CLXX

Édimbourg, _Douglas hotel_, 26 juillet 1856.

J'espérais avoir une lettre de vous, ici ou à Édimbourg. Point de

nouvelles. Le pire, c'est que je m'enfonce dans le Nord et je ne sais

où vous dire d'adresser vos lettres. Je vais avec un Écossais voir

son château, bien loin au delà des lacs, mais je ne saurais vous dire

où nous nous arrêterons sur la route, ce qu'il me promet avec force

châteaux, ruines, paysages, etc. Dès que je serai apprêté, je vous

écrirai encore. J'ai passé trois jours chez le duc de Hamilton, dans un

château immense et dans un très-beau pays. Il y a tout près du château,

à moins d'une heure, un troupeau de bœufs sauvages, les derniers qui

existent en Europe. Ils m'ont paru aussi civilisés que les daims de

Paris. Partout dans ce château, il y a des tableaux de grands maîtres,

des vases grecs et chinois magnifiques et des livres aux reliures des

plus grands amateurs du siècle dernier. Tout cela est disposé sans

goût et l'on voit que le propriétaire en jouit très-médiocrement.

Je comprends maintenant pourquoi on recherche les Français en pays

étranger. Ils se donnent de la peine pour s'amuser, et, ce faisant,

amusent les autres. Je me suis senti la personne la plus amusante de

la très-nombreuse société où nous étions, et j'avais en même temps

la conscience de ne l'être guère. J'ai trouvé Édimbourg tout à fait

à mon goût, sauf l'architecture exécrable des monuments, qui ont

la prétention d'être grecs et qui la justifient comme une Anglaise

justifie celle de paraître Parisienne, en se faisant habiller par

madame Vignon. L'accent de tous les natifs m'est odieux. J'ai échappé

aux antiquaires après avoir vu leur exposition, qui est fort belle.

Les femmes sont ici en général très-laides. Le pays exige des robes

courtes, et elles se conforment à la mode et aux exigences du climat

en tenant leur robe à deux mains, à un pied de leurs jupons, laissant

voir des jambes nerveuses et des brodequins de cuir de rhinocéros

avec des pieds idem. Je suis choqué de la proportion de rousses que

je rencontre. Le site est charmant, et, depuis deux jours, il fait

chaud et le temps est clair. En somme, je suis assez bien, sauf que je

voudrais vous avoir avec moi. Lorsque l'ennui et les _blue devils_ me

gagnent, je pense à nos jours de gaieté intime, auxquels je ne connais

rien d'égal. Toute réflexion faite, écrivez-moi à _Douglas hotel,

Edinburg_. Je ferai retirer mes lettres, si je ne reviens pas vite.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 193 / 198 题