«Cependant, dit notre confrère, le moment suprême était arrivé. Le
général Ivanof avait donné l'ordre au 23e, au 56e, au 53e et à un
bataillon du 6e de s'élancer à l'assaut d'Aïvas-Tabia. Le 23e, qui
s'avançait en tête, s'efforça de parvenir jusqu'au réseau des fils de
fer. Il est accueilli par une grêle de balles, qui, en quelques minutes,
lui cause des pertes terribles. Il creuse hâtivement des tranchées, il
s'abrite, il avance par bonds, il arrive jusqu'aux fils de fer, qu'il
commence à briser à coups de pioche, à coups de pelle, à coups de
crosse. Mais alors la fusillade turque est si intense que ce qui reste
du régiment a un instant d'hésitation et commence à reculer. Il a déjà
perdu 2.000 hommes. C'est alors que le colonel s'élance en tête de ses
soldats, portant lui-même le drapeau du régiment. En même temps, des
batteries d'artillerie de campagne et des «howitzers» viennent, sous un
feu terrible, se mettre en position tout près du 23e régiment, qui,
reprenant courage, se rue de nouveau. Il est 5 heures du matin. Le 23e,
à l'assaut, se fraie un passage à travers les fils de fer barbelés. Les
hommes lancent leurs capotes sur les ronces d'acier, puis ils passent
tant bien que mal, grâce à ce bizarre expédient. Les Turcs, en face de
l'ascension obstinée de ces furieux que rien n'arrête, commencent à
hésiter à leur tour et, tout à coup saisis d'effroi, ils abandonnent
leur position et ils s'enfuient vers la ville.
» Les survivants du 23e sautent dans la tranchée. Ils sont dans le fort,
que ne défend aucune force, et aussitôt l'artillerie bulgare (non
seulement l'artillerie de campagne, mais un certain nombre d'obusiers)
arrive au galop dans Aïvas-Tabia et y prend position. Déjà, on apprend
qu'Hadjholou a été enlevé à 3 heures, et c'est le commencement de la
fin. Toute la ligne des autres forts de l'est, désormais tournée et
attaquée par le flanc, cède sans résistance. Aucune contre-attaque,
aucun essai de reconquérir les positions enlevées par les assaillants
n'est effectuera aucun, moment. La garnison de chaque fort s'enfuit,
frappée de panique, ou bien elle se rend sans coup férir dans les autres
secteurs.
[Illustration: Le général bulgare Ivanof, le vainqueur
d'Andrinople._--Phot. G. Woltz._]
[Illustration: La grande mosquée d'Andrinople. Cette photographie du
célèbre monument, que l'on avait annoncé à tort avoir été détruit par
les Turcs eux-mêmes avant l'entrée des Bulgares et qui est heureusement
intact, a été prise cet hiver, pendant le siège.]
Il en est de même partout. Les défenseurs des forts, trouvant leur
situation intenable, abandonnent la défense et mettent bas les armes.
Des milliers de soldats, qui ont jeté leur fusil, se précipitent,
affolés, vers la ville. Ils s'efforcent de se cacher dans les maisons
des habitants et de se procurer des vêtements civils. Et, pendant que se
passent ces scènes lamentables, deux régiments bulgares entrent
tranquillement, étendards déployés, dans la ville. A 10 heures du matin,
Choukri pacha, qui venait de faire arborer le drapeau blanc sur la tour
du guet et qui avait aussi, paraît-il, envoyé des parlementaires dans
les divers secteurs pour demander des assiégeants la cessation des
hostilités, n'a pas même le temps de voir revenir ceux-ci. Il est pris,
purement et simplement, dans l'un des forts, l'Hadirlik, où il s'était
réfugié.»
Ainsi s'écroulait, en quelques heures, la longue résistance de la
garnison d'Andrinople.
