. Je fais par

exemple partie d’une petite société poétique locale, et nous faisons

prochainement un récital poétique. J’ai voulu rechercher des textes de

Victor Hugo, que j’ai maintenant pu lire et même charger à partir du

site de la Bibliothèque nationale de France: c’est vraiment extra.»

En 2003, Gallica rassemble 70.000 ouvrages et 80.000 images allant du

Moyen-Âge au début du 20e siècle, tous documents libres de droits.

Mais, de l’avis de nombreux usagers, les fichiers des livres sont très

lourds puisqu'ils sont numérisés en mode image, et l’accès en est très

long.

Chose tout aussi problématique, la numérisation en mode image

n’autorise pas la recherche textuelle alors que Gallica se trouve être

la plus grande bibliothèque numérique francophone en nombre de titres

disponibles en ligne. La recherche textuelle est toutefois possible

dans les tables des matières, les sommaires et les légendes des corpus

iconographiques, qui sont numérisés en mode texte. Mais seule une

petite collection de livres (1.117 livres en février 2004) est

intégralement numérisée en mode texte, celle de la base Frantext,

intégrée à Gallica.

Tous problèmes auxquels la BnF remédie au fil des mois, avec une

navigation plus aisée et la conversion progressive des livres du mode

image au mode texte grâce à un logiciel OCR, avec possibilité donc de

recherche textuelle.

En février 2005, Gallica compte 76.000 ouvrages. À la même date, la BnF

annonce la mise en ligne prochaine (entre 2006 et 2009) de la presse

française parue entre 1826 et 1944, à savoir 22 titres représentant 3,5

millions de pages.

Début 2006, les premiers journaux disponibles en ligne sont les

quotidiens Le Figaro (fondé en 1826), La Croix (fondée en 1883),

L'Humanité (fondée en 1904) et Le Temps (fondé en 1861 et disparu en

1942).

En décembre 2006, les collections comprennent 90.000 ouvrages numérisés

(fascicules de presse compris), 80.000 images et des dizaines d'heures

de ressources sonores.

# Une diffusion mondiale

En novembre 2007, la BnF annonce la numérisation de 300.000 ouvrages

supplémentaires d'ici 2010, à savoir 45 millions de pages qui seront

accessibles sur son nouveau site, simultanément en mode image et en

mode texte.

Le site compte 3 millions de visites en 2008 et 4 millions de visites

en 2009. On en prévoit le double pour 2010.

En mars 2010, Gallica franchit la barre du million de documents –

livres, manuscrits, cartes, images, périodiques (presse et revues),

fichiers sonores (paroles et musiques) et partitions musicales - dont

la plupart sont accessibles gratuitement sur un site dont l'interface

n'a cessé de s'améliorer au fil des ans.

Si les documents sont en langue française dans leur très grande

majorité, on trouve aussi des documents en anglais, en italien, en

allemand, en latin ou en grec selon les disciplines.

En octobre 2010, Gallica offre 1,2 million de documents, une interface

quadrilingue (français, anglais, espagnol, portugais), la possibilité

de créer un espace personnel, une vignette exportable pour consulter

des images sur son site ou son blog et un lecteur exportable pour y

consulter les livres.

Bruno Racine, président de la BnF, et Steve Balmer, PDG de Microsoft,

signent le 7 avril 2010 un accord pour l'indexation des collections de

Gallica dans Bing, le moteur de recherche de Microsoft, ce qui

permettra une utilisation planétaire des collections et une meilleure

représentation de la langue française et de ses richesses sur une toile

multilingue.

= Du bibliothécaire au cyberthécaire

# En 1999

Piloter les usagers sur l’internet, filtrer et organiser l’information

à leur intention, créer et gérer un site web, rechercher des documents

dans des bases de données spécialisées, telles sont désormais les

tâches de nombreux bibliothécaires. C'est le cas de Peter Raggett à

l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) ou

de Bruno Didier à l'Institut Pasteur.

Peter Raggett est sous-directeur (puis directeur) de la Bibliothèque

centrale de l’OCDE, renommée ensuite Centre de documentation et

d'information (CDI).

