Mardi soir, octobre 1842.
Je n'ai rien perdu, comme il semble, à attendre votre réponse; elle
est très-laborieusement méchante. Mais la méchanceté ne vous va pas,
croyez-moi; abandonnez ce style et reprenez votre ton de coquetterie
ordinaire, qui vous sied à merveille. Il y aurait de la cruauté de ma
part à vouloir vous voir, puisque cela vous rendrait si malade qu'il
faudrait une quantité extraordinaire de gâteaux pour vous guérir. Je
ne sais où vous avez pris que j'ai des amis dans les quatre coins
du monde. Vous savez bien que je n'en ai qu'un ou qu'une à Madrid.
Croyez que je suis très-reconnaissant de la magnanimité que vous avez
montrée à mon égard, l'autre soir aux Italiens. J'apprécie comme je le
dois la condescendance avec laquelle vous m'avez montré votre figure
pendant deux heures, et je dois à la vérité de dire que je l'ai fort
admirée, comme aussi vos cheveux, que je n'avais jamais vus d'aussi
près; quant à cette assertion que vous ne m'avez rien refusé de ce
que je vous avais demandé, vous aurez quelques millions d'années de
purgatoire pour cette belle menterie. Je vois bien que vous avez envie
de ma pierre étrusque, et, comme je suis encore plus magnanime que
vous, je ne vous dirai pas, comme Léonidas: «Viens et prends!» mais
je vous demanderai encore comment vous voulez que je vous l'envoie.
Je ne me rappelle pas vous avoir comparée à Cerbère; mais vous avez
bien quelques rapports, non-seulement parce que vous aimez beaucoup,
comme lui, les gâteaux, mais aussi parce que vous avez trois têtes, je
veux dire trois cerveaux: l'un d'une coquetterie effroyable, l'autre
d'un vieux diplomate; le troisième, je ne vous le dirai pas, parce
qu'aujourd'hui je ne veux vous dire rien d'aimable. Je suis très-malade
et très-tourmenté de plusieurs tuiles qui me sont tombées sur la tête.
Si vous avez quelque crédit sur le Destin, priez-le qu'il me traite
bien d'ici à deux ou trois mois. Je viens de voir _Frédégonde_, qui m'a
ennuyé fort, malgré mademoiselle Rachel, qui a de très-beaux yeux noirs
sans blanc, comme le diable, dit-on.