Ce brusque anéantissement laisse une impression d'étonnement, presque de
stupeur. On pouvait croire que la famine, les privations avaient
affaibli le moral des défenseurs. Il n'en est rien. La ville contenait
encore des approvisionnements en quantité. Certaines denrées, telles que
le sel et le sucre avaient atteint cent fois leur prix ordinaire; mais
le grain ne manquait pas; des troupeaux entiers de boeufs et de moutons
pâturaient dans les jardins; il fallut tuer les chevaux des officiers et
des attelages d'artillerie pour ne pas les laisser tomber vivants aux
mains des Bulgares. La soudaineté de l'ouragan d'obus qui s'abattit sur
eux, la fougue extraordinaire de l'attaque, paraissent avoir déconcerté
les garnisons des forts et provoqué, chez ces soldats fatigués, une
panique analogue à celle qui s'empara de leurs compagnons d'armes à
Kirk-Kilissé et Loule Bourgas. C'est la lassitude, non la faim, qui a eu
raison de l'armée de Choukri pacha.
[Illustration: UN CHEF-D'OEUVRE DE L'ARCHITECTURE OTTOMANE.--La grande
mosquée Sélimié d'Andrinople, aux 999 fenêtres.]
_Quel émouvant et magnifique symbole de la conquête que cette mosquée
d'Andrinople, dont les puissantes assises reposaient, depuis des
siècles, en terre ottomane, et qui, aujourd'hui, est tombée aux mains
chrétiennes! Pour ceux que la force des armes a conduits jusqu'en ce
sanctuaire de l'Islam, on ne saurait imaginer de prise plus superbe, ni
mieux faite pour exalter l'imagination populaire; et il n'en doit pas
être aussi de plus douloureuse au coeur des musulmans. A considérer ces
voûtes hardies, d'où pendent les fils innombrables des lustres, ces
colonnes, ces portiques, tout ce grandiose lieu de prière, on comprend
l'obstination de la résistance turque... La mosquée du sultan Sélim, la
mosquée aux 999 fenêtres, édifiée de 1568 à 1574 par Sinan, est une
merveille de l'architecture ottomane. Formant un immense carré, agrandi,
sur l'un des côtés, par l'enfoncement du «mihrab», elle dresse, à une
hauteur de 35 mètres, sa coupole, qui porte sur huit arcades aux piliers
arrondis. «La construction intérieure est en briques, sauf les piédroits
et les corniches qui sont en pierre dure, dit, dans son bel ouvrage sur
les Coupoles d'Orient et d'Occident, M. Alphonse Oosset; les piliers
sont recouverts en partie de marbre, et disposés par panneaux en
facettes étroites; les murs sont ornés de revêtements de faïence, puis
de peintures... Les lampes suspendues en cercle donnent l'échelle de
proportions à cet immense ensemble, où l'on ne sait ce qui est le plus à
admirer, de l'inspiration du génie ou de l'exécution.» Des informations,
aujourd'hui controuvées, avaient annoncé la destruction de la mosquée
Sélimié: ce chef-d'oeuvre n'a fort heureusement souffert aucun dommage
pendant le bombardement et après la chute de la ville._
[Illustration: L'INAUGURATION DU THÉÂTRE DES CHAMPS-ELYSÉES.--La façade
illuminée par le projecteur de la tour Eiffel.]
Cette partie de l'avenue Montaigne proche de la place de l'Aima, qui
était jusqu'à présent peu passagère le soir, est maintenant devenue,
entre 8 h. 1/2 et minuit, un foyer d'animation et de lumière. Le théâtre
des Champs-Elysées, où deux salles, l'une consacrée à la musique,
l'autre à la comédie, s'offrent simultanément au choix du public, a
fait, cette semaine, son ouverture, et c'est, à l'arrivée et au départ
des spectateurs, un va-et-vient d'automobiles croisant les rayons de
leurs lanternes, tandis que la façade marmoréenne de ce nouveau palais
resplendit, des portes jusqu'aux bas-reliefs du statuaire Bourdelle, de
la blanche clarté frisante que lui dispense le projecteur de la tour
Eiffel...
L'inauguration du théâtre de musique, avec _Benvenuto Cellini_--que
devait suivre, quelques jours plus tard, la première représentation de
_l'Exilée_ sur la scène de comédie--avait attiré une foule élégante et
choisie, curieuse de voir les nouveautés promises, depuis longtemps, aux
Parisiens. La salle claire, aérée, ne pouvait manquer de séduire par le
confortable de son aménagement, qui permet au spectateur des commodités
inaccoutumées, et par l'excellence de son acoustique. Il est certain
qu'un heureux et considérable effort a été réalisé, grâce à M. Gabriel
Astruc et à ses collaborateurs, les architectes Perret, pour doter la
capitale d'un nouveau théâtre où l'on puisse goûter parfaitement les
oeuvres lyriques; aussi le plaisir d'entendre a-t-il été sans mélange.