Située à Paris, l’OCDE regroupe trente pays membres. Au noyau

d’origine, constitué des pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du

Nord, viennent s’ajouter le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la

Finlande, le Mexique, la République tchèque, la Hongrie, la Pologne et

la Corée.

Réservée aux fonctionnaires de l’organisation, la bibliothèque permet

la consultation de 60.000 monographies et 2.500 périodiques imprimés.

En ligne depuis 1996, les pages intranet deviennent une source

d’information majeure pour le personnel.

«Je dois filtrer l’information pour les usagers de la bibliothèque, ce

qui signifie que je dois bien connaître les sites et les liens qu’ils

proposent», explique Peter Raggett en août 1999. «J’ai sélectionné

plusieurs centaines de sites pour en favoriser l’accès à partir de

l’intranet de l’OCDE. Cette sélection fait partie du bureau de

référence virtuel proposé par la bibliothèque à l’ensemble du

personnel. Outre de nombreux liens, ce bureau de référence contient des

pages recensant les articles, monographies et sites web correspondant

aux différents projets de recherche en cours à l’OCDE, l’accès en

réseau aux CD-ROM et une liste mensuelle des nouveaux titres.»

Comment Peter voit-il l’avenir de la profession? «L’internet offre aux

chercheurs un stock d’informations considérable. Le problème pour eux

est de trouver ce qu’ils cherchent. Jamais auparavant on n’avait senti

une telle surcharge d’informations, comme on la sent maintenant quand

on tente de trouver un renseignement sur un sujet précis en utilisant

les moteurs de recherche disponibles sur l’internet. A mon avis, les

bibliothécaires auront un rôle important à jouer pour améliorer la

recherche et l’organisation de l’information sur le réseau. Je prévois

aussi une forte expansion de l’internet pour l’enseignement et la

recherche. Les bibliothèques seront amenées à créer des bibliothèques

numériques permettant à un étudiant de suivre un cours proposé par une

institution à l’autre bout du monde. La tâche du bibliothécaire sera de

filtrer les informations pour le public. Personnellement, je me vois de

plus en plus devenir un bibliothécaire virtuel. Je n’aurai pas

l’occasion de rencontrer les usagers, ils me contacteront plutôt par

courriel, par téléphone ou par fax, j’effectuerai la recherche et je

leur enverrai les résultats par voie électronique.»

En 1999, Bruno Didier est bibliothécaire à l’Institut Pasteur (Paris),

une fondation privée dont le but est la prévention et le traitement des

maladies infectieuses par la recherche, l’enseignement et des actions

de santé publique.

Séduit par les perspectives qu’offre le réseau pour la recherche

documentaire, Bruno Didier crée le site web de la bibliothèque en 1996

et devient son webmestre.

«Le site web de la bibliothèque a pour vocation principale de servir la

communauté pasteurienne», relate-t-il en août 1999. «Il est le support

d’applications devenues indispensables à la fonction documentaire dans

un organisme de cette taille: bases de données bibliographiques,

catalogue, commande de documents et bien entendu accès à des

périodiques en ligne. C’est également une vitrine pour nos différents

services, en interne mais aussi dans toute la France et à l’étranger.

Il tient notamment une place importante dans la coopération

documentaire avec les instituts du réseau Pasteur à travers le monde.

Enfin j’essaie d’en faire une passerelle adaptée à nos besoins pour la

découverte et l’utilisation d’internet. (...) Je développe et maintiens

les pages du serveur, ce qui s’accompagne d’une activité de veille

régulière. Par ailleurs je suis responsable de la formation des

usagers, ce qui se ressent dans mes pages. Le web est un excellent

support pour la formation, et la plupart des réflexions actuelles sur

la formation des usagers intègrent cet outil.»

Son activité professionnelle a changé de manière radicale, tout comme

celle de ses collègues. «C’est à la fois dans nos rapports avec

l’information et avec les usagers que les changements ont eu lieu»,

explique-t-il. «Nous devenons de plus en plus des médiateurs, et peut-

être un peu moins des conservateurs. Mon activité actuelle est typique

de cette nouvelle situation: d’une part dégager des chemins d’accès

rapides à l’information et mettre en place des moyens de communication

efficaces, d’autre part former les utilisateurs à ces nouveaux outils.

