CLXV

Innsbruck, 31 août 1854.

Je suis bien las et pourtant j'ai envie de vous écrire. J'ai la tête

lourde et je suis ivre de paysages et de panoramas magnifiques, depuis

quatre jours. Je suis parti de Bâle pour aller à Schaffouse, d'où l'on

s'embarque sur le Rhin. À droite et à gauche, ce sont des montagnes

ravissantes, beaucoup plus belles que celles, ou les soi-disant

telles, qui bordent le Rhin inférieur, si admiré des Anglaises, entre

Mayence et Cologne. Du Rhin, nous entrâmes dans le lac de Constance

et dans la ville de ce nom, où nous mangeâmes des truites fort bonnes

et entendîmes des Tyroliens jouer du _zitther._ Traversant le lac,

nous allâmes à Lindau, où nous attendait un chemin de fer qu'on a fait

passer devant les plus belles forêts, les plus beaux lacs, les plus

belles montagnes que produit la contrée. Cela nous a menés à Kempten;

seulement, on est accablé de fatigue, comme après avoir longtemps

examiné une belle galerie de tableaux. Au lieu de nous reposer, nous

sommes repartis la nuit de Kempten, et nous sommes arrivés hier

quelques minutes avant minuit à Innsbruck, au travers d'un pays

encore plus beau, non, mais plus grand que celui que nous venions de

voir. Le désagrément a été de changer, de calculer à toutes les postes.

Il y en a au moins une douzaine entre Kempten et Innsbruck.

Je mange des bécasses délicieuses, pour me refaire, et des soupes

très-extraordinaires, mais qui ont leur mérite quand on a pris de

l'appétit à beaucoup de mètres au-dessus du niveau de la mer. Le

drawback de ce voyage, c'est qu'on ne connaît pas les mœurs et les

idées de ce peuple, et cela est plus intéressant que tous les paysages.

Les femmes m'ont paru, dans le Tyrol, traitées selon leurs mérites. On

les attache à des chariots et elles traînent des fardeaux fort lourds

avec succès. Elles m'ont paru fort laides, avec des pieds énormes; les

belles dames que j'ai rencontrées en chemin de fer ou en bateau ne sont

pas beaucoup mieux. Elles ont des chapeaux indécents et des brodequins

bleu de ciel, avec des gants vert-pomme. C'est en grande partie ces

qualités susdites qui composent ce que les naturels appellent _gemüth_

et dont ils sont très-vaniteux.

À voir les œuvres d'art de ce pays, il me semble que ce dont il manque

le plus radicalement, c'est l'imagination. Il s'en pique pourtant et

tombe alors dans des extravagances prétentieuses. Je viens de voir la

ville: tout y est neuf, sauf le tombeau de Maximilien; mais un site

admirable. Plus de costumes: le monde qu'on rencontre est laid et a

l'air commun; mais on ne peut faire un pas sans voir une montagne,

et quelle montagne! Demain, nous montons au glacier. Le temps est

magnifique et promet de durer. En somme, je suis content d'être parti.

Je voudrais que vous fussiez avec moi; il me semble que vous trouveriez

de quoi vous amuser, plus qu'au milieu de vos loups marins. Quand

revenez-vous à Paris? Écrivez-moi à Vienne. Ne perdez pas de temps.

Écrivez-moi très-longuement et très-tendrement.

Tenez, voici une fleur du Brenner.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 188 / 198 题