Dimanche, 3 août 1856.
D'une maison de campagne,
près de Glasgow.
Je m'ennuie de vous, comme vous le disiez si élégamment autrefois. Je
mène cependant une vie douce, allant de château en château, partout
hébergé avec une hospitalité pour laquelle je désespère de trouver un
adjectif et qui n'est praticable qu'en cet aristocratique pays. J'y
prends de mauvaises habitudes. Arrivant ici chez de pauvres gens qui
n'ont guère plus de trente mille livres de rente, je me suis trouvé
méconnu en voyant qu'on me donnait à dîner sans instruments à vent et
sans un joueur de cornemuse en grand costume. J'ai passé trois jours
chez le marquis de Breadalbane, à me promener en calèche dans son
parc. Il y a environ deux mille daims, outre huit à dix mille autres
dans ses bois non adjacents au château de Faymouth. Il y a aussi comme
singularité, chose à quoi chacun vise ici, un troupeau de bisons
américains, très-féroces, qu'on enferme dans une péninsule et qu'on
va voir par les fentes de leurs palissades. Tout ce monde-là , marquis
et bisons, a l'air de s'ennuyer. Je crois que leur plaisir consiste
à faire envie aux gens, et je doute que cela compense le tracas
qu'ils ont d'être les aubergistes du tiers et du quart. Parmi tout
ce luxe, j'observe de temps en temps de petites mesquineries qui me
divertissent. Au fond, je n'ai encore rencontré que d'excellentes gens
qui me prennent avec mon caractère si opposé au leur, sans la moindre
difficulté.
On vient de me conter une histoire qui me réjouit et dont je veux
vous faire part. Un Anglais se promène le long d'un poulailler, dans
un château d'Ãcosse, un samedi soir. Grand bruit, cris de coqs et de
poules. Il croit que quelque renard est entré et il avertit. On lui
répond que ce n'est rien, et qu'on sépare seulement les coqs des poules
pour qu'ils ne polluent pas _the Lord's day._
Avant mon retour, vous voudrez bien m'écrire: _18, Arlington Street,
care of the honble E. Ellne._ On m'enverra de là vos lettres ou bien on
les gardera pour mon arrivée à Londres. Adieu. Je n'ai pas besoin de
vous dire de m'écrire le plus souvent que vous pourrez.