LES ÉDITEURS SUR LE RÉSEAU

[Résumé]

À partir de 1996, l’édition électronique creuse son sillon à côté de

l’édition traditionnelle, du fait des avantages qu’elle procure: pas de

stock, coût de fonctionnement moins élevé, diffusion plus facile. Elle

amène aussi un souffle nouveau dans le monde de l’édition, et même une

certaine zizanie. On voit des éditeurs traditionnels vendre directement

leurs titres en ligne, des éditeurs électroniques commercialiser les

versions numérisées de livres publiés par des éditeurs traditionnels,

des libraires numériques vendre les versions numérisées de livres

publiés par des éditeurs partenaires, sans parler des auteurs qui

choisissent de s’auto-éditer sur le web ou de promouvoir eux-mêmes

leurs oeuvres publiées, ou encore de nouvelles plateformes d'édition

littéraire pour découvrir de nouveaux talents.

= Deux éditeurs pilotes

La publication en ligne d’un livre à titre gratuit nuit-elle aux ventes

de la version imprimée ou non? La National Academy Press (NAP) est la

première à prendre un tel risque, dès 1994, avec un pari gagné.

«A première vue, cela paraît illogique», écrit Beth Berselli,

journaliste au Washington Post, dans un article repris par le Courrier

international de novembre 1997. «Un éditeur de Washington, la National

Academy Press (NAP), qui a publié sur internet 700 titres de son

catalogue actuel, permettant ainsi à tout un chacun de lire

gratuitement ses livres, a vu ses ventes augmenter de 17% l’année

suivante. Qui a dit que personne n’achèterait la vache si on pouvait

avoir le lait gratuitement?»

Une politique atypique porte donc ses fruits. Éditeur universitaire, la

National Academy Press (qui devient ensuite la National Academies

Press) publie environ 200 livres par an, essentiellement des ouvrages

scientifiques et techniques et des ouvrages médicaux. En 1994,

l'éditeur choisit de mettre en accès libre sur le web le texte intégral

de plusieurs centaines de livres, afin que les lecteurs puissent les

«feuilleter» à l’écran, comme ils l’auraient fait dans une librairie,

avant de les acheter ensuite si utile.

La NAP est le premier éditeur à se lancer dans un tel pari, une

initiative saluée par les autres maisons d’édition, qui hésitent

cependant à se lancer elles aussi dans l’aventure, et ce pour trois

raisons: le coût excessif qu’entraîne la mise en ligne de milliers de

pages, les problèmes liés au droit d’auteur, et enfin une «concurrence»

entre versions numériques et imprimées, qu’ils estiment nuisible à la

vente de ces dernières.

Dans le cas de la NAP, ce sont les auteurs eux-mêmes qui, pour mieux

faire connaître leurs livres, demandent que ceux-ci soient mis en ligne

sur le site. Pour l’éditeur, le web est un nouvel outil de marketing

face aux 50.000 ouvrages publiés chaque année aux États-Unis. Une

réduction de 20% est accordée pour toute commande effectuée en ligne.

La présence de ces livres sur le web entraîne aussi une augmentation

des ventes par téléphone. En 1998, le site de la NAP propose le texte

intégral d’un millier de titres.

La solution choisie par la NAP est également adoptée dès 1995 par la

MIT Press (MIT: Massachusetts Institute of Technology), qui voit

rapidement ses ventes doubler pour les livres disponibles en version

intégrale sur le web.

= Premiers éditeurs électroniques

# Éditel

En avril 1995, Pierre François Gagnon, poète et essayiste québécois,

décide d’utiliser le numérique pour la réception des textes, leur

archivage et leur diffusion. Il crée Éditel, premier site d’auto-

édition collective de langue française.

En juillet 2000, il relate: «En fait, tout le monde et son père savent

ou devraient savoir que le premier site d’édition en ligne commercial

fut CyLibris [NDLR: créé en août 1996], précédé de loin lui-même, au

printemps de 1995, par nul autre qu’Éditel, le pionnier d’entre les

pionniers du domaine, bien que nous fûmes confinés à l’action

symbolique collective, faute d’avoir les moyens de déboucher jusqu’ici

sur une formule de commerce en ligne vraiment viable et abordable

(...). Nous sommes actuellement trois mousquetaires [NDLR: Pierre

François Gagnon, Jacques Massacrier et Mostafa Benhamza] à développer

le contenu original et inédit du webzine littéraire qui continuera de

servir de façade d’animation gratuite, offerte personnellement par les

auteurs maison à leur lectorat, à d’éventuelles activités d’édition en

ligne payantes, dès que possible au point de vue technico-financier.

