Madrid, 28 novembre 1853.
Votre lettre s'est croisée avec la mienne, que vous avez dû recevoir
au moment où m'arrivait la vôtre. Je vous y expliquais pourquoi je
resterais encore quelques jours ici. On me presse fort d'attendre
la _noche buena_, c'est-à -dire Noël; mais je serai en France et
probablement à Paris vers le 12 ou le 15, si le temps n'est pas trop
mauvais. Je vous écrirai de Bayonne ou de Tours, où je suis obligé de
m'arrêter.
. . . . . . . . . . . .
On danse beaucoup ici, malgré le deuil de cour. Seulement, on met
des gants noirs. On est très-agité par les premières délibérations
du Sénat. Il s'agit de savoir si ce ministère durera ou s'il y aura
un coup d'Ãtat. L'opposition est très-animée et se propose de donner
des coups de bâton par-dessus les épaules du comte de San-Luis. La
maison que j'habite est un terrain neutre où se rencontrent les
ministres et les chefs de l'opposition; ce qui est assez agréable pour
les amateurs de nouvelles. Il est vrai que ce qui s'appelle ici la
société se compose d'un si petit nombre de personnes, que, si elles
se fractionnaient, il n'y aurait plus moyen de vivre. Quelque chose
que l'on fasse à Madrid, pourvu qu'on aille dans un lieu public, on
est sûr de rencontrer les mêmes trois cents personnes. Il en résulte
une société très-amusante et infiniment moins hypocrite qu'ailleurs.
Il faut que je vous conte une bonne bêtise. L'usage ici est d'offrir
tout ce qu'on loue. La belle du premier ministre dînait l'autre jour Ã
côté de moi; elle est bête comme un chou et fort grosse. Elle montrait
d'assez belles épaules sur lesquelles tombait une guirlande avec des
glands en métal ou en verre. Ne sachant que lui dire, je lui fis
l'éloge des unes et des autres, et elle me répondit: _Todo eso a la
disposition de V._ Adieu; écrivez-moi plus longuement. Je puis à la
rigueur recevoir de vos nouvelles ici, mais j'espère sûrement trouver
une lettre de vous à Bayonne.--Pourquoi ai-je tant d'envie de vous
revoir? Il y a pourtant quelque chose de très-pénible à se conformer Ã
vos protocoles, dignes de M. de Nesselrode pour le mépris de la logique
et de la vraisemblance.