17 mars 1844.

Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je

veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que

vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les

quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé,

éreinté, démoralisé et complétement _out of my wits_. Puis Arsène

Guillot fait un _fiasco_ éclatant et soulève contre moi l'indignation

de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes

à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan;

tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au

haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des

grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse

histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont

black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds

partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire

ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens?

Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me

fait désirer ardemment de vous voir. Au moins nous sommes sûrs l'un

de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les

reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque

vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 114 / 198 题