Est-il encore réaliste de rêver à la démocratie économique?» Beaucoup

plus tard, Éditel devient un blog littéraire.

# CyLibris

Fondé à Paris en août 1996 par Olivier Gainon, CyLibris (de Cy, cyber

et Libris, livre) est le pionnier francophone de l’édition électronique

commerciale. CyLibris est en effet la première maison d’édition à

utiliser l’internet et le numérique pour publier de nouveaux auteurs

littéraires et quelques auteurs confirmés, dans divers genres:

littérature générale, policiers, science-fiction, théâtre et poésie.

Vendus uniquement sur le web, les livres sont imprimés à la commande et

envoyés directement au client, ce qui permet d’éviter le stock et les

intermédiaires. Des extraits sont disponibles en téléchargement libre.

Pendant son premier trimestre d’activité, CyLibris signe des contrats

avec treize auteurs. Fin 1999, le site compte 15.000 visites

individuelles et 3.500 livres vendus tous exemplaires confondus, avec

une année financièrement équilibrée. En 2001, certains titres sont

également vendus en version imprimée par un réseau de librairies

partenaires, notamment la Fnac, et en version numérique par Mobipocket

et Numilog, pour lecture sur ordinateur ou PDA. En 2003, le catalogue

de CyLibris comprend une cinquantaine de titres.

Olivier Gainon explique en décembre 2000: «CyLibris a été créé d’abord

comme une maison d’édition spécialisée sur un créneau particulier de

l’édition et mal couvert à notre sens par les autres éditeurs: la

publication de premières oeuvres, donc d’auteurs débutants. Nous nous

intéressons finalement à la littérature qui ne peut trouver sa place

dans le circuit traditionnel: non seulement les premières oeuvres, mais

les textes atypiques, inclassables ou en décalage avec la mouvance et

les modes littéraires dominantes. Ce qui est rassurant, c’est que nous

avons déjà eu quelques succès éditoriaux: le grand prix de la SGDL

[Société des gens de lettres] en 1999 pour La Toile de Jean-Pierre

Balpe, le prix de la litote pour Willer ou la trahison de Jérôme Olinon

en 2000, etc. Ce positionnement de "défricheur" est en soi original

dans le monde de l’édition, mais c’est surtout son mode de

fonctionnement qui fait de CyLibris un éditeur atypique.

Créé dès 1996 autour de l’internet, CyLibris a voulu contourner les

contraintes de l’édition traditionnelle grâce à deux innovations: la

vente directe par l’intermédiaire d’un site de commerce sur internet,

et le couplage de cette vente avec une impression numérique en "flux

tendu". Cela permettait de contourner les deux barrières

traditionnelles dans l’édition: les coûts d’impression (et de stockage)

et les contraintes de distribution. Notre système gérait donc des flux

physiques: commande reçue par internet, impression du livre commandé,

envoi par la poste. Je précise que nous sous-traitons l’impression à

des imprimeurs numériques, ce qui nous permet de vendre des livres de

qualité équivalente à celle de l’offset, et à un prix comparable. Notre

système n’est ni plus cher, ni de moindre qualité, il obéit à une

économie différente qui, à notre sens, devrait se généraliser à terme.»

En quoi consiste l’activité d’un éditeur électronique? «Je décrirais

mon activité comme double», explique Olivier Gainon. «D’une part celle

d’un éditeur traditionnel dans la sélection des manuscrits et leur re-

travail (je m’occupe directement de la collection science-fiction),

mais également le choix des maquettes, les relations avec les

prestataires, etc. D’autre part, une activité internet très forte qui

vise à optimiser le site de CyLibris et mettre en oeuvre une stratégie

de partenariat permettant à CyLibris d’obtenir la visibilité qui lui

fait parfois défaut. Enfin, je représente CyLibris au sein du SNE

[NDLR: Syndicat national de l’édition, dont CyLibris fait partie depuis

le printemps 2000]. CyLibris est aujourd’hui une petite structure. Elle

a trouvé sa place dans l’édition, mais est encore d’une économie

fragile sur internet. Notre objectif est de la rendre pérenne et

rentable et nous nous y employons.»

