Jeudi soir, février 1843.
Je cherche vainement dans vos dernières paroles quelque chose qui me
soulage en m'irritant contre vous, car la colère serait un soulagement
pour moi. J'ai brûlé votre lettre, mais je me la rappelle trop bien.
Elle était très-sensée, peut-être trop, mais très-tendre aussi.
Depuis huit jours, j'ai tant d'envie de vous revoir, que j'en viens
à regretter nos querelles mêmes. Je vous écris, savez-vous pourquoi?
C'est que vous ne me répondrez pas et que cela me mettra en colère, et
tout vaut mieux que le découragement où vous m'avez laissé. Rien n'est
plus absurde, nous avons eu parfaitement raison de nous dire adieu.
Nous comprenons si bien l'un et l'antre les choses raisonnables, que
nous devrions agir le plus raisonnablement du monde. Mais il n'y a de
bonheur, à ce qu'il paraît, que dans les folies et surtout dans les
rêves. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que je n'ai jamais cru, sinon
cette fois, Ã la persistance de nos querelles. Mais il y a dix jours
que nous nous sommes séparés d'une manière presque solennelle qui m'a
effrayé. Ãtions-nous plus irrités que d'ordinaire, plus clairvoyants?
nous aimions-nous moins? Il y avait certainement entre nous, ce
jour-là , quelque chose que je ne me rappelle pas distinctement, mais
qui n'avait jamais existé. Les petits accidents viennent après les
grands. En même temps que je vous disais adieu, mon cousin changeait
son jour aux Italiens, et je pense que je ne vous y rencontrerai plus
le jeudi. Je me rappelle aussi que vous avez dit prophétiquement que je
vous oublierais pour l'Académie, et c'est devant l'Académie que nous
nous sommes quittés. Tout cela est fort bête, mais cela m'obsède, et je
meurs d'envie de vous revoir, ne fût-ce que pour nous quereller.
Vous enverrai-je cette lettre? je ne sais trop. Hier, je suis allé, sur
la foi d'un vers grec, Ã Saint-Germain-l'Auxerrois. Vous rappelez-vous
quand nous nous devinions toujours?
Adieu; répondez-moi. Je me sens un peu soulagé pour vous avoir écrit.