CXIX

Paris, 18 août 1846.

Je suis arrivé ici aujourd'hui en médiocre état de conservation, la

tête toute étourdie de quatre cents kilomètres parcourus tout d'un

trait. Pour me remettre, il faudrait votre présence réelle. Mais quand

reviendrez-vous? _That is the question._ Je vous suppose beaucoup trop

éprise de la mer et des monstres marins pour songer à retourner ici de

sitôt. J'en aurais grand besoin pourtant, je vous assure. Je ne saurais

vous dire combien d'ennuis et de chagrins se sont amoncelés sur moi

dans ce petit voyage. Il me rappelle le rêve de Gloster: _I would

not sleep another such a night though I were to live a world of happy

days._ En rentrant ici, je m'y sens encore plus isolé qu'à l'ordinaire,

plus triste que dans aucune des villes que je viens de quitter: quelque

chose comme un émigré qui rentre dans sa patrie et qui y trouve une

nouvelle génération. Vous allez croire que j'ai horriblement vieilli

dans ce voyage. Cela est vrai, et je ne serais pas étonné que quelque

chose comme l'aventure d'Épiménide me fût arrivé. Tout cela, c'est

pour vous dire que je suis horriblement triste et de mauvaise humeur

et que j'ai grande envie de vous voir. Hélas! vous n'avancerez pas

d'une heure l'époque de votre retour. Le plus sage, c'est de me

résigner. Lorsque vos robes se seront fanées à l'air de la mer, ou

qu'il en viendra de plus fraîches de Paris, peut-être penserez-vous Ã

moi. Mais alors je serai à Cologne, ou peut-être à Barcelone. J'irai

à Cologne au commencement de septembre, et à Barcelone en octobre. On

me dit des merveilles des manuscrits qui s'y trouvent. On dit que,

pour une femme, il n'y a rien de plus agréable au monde que de montrer

de jolies robes.--Je ne puis vous offrir d'équivalent à ces joies-là.

Mais je souffrirais trop de vous croire ainsi faite.--Dieu est grand!

quelle que soit la nouvelle que vous avez à m'annoncer, écrivez-moi

promptement. Nous verrons-nous pendant qu'il y a des feuilles? Me

ferez-vous manger des pêches de Montreuil, cette année? Vous savez

comme je les aime. Si vous avez quelque tendre souvenir, j'espère qu'il

vous inspirera une résolution généreuse. J'ai la fièvre et je tremble

horriblement en écrivant.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 138 / 198 题