Je crois que l’avenir de notre métier passe par la coopération et

l’exploitation des ressources communes. C’est un vieux projet

certainement, mais finalement c’est la première fois qu’on dispose

enfin des moyens de le mettre en place.»

# En 2000

En 2000, Bakayoko Bourahima est responsable de la bibliothèque de

l'École nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée

(ENSEA) à Abidjan (Côte d'Ivoire). L'ENSEA assure la formation de

statisticiens pour les pays africains d’expression française. Son site

web est mis en ligne en avril 1999 dans le cadre du réseau REFER, un

réseau créé par l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) pour

desservir la communauté scientifique et technique en Afrique, en Asie

et en Europe orientale (24 pays participants en 2002).

Bakayoko Bourahima s’occupe de la gestion de l’information et de la

diffusion des travaux publiés par l’ENSEA. Quel est l'apport de

l’internet dans son travail? «Le service de la bibliothèque travaille à

deux projets d’intégration du web pour améliorer ses prestations»,

relate-t-il en juillet 2000. «J’espère bientôt pouvoir mettre à la

disposition de mes usagers un accès internet pour l’interrogation de

bases de données. Par ailleurs, j’ai en projet de réaliser et de mettre

sur l’intranet et sur le web un certain nombre de services

documentaires (base de données thématique, informations

bibliographiques, service de références bibliographiques, bulletin

analytique des meilleurs travaux d’étudiants...). Il s’agit donc pour

la bibliothèque, si j’obtiens les financements nécessaires pour ces

projets, d’utiliser pleinement l’internet pour donner à notre École un

plus grand rayonnement et de renforcer sa plateforme de communication

avec tous les partenaires possibles. En intégrant cet outil au plan de

développement de la bibliothèque, j’espère améliorer la qualité et

élargir la gamme de l’information scientifique et technique mise à la

disposition des étudiants, des enseignants et des chercheurs, tout en

étendant considérablement l’offre des services de la bibliothèque.»

En 2000, Emmanuel Barthe est documentaliste juridique et responsable

informatique de Coutrelis & Associés, un cabinet d’avocats parisien.

«Les principaux domaines de travail du cabinet sont le droit

communautaire, le droit de l’alimentation, le droit de la concurrence

et le droit douanier», écrit-il en octobre 2000. «Je fais de la saisie

indexation, et je conçois et gère les bases de données internes. Pour

des recherches documentaires difficiles, je les fais moi-même ou bien

je conseille le juriste. Je suis aussi responsable informatique et

télécoms du cabinet: conseils pour les achats, assistance et formation

des utilisateurs. De plus, j’assure la veille, la sélection et le

catalogage de sites web juridiques: titre, auteur et bref descriptif.

Je suis également formateur internet juridique aussi bien à l’intérieur

de mon entreprise qu’à l’extérieur lors de stages de formation.»

# En 2001

En 2001, Anissa Rachef est bibliothécaire et professeur à l’Institut

français de Londres. Présents dans de nombreux pays, les instituts

français sont des organismes officiels proposant des cours de français

et des manifestations culturelles. A Londres, 5.000 étudiants environ

s'inscrivent aux cours chaque année. Inaugurée en mai 1996, la

médiathèque utilise l’internet dès sa création.

«L’objectif de la médiathèque est double», explique Anissa Rachef en

avril 2001. «Servir un public s’intéressant à la culture et la langue

françaises et "recruter" un public allophone en mettant à disposition

des produits d’appel tels que vidéos documentaires, livres audio, CD-

ROM. La mise en place récente d’un espace multimédia sert aussi à

fidéliser les usagers. L’installation d’un service d’information rapide

a pour fonction de répondre dans un temps minimum à toutes sortes de

questions posées via le courrier électronique, ou par fax. Ce service

exploite les nouvelles technologies pour des recherches très

spécialisées. Nous élaborons également des dossiers de presse destinés

aux étudiants et professeurs préparant des examens de niveau

secondaire. Je m’occupe essentiellement de catalogage, d’indexation et

de cotation. (…)