La salle elle-même, toute en marbre gris rehaussé par les dorures des
colonnes, avec sa coupole ornée d'importantes compositions décoratives
du peintre Maurice Denis, est d'aspect sévère, non exempt de froideur.
En ce moment où l'on s'ingénie à chercher un style inédit, tout essai,
si intéressant soit-il, surprend volontiers notre goût. Peut-être
regrettera-t-on seulement que celui-ci se soit trop directement inspiré
de l'art mis en honneur à Munich et à Dresde: transplanté à Paris, il
nous apparaît d'une solennité un peu sèche, délibérément indigente, et
par là s'écartant de toute tradition française.
[Illustration: A la «Comédie des Champs-Elysées» dirigée par M. Léon
Poirier: une scène de la pièce d'ouverture, _l'Exilée_, par M. Henry
Kistemaeckers.]
[Illustration: Angle de la salle et de la scène du Théâtre lyrique,
dirigé par M. Gabriel Astruc.--_Photographies Gerschel._ DEUX NOUVEAUX
THÉÂTRES DANS UN MÊME MONUMENT, AUX CHAMPS-ELYSÉES]
[Illustration: Devant les tribunes: le général Lyautey s'entretient avec
le consul d'Allemagne.--_Phot. Nadelar._]
[Illustration: L'automobile des ministres chérifiens qui arrivent de
Rabat pour assister au concours hippique.]
[Illustration: Le général Lyautey félicitant un des vainqueurs du
concours, M. de Vaugelas, dont le cheval a franchi 1 m. 70 de hauteur.
LA PREMIÈRE RÉUNION SPORTIVE ET MONDAINE AU MAROC: LE CONCOURS HIPPIQUE
DE CASABLANCA.--_Photographies de Mareschal._]
Casablanca est en voie de devenir--en attendant le port bien outillé et
les chemins de fer qui assureront sa prospérité--une des villes les
mieux policées et les plus élégantes de l'Afrique du Nord. A y vivre, on
ne se douterait point qu'il faut, presque chaque jour, continuer de se
battre un peu plus loin en terre marocaine, pour conserver aux régions
soumises et déjà organisées toute la sécurité qu'on leur a promise.
Donc, tandis que les combats se succèdent au seuil des régions encore
impénétrées, des réunions sportives et mondaines s'organisent à
Casablanca en pleine prospérité économique. Un officier de chasseurs
d'Afrique soutenu par le club élégant de la ville «l'Ampha Club», qui
réunit les personnalités les plus distinguées des colonies française et
anglaise, a pris l'initiative de ces réunions. Et voici comment fut
organisé le premier concours hippique du Maroc, qui eut lieu le 23, le
24 et le 25 mars, et dont le succès ne saurait étonner en ce pays où
tout le monde monte à cheval et où une belle monture est le premier luxe
des indigènes. Le résident général, qui fut un très brillant officier de
cavalerie, et Mme Lyautey assistaient à cette réunion où toutes les
notabilités étrangères étaient présentes ainsi que le pacha de
Casablanca, Sr Guebbas, et les ministres chérifiens venus exprès, en
automobile, de Rabat, pour suivre les épreuves que clôturèrent de
splendides fantasias.
[Illustration: UN JOUR DE TEMPÊTE A CASABLANCA.--La jetée assaillie par
un raz de marée.--_Phot. A. Fouet._]
La mauvaise saison s'est fait rudement sentir, cette année, sur les
côtes du Maroc, si peu propices aux navigateurs. Il ne s'est presque
point passé de semaine où l'on n'ait eu à signaler quelque accident
maritime, dû à la tempête, si souvent déchaînée en ces parages, et à
l'insuffisance des abris. Les ports mêmes n'y offrent point aux bateaux
de sûrs asiles: celui de Casablanca, que sa «barre» rend impraticable
par les gros temps, ne leur a donné, tout cet hiver, qu'une hospitalité
précaire. Tout récemment encore, le 23 mars, un raz de marée d'une
extrême violence s'est abattu sur ses quais, les envahissant de ses eaux
furieuses; mal contenues par les jetées trop basses, elles vinrent
inonder les bâtiments de la douane, non sans grand dommage pour les
marchandises qui y étaient déposées. Le même jour, deux voiliers
étrangers se perdaient corps et biens dans 'la rade de Rabat, tandis
qu'un troisième, la _Marguerite_, battant pavillon français, allait
s'échouer, près de la ville, devant la caserne du tabor de police.
