Avignon, 29 septembre.
Il y a bien des jours que je n'ai reçu de vos nouvelles et presque
aussi longtemps que je ne vous ai écrit. Mais, moi, je suis excusable.
En vérité, le métier que je fais est des plus fatigants. Tout le jour,
il faut ou marcher ou courir la poste, et, le soir, malgré la fatigue,
il faut brocher une douzaine de pages de prose. Je ne parle que des
écritures ordinaires, car, de temps en temps, j'ai à faire la chouette
à mon ministre. Mais, comme ils ne lisent pas, je puis impunément dire
toutes les bêtises possibles.
Le pays que je parcours est admirable, mais les gens y sont bêtes Ã
outrance. Personne n'ouvre la bouche si ce n'est pour faire son éloge,
et cela depuis l'homme qui porte un habit noir jusqu'au portefaix.
Aucune apparence de ce tact qui fait le gentleman et que j'ai retrouvé
avec tant de plaisir parmi les gens du peuple en Espagne. à cela près,
il est impossible de voir un pays qui ressemble plus à l'Espagne.
L'aspect du paysage et de la ville est le même. Les ouvriers se
couchent à l'ombre ou se drapent de leurs manteaux d'un air aussi
tragique que les Andalous. Partout l'odeur d'ail et d'huile se marie
à celle des oranges et du jasmin. Les rues sont couvertes de toiles
pendant le jour, et les femmes ont de petits pieds bien chaussés. Il
n'y a pas jusqu'au patois qui n'ait de loin le son de l'espagnol.
Un plus grand rapport se trouve encore produit par l'abondance des
cousins, puces, punaises, qui ne permettent pas de dormir. J'ai encore
deux mois à mener cette vie avant de revoir des êtres humains! Je pense
sans cesse à mon retour à Paris, et mon imagination me peint je ne sais
combien de délicieux moments passés avec vous. Peut-être ce que je puis
espérer de mieux, c'est de vous voir une minute de loin et d'obtenir un
petit signe de tête en manière de reconnaissance. . . . . .
. . . . . . . . . . . .
Vous me demandez un dessin de chapiteau roman. Je n'en ai plus un
seul. J'ai envoyé tous mes croquis à Paris. Ensuite, un chapiteau vous
intéresserait peu. Ce sont ou des diables, ou des dragons, ou des
saints qui en font la décoration. Les diables des premiers siècles
du christianisme n'ont rien de bien séduisant. Pour les dragons et
les saints, je suis sûr que vous en faites peu de cas. J'ai commencé
à dessiner pour vous un costume maçonnais. C'est le seul que j'aie
rencontré qui ait quelque grâce; encore la ceinture est-elle si
drôlement placée, que la taille la plus fine ne paraît pas différente
de la plus grosse. Il faut une organisation physique particulière pour
porter ce costume. Lebon marché des cotonnades et la facilité des
communications avec Paris ont fait disparaître les costumes nationaux.
_10 septembre._--Je me suis donné une espèce d'entorse hier au soir.
Je vous écris un pied sur une chaise, dans un état de fureur difficile
à décrire. Quand mon pied désenflera-t-il? _That is the question._
Si j'étais obligé de passer cinq à six jours de plus ici, je ne sais
ce que je deviendrais. Je crois que j'aimerais mieux être sérieusement
malade que d'être ainsi arrêté par une petite misère. Pourtant, cela me
fait assez souffrir.
Avignon est rempli d'églises et de palais, tous munis de hautes tours
avec créneaux et mâchicoulis. Le palais des papes est un modèle de
fortification pour le moyen âge. Cela prouve quelle aimable sécurité
régnait dans ce pays vers le XIIIe ou XIVe siècle. Dans le palais des
papes, on monte une centaine de marches d'un escalier tortueux, puis
tout à coup on se trouve vis-à -vis une muraille. En tournant la tête,
on voit, à quinze pieds plus haut, la continuation de l'escalier, où
l'on ne peut parvenir que par une échelle. Il y a aussi des chambres
souterraines qui servaient à l'inquisition. On montre les fourneaux
où l'on chauffait les ferrements pour torturer les hérétiques, et
les débris d'une machine très-compliquée pour donner la question.
Les Aviguonnais sont aussi fiers de leur inquisition que les Anglais
de leur _Magna Charta._ «Nous aussi, disent-ils, nous avons eu des
auto-da-fé, et les Espagnols n'en ont eu qu'après nous!»
J'ai vu à Vienne, il y a quelques jours, une statue antique qui a
bouleversé toutes mes idées sur la statuaire romaine. J'avais toujours
vu le beau idéal de convention intervenir dans l'imitation de la
nature. Là , c'est tout différent. Cette statue représente une grosse
maman bien grasse, avec une gorge énorme un peu pendante et des plis
de graisse le long des côtes, comme Rubens en donnait à ses nymphes.
Tout Cela est copié avec une fidélité surprenante à voir. Qu'en disent
Messieurs de l'Académie?
Adieu, voici l'heure de la poste. Ãcrivez-moi à Montpellier, puis Ã
Carcassonne. J'espère que je ne serai pas trop longtemps sans aller
chercher votre lettre, qui me rend toujours si heureux.
Adieu encore.