J’utilise internet pour des besoins de base. Recherches

bibliographiques, commande de livres, courrier professionnel, prêt

inter-bibliothèques. C’est grâce à internet que la consultation de

catalogues collectifs, tels SUDOC [Système universitaire de

documentation] et OCLC [Online Computer Library Center], a été

possible. C’est ainsi que j’ai pu mettre en place un service de

fourniture de documents extérieurs à la médiathèque. Des ouvrages

peuvent désormais être acheminés vers la médiathèque pour des usagers

ou bien à destination des bibliothèques anglaises.»

= Des catalogues en réseau

# L'UNIMARC, format bibliographique commun

L’avenir des catalogues informatiques en réseau tient à l’harmonisation

du format MARC (Machine Readable Cataloguing) par le biais de l’UNIMARC

(Universal Machine Readable Cataloguing).

Créé en 1977 par l’IFLA (International Federation of Library

Associations – Fédération internationale des associations de

bibliothèques), le format UNIMARC est un format universel permettant le

stockage et l’échange de notices bibliographiques au moyen d’une

codification des différentes parties de la notice (auteur, titre,

éditeur, etc.) pour traitement informatique.

Ce format favorise les échanges de données entre la vingtaine de

formats MARC existants, qui correspondent chacun à une pratique

nationale de catalogage (INTERMARC en France, UKMARC au Royaume-Uni,

USMARC aux États-Unis, CAN/MARC au Canada, etc.). Les notices dans le

format MARC d’origine sont d’abord converties au format UNIMARC avant

d’être converties à nouveau dans le format MARC de destination. UNIMARC

peut aussi être utilisé comme standard pour le développement de

nouveaux formats MARC.

Dans le monde anglophone, la British Library (qui utilise UKMARC), la

Library of Congress (qui utilise USMARC) et la Bibliothèque nationale

du Canada (qui utilise CAN/MARC) décident d’harmoniser leurs formats

MARC nationaux. Un programme de trois ans, mené entre décembre 1995 et

décembre 1998, permet de mettre au point un format MARC commun aux

trois bibliothèques.

Parallèlement, en 1996, dans le cadre de son Programme des

bibliothèques, la Commission européenne promeut l’utilisation du format

UNIMARC comme format commun d’échange entre tous les formats MARC

utilisés dans les pays de l'Union européenne. Le groupe de travail

correspondant étudie aussi les problèmes posés par les différentes

polices de caractères, et la manière d’harmoniser le format

bibliographique et le format du document lui-même pour les documents

disponibles en ligne.

# WorldCat, catalogue collectif mondial

L’internet facilite la gestion de catalogues collectifs. Le but premier

de ces catalogues est d’éviter de cataloguer à nouveau un document déjà

traité par une bibliothèque partenaire. Si le catalogueur trouve la

notice du livre qu’il est censé cataloguer, il la copie pour l’inclure

dans le catalogue de sa propre bibliothèque. S’il ne trouve pas la

notice, il la crée, et cette notice est aussitôt disponible pour les

catalogueurs officiant dans d'autres bibliothèques.

Outre de nombreux catalogues collectifs régionaux et nationaux, deux

catalogues collectifs mondiaux sont proposés par OCLC (Online Computer

Library Center) et RLG (Research Libraries Group) dès les années 1980.

Vingt ans plus tard, ces deux organismes gèrent de gigantesques bases

bibliographiques alimentées par leurs adhérents, permettant ainsi aux

bibliothèques d’unir leurs forces par-delà les frontières.

Fondé en 1967 dans l’Ohio, un État des États-Unis, OCLC gère d'abord

l’OCLC Online Union Catalog, débuté en 1971 pour desservir les

bibliothèques universitaires de l’Ohio. Ce catalogue collectif s’étend

ensuite à tout le pays, puis au monde entier.