Quelle fut l'impétuosité du raz de marée, à Casablanca, notre
photographie le montre de saisissante manière: le petit port assailli
par les vagues, sur lequel se dressent, abandonnées, les grues
inactives, la barre qui roule, toute proche, ses flots menaçants, les
navires mouillés au large, composent une sinistre image... Mieux que
tout commentaire, elle fait comprendre l'urgente nécessité des travaux
d'aménagement reconnus indispensables, et dont l'adjudication, conclue
la semaine passée, permet d'espérer la réalisation prochaine.
[Illustration: DES AILES!--Une colonie d'hirondelles de mer dans un îlot
de l'archipel des Philippines. _Phot. Chartes Martin._]
Cette gravure qui semble un fragment de «poncif» pour frise décorative
est la reproduction sans retouche d'un instantané pris par un voyageur,
M. Charles Martin, dans un îlot de l'archipel des Philippines. Elle
représente une envolée de sternes, les unes tachetées de gris, les
autres recouvertes d'une livrée noire, toutes également blanches sous
les ailes et sous le ventre.
La forme élancée de la sterne lui a valu le nom populaire d'hirondelle
de mer. Pourtant ce gracieux palmipède a des moeurs bien différentes de
celles du passereau qui vient nous annoncer chaque année le retour du
printemps.
La sterne est essentiellement un oiseau de mer. Elle vit par bandes qui
creusent leurs nids sur quelque plage déserte, en plein Océan, ou aussi
loin que possible d'une région habitée. Dès que les petits sont en âge
de voler, elles émigrent en masse vers quelque terre lointaine, et,
intrépides voyageuses, parcourent ainsi des distances inimaginables.
Nous citerons le cas d'une des trente-huit espèces du genre: la sterne
arctique. Cet oiseau pond ses oeufs et élève sa petite famille dans les
parages du Pôle Nord, et s'en retourne hiverner sur les rivages du
continent antarctique! Sauf le temps de la nidaison, sa vie se passe à
faire la navette entre les deux extrémités de l'axe de la terre.
[Illustration: M. Maurice Bertrand. M. Edwards. M. A. Hébrard. Dr. A. de
Rothschild. M. H. Bernstein.]
[Illustration: Cte Hallez Claparède. Cte Boni de Castellane. M.
Messager. M. Astruc. H. Sem dessinant M. Paul Robert.]
UNE FANTAISIE DÉCORATIVE AU THÉÂTRE DES CHAMPS-ELYSÉES.--Des croquis
grandeur nature crayonnés par Sem sur les murs du bar.
Tandis que, dans ce théâtre des Champs-Elysées dont l'inauguration a été
l'événement parisien de la semaine, la façade s'orne d'une noble frise
due au statuaire Bourdelle, qui a également composé. pour l'atrium
d'entrée et les couloirs des loges, une suite de bas-reliefs
mythologiques, d'autres parties de ce palais où tout concourt au plaisir
des yeux ont reçu une décoration moins sévère. Un élégant bar-fumoir y
accueille, pendant l'entr'acte, les spectateurs désireux d'échanger
quelques propos parmi les nuées légères des cigarettes: pour égayer ce
lieu aimable, où, les soirs de «générale» passeront tant de
contemporains notoires, quel artiste était plus désigné que Sem, leur
dessinateur attitré? Il a croqué, avec sa verve coutumière, sur deux
panneaux appliqués aux murs, et qui ne paraissent point s'en distinguer,
quelques-unes des silhouettes sans lesquelles on n'imagine pas le
Tout-Paris de 1913. Exécutées à la grandeur naturelle, elles donnent
l'impression d'avoir été jetées, d'un crayon preste, sur la pierre même.
Ainsi vivantes et toutes proches, elles serviront de fond, si l'on peut
dire, aux causeries qui s'échangeront là, entre deux actes...
[Illustration: L'Institut et le Collège français de Madrid.]