Le site web se veut aussi un carrefour de la petite édition. Il procure

des informations pratiques aux auteurs en herbe: comment envoyer un

manuscrit à un éditeur, ce que doit comporter un contrat d’édition,

comment protéger ses manuscrits, comment tenter sa chance dans des

revues ou concours littéraires, etc.

Par ailleurs, l’équipe de CyLibris lance en mai 1999 CyLibris Infos,

une lettre d’information électronique gratuite dont l’objectif n’est

pas tant de promouvoir les livres de l’éditeur que de présenter

l’actualité de l’édition francophone. Volontairement décalée et souvent

humoristique sinon décapante, la lettre, d’abord mensuelle, paraît deux

fois par mois à compter de février 2000, avec 565 abonnés en octobre

2000. Elle change de nom en février 2001 pour devenir Édition-actu, qui

compte 1.500 abonnés en 2003 avant de laisser place au blog de

CyLibris. CyLibris (à ne pas confondre avec CyberLibris, une autre

société) cesse ses activités éditoriales en 2007.

# 00h00

Lui aussi pionnier de l’édition électronique commerciale, 00h00 (qui se

prononce «zéro heure») fait son apparition en mai 1998, un peu moins de

deux ans après CyLibris. Mais le champ d’investigation de 00h00 est

quelque peu différent, en tant que premier éditeur en ligne. Son

activité est en effet de vendre des livres numériques via l'internet,

et non des livres imprimés comme CyLibris. En 2000, les versions

numériques (au format PDF) représentent 85% des ventes, les 15%

restants étant des versions imprimées à la demande du client, un

service que l'éditeur procure en complément.

00h00 est fondé par Jean-Pierre Arbon et Bruno de Sa Moreira,

respectivement ancien directeur général de Flammarion et ancien

directeur de Flammarion Multimédia. Bruno de Sa Moreira explique en

juillet 1998: «Aujourd’hui mon activité professionnelle est 100% basée

sur internet. Le changement ne s’est pas fait radicalement, lui, mais

progressivement (audiovisuel puis multimédia puis internet). (…) La

gestation du projet a duré un an: brainstorming, faisabilité, création

de la société et montage financier, développement technique du site et

informatique éditoriale, mise au point et production des textes et

préparation du catalogue à l’ouverture. (...) Nous faisons un pari,

mais l’internet me semble un média capable d’une très large

popularisation, sans doute grâce à des terminaux plus faciles d’accès

que le seul micro-ordinateur.»

«La création de 00h00 marque la véritable naissance de l’édition en

ligne», lit-on sur le site web en 1999. «C’est en effet la première

fois au monde que la publication sur internet de textes au format

numérique est envisagée dans le contexte d’un site commercial, et

qu’une entreprise propose aux acteurs traditionnels de l’édition

(auteurs et éditeurs) d’ouvrir avec elle sur le réseau une nouvelle

fenêtre d’exploitation des droits. Les textes offerts par 00h00 sont

soit des inédits, soit des textes du domaine public, soit des textes

sous copyright dont les droits en ligne ont fait l’objet d’un accord

avec leurs ayants droit. (…) Avec l’édition en ligne émerge

probablement une première vision de l’édition au 21e siècle. C’est

cette idée d’origine, de nouveau départ qui s’exprime dans le nom de

marque, 00h00. (…)

Internet est un lieu sans passé, où ce que l’on fait ne s’évalue pas

par rapport à une tradition. Il y faut inventer de nouvelles manières

de faire les choses. (...) Le succès de l’édition en ligne ne dépendra

pas seulement des choix éditoriaux: il dépendra aussi de la capacité à

structurer des approches neuves, fondées sur les lecteurs autant que

sur les textes, sur les lectures autant que sur l’écriture, et à rendre

immédiatement perceptible qu’une aventure nouvelle a commencé.»

Les collections sont très diverses: inédits, théâtre classique

français, contes et récits fantastiques, contes et récits

philosophiques, souvenirs et mémoires, philosophie classique, réalisme

et naturalisme, cyberculture, romans d’enfance, romans d’amour,

nouvelles et romans d’aventure. Le recherche est possible par auteur,

par titre et par genre. Pour chaque livre, on a un descriptif court, un

descriptif détaillé, la table des matières et une courte présentation

de l’auteur. S’y ajoutent ensuite les commentaires des lecteurs. Pas de

stock, pas de contrainte physique de distribution, mais un lien direct

avec le lecteur et entre les lecteurs. Sur le site, les

internautes/lecteurs peuvent créer leur espace personnel pour y rédiger

leurs commentaires, participer à des forums ou recommander des liens

vers d’autres sites. Ils peuvent s’abonner à la lettre d’information de

00h00 pour être tenus au courant des nouveautés. L'éditeur produit

aussi des clips littéraires pour présenter certains des ouvrages

publiés.

