Paris, mardi soir.
Je ne vous comprends pas et je suis tenté de vous prendre pour la
pire de toutes les coquettes. Votre première lettre, où vous me dites
que vous ne me connaissez plus, m'avait mis de mauvaise humeur et je
n'y ai pas répondu tout de suite. Aussi vous me dites, avec beaucoup
d'amabilité, que vous ne voulez pas me voir, de peur de vous ennuyer de
moi. Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six
ans, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé trois ou
quatre heures ensemble, dont la moitié à ne nous rien dire. Cependant,
nous nous connaissons assez pour que vous ayez pris quelque estime de
moi, et vous m'en avez donné la preuve jeudi. Nous nous connaissons
même plus que ne font des gens qui se seraient vus dans le monde,
depuis le temps que nous causons ensemble assez librement par lettres.
Convenez qu'il est peu flatteur pour mon amour-propre que vous me
traitiez ainsi après six ans. Au reste, comme je n'ai pas de moyen de
combattre vos résolutions, il en sera de celle-ci ce que vous voudrez,
mais je trouve un peu niais de ne pas nous voir. Je vous demande pardon
de ce mot, qui n'est ni poli ni amical, mais qui est malheureusement
vrai, à mon sens du moins. Je ne me suis nullement moqué de vous
l'autre soir. Je vous ai même trouvé beaucoup d'aplomb. Quant au
cachet antique, vous en verrez une empreinte sur cette lettre, et il
est à vos ordres, lorsque vous m'aurez dit où je dois vous le donner;
non, comment je dois l'envoyer. N'offensons pas l'_eternal fitness of
things._ Je ne vous demande rien en échange, par la raison que tout ce
que je vous ai demandé, vous me l'avez refusé. Si vous croyez faire mal
en me voyant, ne faites-vous point mal en m'écrivant? Comme je ne suis
pas très-fort sur votre catéchisme, cette question demeure embrouillée
pour moi. Je vous parle trop durement, peut-être; mais vous m'avez fait
de la peine, et les choses que j'ai sur le cÅur, je ne m'en délivre
pas comme vous, en mangeant des gâteaux. En vérité, cela est digne de
Cerbère.