17 février 1843.

Que j'aie été injuste envers vous, cela est possible et je vous

en demande pardon; mais vous ne vous mettez pas assez à ma place;

et, parce que vous ne sentez pas comme moi, vous voudriez, ce qui

est impossible, que je ne sentisse qu'à votre manière. Peut-être

devriez-vous me savoir plus de gré que vous ne faites de tous mes

efforts pour vous ressembler. Je ne comprends rien à la mine que vous

m'avez faite aujourd'hui. Au reste, à ne s'attacher qu'à la lettre,

il y a longtemps que je vois que vous m'aimez mieux de loin que de

près. Mais ne parlons plus de cela maintenant. Je veux seulement vous

dire que je ne vous fais aucun reproche, que je ne suis pas mécontent

de vous, et que, si je suis triste quelquefois, vous ne devez pas

croire que je suis en colère. J'ai de vous une promesse, vous pensez

bien que je ne l'oublierai pas. Je ne sais si je vous la rappellerai.

Il n'y a rien que je déteste tant que les querelles, et assurément

il en faudrait une pour vous redonner de la mémoire. Rien de ce qui

vous fait de la peine ne me donnera de plaisir; ainsi, j'accepte le

programme que vous m'annoncez. Nous avons eu, en effet, une heureuse

inspiration l'autre jour. Quelle neige et quelle pluie! Quel chagrin si

vous m'aviez remis à aujourd'hui! Vous craignez toujours les premiers

mouvements; ne voyez-vous pas que ce sont les seuls qui vaillent

quelque chose et qui réussissent toujours? Le diable est lent, je

crois, de son naturel et se décide toujours pour le plus long chemin.

Ce soir, je suis allé aux Italiens, où je me suis assez amusé, bien

qu'on ait fait un succès de claqueurs à mon ennemie madame Viardot.

J'ai reçu des livres d'Espagne que j'attendais pour travailler Ã

quelque chose; en sorte que je suis assez in _high spirits_ pour le

moment. Je souhaite que vous pensiez un peu à moi, et surtout que

nous pensions ensemble. Adieu; je suis charmé que ces épingles vous

plaisent. J'avais craint qu'elles ne vous eussent inspiré du mépris;

mais, malgré le plaisir que j'aurais à vous les voir porter, ne mettez

pas le châle bleu la première fois. Vous avez dit avec beaucoup de

raison qu'il était trop voyant.

L

Paris, lundi soir, février 1843.

Si je ne craignais de vous gâter, je vous dirais tout le plaisir que

m'ont causé votre lettre, la toute gracieuse promesse que vous me

faites, et surtout cette impatience de voir revenir le temps sec.

N'est-ce pas une grande folie de votre part de vouloir prendre des

termes fixes pour nos promenades, comme si nous pouvions jamais être

assurés d'un jour? N'avais-je pas bien raison de dire: le plus souvent

que vous pourrez? Il faut toujours supposer, quand il y aura du beau

temps pendant deux jours, qu'il pleuvra deux mois de suite après.

Qu'importe, si, au bout de l'année, nous nous trouvons en avance de

quelques jours de promenade? Votre lettre est, en effet, toute de

premier mouvement; c'est pour cela que je l'aime tant. Je crains

seulement que vous n'ayez de si bonnes dispositions que parce que nous

ne pouvons en profiter. Cependant, vos bonnes promesses me rassurent

un peu, et vous auriez trop de reproches à vous faire si vous ne les

teniez pas. Vous m'avez fait venir toute sorte de pensées, l'autre

soir aux Italiens, avec votre costume couleur d'arc-en-ciel. Mais vous

n'avez pas besoin de coquetterie avec moi. Je ne vous aime pas mieux en

arc-en-ciel qu'en noir...

En vérité, avez-vous été furieuse contre moi par réflexion? Alors, ce

serait un premier mouvement qui aurait été mauvais pour moi l'autre

jour, et cela me ferait peine et plaisir. Je saurai lequel des deux en

vous voyant.

Je connais la superstition des couteaux et des instruments tranchants,

mais point celle des piquants. J'aurais cru, au contraire, que cela

signifiait attachement, et c'est cela peut-être qui m'a fait choisir

les épingles. Vous rappelez-vous que vous n'avez pas voulu me laisser

ramasser les vôtres chez madame de P...? J'ai cela encore sur le cœur

avec bien d'autres griefs contre vous. Je vous les pardonne tous

aujourd'hui, mais je les retrouverai aussi révoltants lorsque vous y

en aurez ajouté d'autres. C'est un grand malheur que de ne pouvoir

oublier. J'écris aujourd'hui comme un chat, je ne puis encore tailler

ma plume, et je ne sais si vous pourrez lire mon griffonnage. Il est

presque aussi intelligible que ce que vous écrivez en blanc. Je suppose

que vous allez fort dans le monde ce carnaval. En rangeant ma table,

je m'aperçois que je ne suis point allé à un bal chez le directeur de

l'Opéra. Où est le bon temps où j'y prenais plaisir? Maintenant, tout

cela m'ennuie horriblement. Ne vous semblé-je pas bien vieux?

Le temps a l'air de vouloir se remettre, mais je n'ose rien dire. J'ai

juré de vous laisser toute liberté.--Théodore Hook est mort. Avez-vous

lu _Ernest Maltravers_ et _Alice_, de Bulwer? Il y a des tableaux

charmants d'amour jeune et d'amour vieux. Je les ai tous les deux Ã

votre service.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 66 / 198 题