En 2000, le catalogue comprend 600 titres, qui comprennent une centaine

d’oeuvres originales et des rééditions électroniques de livres publiés

par d’autres éditeurs. Les oeuvres originales sont réparties en

plusieurs collections: nouvelles écritures interactives et

hypertextuelles, premiers romans, documents d’actualité, études sur les

NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication),

co-éditions avec des éditeurs traditionnels ou de grandes institutions.

Le paiement est effectué en ligne grâce à un système sécurisé mis en

place par la Banque populaire. Ceux que le paiement en ligne rebute

peuvent régler leur commande par carte bancaire (envoi par fax) ou par

chèque (envoi par courrier postal).

En septembre 2000, 00h00 est racheté par Gemstar-TV Guide

International, société américaine spécialisée dans les produits et

services numériques pour les médias. Quelques mois auparavant, en

janvier 2000, Gemstar rachète les deux sociétés californiennes ayant

lancé les premières tablettes de lecture, NuvoMedia, créatrice du

Rocket eBook, et SoftBook Press, créatrice du SoftBook Reader. Selon un

communiqué de Henry Yuen, président de Gemstar, «les compétences

éditoriales dont dispose 00h00 et ses capacités d’innovation et de

créativité sont les atouts nécessaires pour faire de Gemstar un acteur

majeur du nouvel âge de l’édition numérique qui s’ouvre en Europe.» La

communauté francophone ne voit pas ce rachat d’un très bon oeil, la

mondialisation de l’édition semblant justement peu compatible avec

l’innovation et la créativité. Moins de trois ans plus tard, en juin

2003, 00h00 cesse définitivement ses activités, tout comme la branche

eBook de Gemstar et les tablettes lancées depuis.

Il reste le souvenir d’une belle aventure. En octobre 2006, Jean-Pierre

Arbon, devenu chanteur, raconte sur son site: «J’avais fondé, avec

Bruno de Sa Moreira, une maison d’édition d’un genre nouveau, la

première au monde à tenter à grande échelle l’aventure de l’édition en

ligne. Tout était à faire, à inventer. L’édition numérique était terra

incognita: on explorait, on défrichait.»

= Éditeurs traditionnels et technologies

# L'exemple du Choucas, éditeur indépendant

Fondé en 1992 par Nicolas et Suzanne Pewny, alors libraires en Haute-

Savoie, Le Choucas est une petite maison d’édition spécialisée dans les

romans policiers, la littérature, la photographie et les livres d’art.

En juin 1998, Nicolas Pewny raconte: «Le site des éditions du Choucas a

été créé fin novembre 1996. Lorsque je me suis rendu compte des

possibilités qu’internet pouvait nous offrir, je me suis juré que nous

aurions un site le plus vite possible. Un petit problème: nous n’avions

pas de budget pour le faire réaliser. Alors, au prix d’un grand nombre

de nuits sans sommeil, j’ai créé ce site moi-même et l’ai fait

référencer (ce n’est pas le plus mince travail). Le site a alors évolué

en même temps que mes connaissances (encore relativement modestes) en

la matière et s’est agrandi, et a commencé à être un peu connu même

hors France et Europe.

Le changement qu’internet a apporté dans notre vie professionnelle est

considérable. Nous sommes une petite maison d’édition installée en

province. Internet nous a fait connaître rapidement sur une échelle que

je ne soupçonnais pas. Même les médias "classiques" nous ont ouvert un

peu leur portes grâce à notre site. Les manuscrits affluent par le

courrier électronique. Ainsi nous avons édité deux auteurs québécois

[NDLR: Fernand Héroux et Liz Morency, auteurs de Affaire de coeurs,

paru en septembre 1997]. Beaucoup de livres se réalisent (corrections,

illustrations, envoi des documents à l’imprimeur) par ce moyen. Dès le

début du site nous avons reçu des demandes de pays où nous ne sommes

pas (encore) représentés: États-Unis, Japon, Amérique latine, Mexique,

malgré notre volonté de ne pas devenir un site "commercial" mais

d’information et à "connotation culturelle". (Nous n’avons pas de

système de paiement sécurisé, nous avons juste référencé sur une page

les libraires qui vendent en ligne.)»

