27 mai 1852, au soir.

Vous êtes, par ma foi, d'un bon sel! J'étais allé l'autre jour chez

des magistrats et j'avais eu l'imprudence d'avoir un billet de mille

francs dans ma poche. Je ne l'ai plus retrouvé; mais il est impossible

que, chez des personnes d'un si haut mérite, il se glisse des coupeurs

de bourse; aussi le billet s'est évaporé de lui-même, n'y pensons

plus. En même temps, j'ai eu le malheur de toucher un soi-disant

pestiféré et l'on a jugé prudent de me mettre en quarantaine pour

quinze jours; le grand malheur vraiment! Mon ami M. Bocher va en prison

à la fin de juin, nous nous y installerons ensemble. En attendant,

j'ai grand besoin de vous voir!--Mes vengeances ont déjà commencé. Mon

ami Saulcy se trouvait hier chez des gens où l'on a parlé de l'arrêt

qui me concerne; là-dessus, sans consulter l'air du bureau, voilÃ

mon canonnier qui, avec la discrétion de son arme, se lance à tort

et à travers dans les grands mots de sottise, fatuité, stupidité,

amour-propre de faquins, etc., prenant à témoin un monsieur en habit

noir qu'il connaissait de vue, mais dont il ignorait la profession.

Or, c'était M. ***, un de mes juges, qui aurait préféré être ailleurs.

Figurez-vous l'état de la maîtresse de la maison, des assistants, et

enfin Saulcy, averti trop tard, qui tombe sur un canapé en crevant de

rire, et disant; «Ma foi, je ne me dédis de rien!»

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 177 / 198 题