Désormais appelé WorldCat, et disponible sur abonnement payant, il

comprend 38 millions de notices en 370 langues en 1998, avec

translittération pour les caractères non romains des langues JACKPHY, à

savoir le japonais, l'arabe, le chinois, le coréen (Korean en anglais),

le persan, l'hébreu et le yiddish. L’accroissement annuel est de 2

millions de notices. WorldCat utilise huit formats bibliographiques

correspondant aux catégories suivantes: livres, périodiques, documents

visuels, cartes et plans, documents mixtes, enregistrements sonores,

partitions et enfin documents informatiques.

En 2005, 61 millions de notices bibliographiques produites par 9.000

bibliothèques et centres de documentation sont disponibles dans 400

langues. En 2006, 73 millions de notices provenant de 10.000 organismes

dans 112 pays permettent de localiser un milliard de documents. Une

notice type contient la description du document ainsi que des

informations sur son contenu (table des matières, résumé, couverture,

illustrations, courte biographie de l’auteur).

Devenue la plus grande base mondiale de données bibliographiques,

WorldCat migre progressivement sur le web, d’abord en rendant la

consultation des notices possible par le biais de plusieurs moteurs de

recherche (Yahoo!, Google et bien d’autres), puis en lançant en août

2006 une version web (bêta) de WorldCat en accès libre, qui propose non

seulement les notices des documents mais aussi l'accès direct (gratuit

ou payant) aux documents électroniques des bibliothèques membres:

livres du domaine public, articles, photos, livres audio, musique et

vidéos.

Le deuxième catalogue collectif mondial est géré par RLG (Research

Library Group, qui devient ensuite Research Libraries Group). Fondé en

1980 en Californie, avec une antenne à New York, RLG se donne pour but

d’améliorer l’accès à l’information dans le domaine de l’enseignement

et de la recherche. RLG débute son propre catalogue sous le nom de RLIN

(Research Libraries Information Network). Contrairement à WorldCat qui

n'accepte qu'une notice par document, RLIN accepte plusieurs notices

pour un même document.

En 1998, RLIN comprend 82 millions de notices dans 365 langues, avec

des notices translittérées pour les documents publiés dans les langues

JACKPHY et en cyrillique. Des centaines de dépôts d’archives,

bibliothèques de musées, bibliothèques universitaires, bibliothèques

publiques, bibliothèques de droit, bibliothèques techniques,

bibliothèques d’entreprise et bibliothèques d’art utilisent RLIN pour

le catalogage, le prêt inter-bibliothèques et le descriptif de leurs

archives et manuscrits. Une des spécialités de RLIN est l’histoire de

l’art. Alimentée par 65 bibliothèques spécialisées, une section

spécifique comprend 100.000 notices de catalogues d’expositions et

168.500 notices de documents iconographiques (photographies,

diapositives, dessins, estampes et affiches). Cette section inclut

aussi les 110.000 notices de la base bibliographique Scipio, consacrée

aux catalogues de ventes d'objets d'art.

En 2003, RLIN change de nom pour devenir le RLG Union Catalog, qui

comprend désormais 126 millions de notices bibliographiques

correspondant à 42 millions de documents (livres, cartes, manuscrits,

films, bandes sonores, etc.). Au printemps 2004, une version web du

catalogue est disponible en accès libre sous le nom de RedLightGreen,

suite à une phase pilote lancée à l’automne 2003. La mise en ligne de

RedLightGreen inaugure une ère nouvelle. C’est en effet la première

fois qu’un catalogue collectif mondial est en accès libre, trois ans

avant WorldCat. Destiné en premier lieu aux étudiants du premier cycle

universitaire, RedLightGreen propose 130 millions de notices, avec des

informations spécifiques aux bibliothèques d’un campus donné (cote,

lien vers la version en ligne si celle-ci existe, etc.).

Après trois ans d’activité, en novembre 2006, le site RedLightGreen

cesse ses activités, et les usagers sont invités à utiliser WorldCat,

dont la version web (bêta) est en accès libre depuis août 2006. À la

même date, le RLG est intégré à OCLC, qui gère désormais le seul

catalogue collectif mondial. En mars 2010, WorldCat permet de localiser

1,5 milliard de documents et d'avoir directement accès à certains

d'entre eux.

Le livre, de l'imprimé au numérique · 第 16 / 26 题