Comment Nicolas voit-il l'avenir? «J’aurais tendance à répondre par

deux questions: Pouvez vous me dire comment va évoluer internet?

Comment vont évoluer les utilisateurs? Nous voudrions bien rester aussi

peu "commercial" que possible et augmenter l’interactivité et le

contact avec les visiteurs du site. Y réussirons-nous? Nous avons déjà

reçu des propositions qui vont dans un sens opposé. Nous les avons

mises "en veille". Mais si l’évolution va dans ce sens, pourrons-nous

résister, ou trouver une "voie moyenne"? Honnêtement, je n’en sais

rien.»

Le Choucas cesse malheureusement ses activités en mars 2001, une

disparition de plus à déplorer chez les petits éditeurs indépendants.

«Comme je le prévoyais, notre distributeur a déposé son bilan», raconte

Nicolas en juin 2001. «Et malheureusement les éditions du Choucas

(ainsi que d’autres éditeurs) ont cessé leur activité éditoriale. Je

maintiens gracieusement le site web pour témoignage de mon savoir-faire

d’éditeur on- et off-line. (...) Je ne regrette pas ces dix années de

lutte, de satisfactions et de malheurs passés aux éditions du Choucas.

J’ai connu des auteurs intéressants dont certains sont devenus des

amis... Maintenant je fais des publications et des sites internet pour

d’autres. En ce moment pour une ONG [organisation non gouvernementale]

internationale caritative; je suis ravi de participer (modestement) à

leur activité à but non lucratif. Enfin on ne parle plus de profit ou

de manque à gagner, c’est reposant.»

Fort de son expérience dans le domaine de la librairie, de l'édition,

de l'internet et du numérique, Nicolas Pewny est maintenant consultant

en édition électronique et met ses compétences au service d'autres

organismes.

# Technologies numériques et éditeurs

Les technologies numériques conduisent les éditeurs scientifiques et

techniques à repenser leur travail et, pour certains, à s’orienter vers

une diffusion en ligne, les tirages imprimés restant toujours possibles

à titre ponctuel. Certaines universités diffusent désormais des manuels

«sur mesure» composés d’un choix de chapitres et d’articles

sélectionnés dans une base de données, auxquels s’ajoutent les

commentaires des professeurs. Pour un séminaire, un très petit tirage

peut être fait à la demande, à partir de documents transmis par voie

électronique à un imprimeur. Quant aux revues spécialisées, certaines

optent pour une publication en ligne complétée par un partenariat avec

une société spécialisée se chargeant des impressions à la demande.

Enseignante-chercheuse à l’École pratique des hautes études (EPHE,

Paris-Sorbonne), Marie-Joseph Pierre écrit en février 2003: «Il me

paraît évident que la publication des articles et ouvrages au moins

scientifiques se fera de plus en plus sous forme numérique, ce qui

permettra aux chercheurs d’avoir accès à d’énormes banques de données,

constamment et immédiatement évolutives, permettant en outre le contact

direct et le dialogue entre les auteurs. Nos organismes de tutelle,

comme le CNRS [Centre national de la recherche scientifique] par

exemple, ont déjà commencé à contraindre les chercheurs à publier sous

ce mode, et incitent fortement les laboratoires à diffuser ainsi leurs

recherches pour qu’elles soient rapidement disponibles. Nos rapports

d’activité à deux et à quatre ans – ces énormes dossiers peineux

résumant nos labeurs – devraient prochainement se faire sous cette

forme. Le papier ne disparaîtra pas pour autant, et je crois même que

la consommation ne diminuera pas... Car lorsqu'on veut travailler sur

un texte, le livre est beaucoup plus maniable. Je m’aperçois dans mon

domaine que les revues qui ont commencé récemment sous forme numérique

commencent à être aussi imprimées et diffusées sur papier dignement

relié. Le passage de l’un à l’autre peut permettre des révisions et du

recul, et cela me paraît très intéressant.»

