Dijon, 29 juillet 1846.
J'espérais trouver ici une lettre de vous, mais je suppose que vous
vous amusez trop pour penser à m'écrire. Je n'ai rien trouvé à Bar non
plus, ce qui m'étonne et m'indigne fort. Est-ce la faute de la poste ou
la vôtre? J'avais toujours cru la poste infaillible. Que faites-vous,
où êtes-vous en ce moment? Je ne sais en vérité où vous adresser cette
lettre, et je vous l'envoie à tout hasard à Paris. Ãcrivez-moi donc Ã
Privas et puis à Clermont-Ferrand. J'ai beaucoup vu de mÅurs, d'hommes
et de villes depuis vous avoir quittée il y a quinze jours, et, comme
Ulysse, j'ai eu toute sorte de contrariétés dans mes pérégrinations.
Chaque année, je trouve la province plus sotte et plus insupportable.
Cette fois-ci, j'ai le spleen et je vois tout en noir, peut-être parce
que vous m'avez oublié si indignement. Je n'ai eu de bons moments qu'en
traversant toute sorte de bois très-épais dans les Ardennes, qui me
faisaient penser à d'autres bois bien plus agréables. Je crains que
vous n'y pensiez guère. Pour m'achever, j'ai trouvé ici d'horribles
bêtises qu'on a faites avec notre argent. Ce sont des pères de famille
vertueux et niais qui les ont faites, et contre lesquels je dois lancer
les rapports les plus fulminants, tendant à les faire crever de faim.
Ce métier de férocité m'afllige. J'aurais besoin d'être adouci par
une lettre de vous. J'en reviens toujours à mes moutons. Pourquoi ne
m'avez-vous pas écrit? Je vais être je ne sais combien de temps sans
nouvelles, car je n'ai pas d'itinéraire assez arrêté pour vous indiquer
mes étapes. En somme, je ne trouve que des raisons d'être furieux.
Il est vraisemblable que vous vous trouvez bien où vous êtes, et je
m'attends à ne vous revoir que cet hiver, quand l'Opéra vous rappellera
à Paris.
Adieu; quand vous penserez à moi, vous verrez si je sais être
magnanime. Ne m'écrivez pas à Privas, mais à Clermont-Ferrand. Je viens
de m'apercevoir que je n'avais que faire à Privas. Après Clermont,
j'irai probablement à Lyon, mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.