CLXIV

Paris, 2 août au soir, 1854.

Je suis arrivé ici ce matin, très-courbaturé, très-ennuyé,

très-souffrant et très-triste. Je ne me guéris pas de cette douleur

au côté et à la poitrine qui m'empêche de trouver une position

pour dormir. Avant-hier, je suis arrivé à Caen, le jour même de la

cérémonie. J'ai vu le secrétaire et j'ai pris mes mesures pour échapper

à toutes les visites officielles. À trois heures, je suis entré dans

la salle de l'École de droit, où j'ai trouvé dix-huit à vingt femmes

dans une tribune, et environ deux cents hommes avec des figures telles

que toute autre ville peut en offrir, selon toute apparence'; silence

merveilleux. J'ai débité ma tartine sans la plus légère émotion, et on

a applaudi très-poliment. La séance a duré encore une heure et demie

et s'est terminée par la lecture de vers d'un bossu, haut de deux

pieds et demi, pas trop mauvais. Immédiatement j'ai été emmené entre

les autorités à l'hôtel de ville, où l'on m'a donné un banquet, qui

n'a duré que deux heures et où il y avait de très-bons poissons et des

homards délicieux. Je croyais en être quitte, lorsque le président des

antiquaires s'est levé et tout le monde avec lui. Il a pris la parole,

et a dit qu'il proposait de boire à ma santé, attendu que j'étais

remarquable à trois points de vue, c'est à savoir: comme sénateur,

comme homme de lettres et comme savant. Il n'y avait que la table entre

nous et j'avais une grande envie de lui jeter à la tête un plat de

gelée au rhum. Pendant qu'il parlait, je méditais ma réponse sans qu'il

me fût possible de trouver un mot. Lorsqu'il s'est tu, j'ai compris

qu'il fallait absolument parler et j'ai commencé une phrase sans savoir

comment je la continuerais. J'ai parlé de la sorte pendant cinq ou six

minutes avec beaucoup d'aplomb, sans trop me rendre compte de ce que je

disais. On m'a assuré que j'avais été très-éloquent; mais je n'en étais

pas quitte. Le maire m'a empoigné et mené à un concert que les dames et

les messieurs de la Société philharmonique donnaient au bénéfice des

pauvres. J'ai été exposé sur un fauteuil à un très-grand nombre de gens

bien vêtus, les femmes très-jolies et très-blanches, habillées comme Ã

Paris, si ce n'est qu'elles exhibaient moins d'épaules et qu'avec des

robes de bal elles avaient des brodequins marrons. On a chanté fort mal

et des airs d'opéra-comique; puis une grande femme très-parée, de la

haute, a fait la quête dans une coupe de cristal. Je lui ai donné vingt

francs, ce qui m'a valu une révérence en fromage des plus gracieuses.

À minuit, on m'a ramené chez moi, où j'ai très-mal dormi et même pas

du tout. À huit heures, le lendemain, on est venu me chercher pour

présider une séance non politique, et j'ai entendu le procès-verbal de

la veille, où il était dit que j'avais parlé très-éloquemment. J'ai

fait un speech pour que le procès-verbal fût purgé de tout adverbe,

mais inutilement. Enfin, je suis remonté en malle-poste et me voilà:

tout serait au mieux si je pouvais passer une bonne journée avec vous

pour me remettre.--Je ne crois pas à vos impossibilités. Je garde

mes doutes et mon chagrin. Mon ministre voudrait que j'allasse Ã

l'Exposition de Munich. Je n'en ai pas trop envie; mais où aller cette

année, si ce n'est en Allemagne? Adieu; je vous aime quoi que vous

fassiez et je crois que vous devriez être un peu plus touchée de cela.

Vous pouvez toujours m'écrire ici.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 187 / 198 题