Infographiste, Marc Autret a derrière lui dix ans de journalisme multi-

tâches et d’hyperformation dans le domaine de l’édition, du multimédia

et du droit d’auteur. Il explique en décembre 2006: «C’est un "socle"

irremplaçable pour mes activités d’aujourd’hui, qui en sont le

prolongement technique. Je suis un "artisan" de l’information et je

travaille essentiellement avec des éditeurs. Ils sont tellement en

retard, tellement étrangers à la révolution numérique, que j’ai du pain

sur la planche pour pas mal d’années. Aujourd’hui je me concentre sur

le conseil, l’infographie, la typographie, le pré-presse et le

webdesign, mais je sens que la part du logiciel va grandir. Des

secteurs comme l’animation 3D, l’automatisation des tâches de

production, l’intégration multi-supports, la base de données et toutes

les technologies issues de XML [eXtensible Markup Language] vont

s’ouvrir naturellement. Les éditeurs ont besoin de ces outils, soit

pour mieux produire, soit pour mieux communiquer. C’est là que je vois

l’évolution, ou plutôt l’intensification, de mon travail.»

Comment Marc voit-il l'avenir de l'ebook? «Sans vouloir faire dans la

divination, je suis convaincu que l’e-book (ou "ebook": impossible de

trancher!) a un grand avenir dans tous les secteurs de la non-fiction.

Je parle ici de livre numérique en termes de "logiciel", pas en terme

de support physique dédié (les conjectures étant plus incertaines sur

ce dernier point). Les éditeurs de guides, d’encyclopédies et

d’ouvrages informatifs en général considèrent encore l’e-book comme une

déclinaison très secondaire du livre imprimé, sans doute parce que le

modèle commercial et la sécurité de cette exploitation ne leur semblent

pas tout à fait stabilisés aujourd’hui. Mais c’est une question de

temps. Les e-books non commerciaux émergent déjà un peu partout et

opèrent d’une certaine façon un défrichage des possibles. Il y a au

moins deux axes qui émergent: (a) une interface de lecture/consultation

de plus en plus attractive et fonctionnelle (navigation, recherche,

restructuration à la volée, annotations de l’utilisateur, quizz

interactif...); (b) une intégration multimédia (vidéo, son, infographie

animée, base de données, etc.) désormais fortement couplée au web.

Aucun livre physique n’offre de telles fonctionnalités. J’imagine donc

l’e-book de demain comme une sorte de wiki cristallisé, empaqueté dans

un format. Quelle sera alors sa valeur propre? Celle d’un livre:

l’unité et la qualité du travail éditorial!»

Concepteur du projet @folio, un projet de tablette de lecture nomade,

Pierre Schweitzer explique en décembre 2006: «La lecture numérique

dépasse de loin, de très loin même, la seule question du "livre" ou de

la presse. Le livre et le journal restent et resteront encore, pour

longtemps, des supports de lecture techniquement indépassables pour les

contenus de valeur ou pour ceux dépassant un seuil critique de

diffusion. Bien que leur modèle économique puisse encore évoluer (comme

pour les "gratuits" la presse grand public), je ne vois pas de

bouleversement radical à l’échelle d’une seule génération. Au-delà de

cette génération, l’avenir nous le dira. On verra bien. Pour autant,

d’autres types de contenus se développent sur les réseaux. Internet

défie l’imprimé sur ce terrain-là: celui de la diffusion en réseau

(dématérialisée = coût marginal nul) des oeuvres et des savoirs. Là où

l’imprimé ne parvient pas à équilibrer ses coûts. Là où de nouveaux

acteurs peuvent venir prendre leur place.

Or, dans ce domaine nouveau, les équilibres économiques et les logiques

d’adoption sont radicalement différents de ceux que l’on connaît dans

l’empire du papier - voir par exemple l’évolution des systèmes de

validation pour les archives ouvertes dans la publication scientifique

ou les modèles économiques émergents de la presse en ligne. Il est donc

vain, dangereux même, de vouloir transformer au forceps l’écologie du

papier - on la ruinerait à vouloir le faire! À la marge, certains

contenus très spécifiques, certaines niches éditoriales, pourraient

être transformées - l’encyclopédie ou la publication scientifique le

sont déjà: de la même façon, les guides pratiques, les livres

d’actualité quasi-jetables et quelques autres segments qui envahissent

les tables des librairies pourraient l’être, pour le plus grand bonheur

des libraires. Mais il n’y a là rien de massif ou brutal selon moi: nos

habitudes de lecture ne seront pas bouleversées du jour au lendemain,

elles font partie de nos habitudes culturelles, elles évoluent

lentement, au fur et à mesure de leur adoption (= acceptation) par les

générations nouvelles.»

Le livre, de l'imprimé au numérique · 第 14 / 26 题