LA PRISE D'ANDRINOPLE

_Les communications entre Andrinople et Sofia restent momentanément

difficiles et d'une désespérante lenteur. Aucune des photographies ou

des correspondances dont l'envoi nous a été annoncé par dépêche n'a donc

pu nous parvenir encore et ne nous parviendra avant la fin de cette

semaine._

_On ignorerait tout, d'ailleurs, des conditions exactes dans lesquelles

s'est produite la chute d'Andrinople, si deux longs et importants

télégrammes d'un correspondant français et d'un correspondant italien

(M. Ludovic Naudeau, du_ Journal, _et M. Luigi Barzini, du_ Corriere

délia Sera) _n'avaient complété les brefs communiqués des états-majors

bulgare et serbe et projeté un peu de lumière dans la chaos des

nouvelles contradictoires et fantaisistes provenant de Sofia ou de

Belgrade: prétendu anéantissement de la ville et de ses mosquées, mort

supposée de Choukri pacha, etc._

_Notre collaborateur M. Réginald Kann--que nous avions envoyé, nos

lecteurs le savent, en Bulgarie, après la rupture de l'armistice et la

reprise des hostilités--serait arrivé à Andrinople dès le 27 mars avec

MM. Naudeau et Barzini s'il n'avait été victime, à son retour de

Silistrie, d'un assez grave accident dont il se remet peu à peu, mais

qui a nécessité son retour en France._

_Quand M. Gustave Babin, parti à son tour pour la Bulgarie, a atteint

Sofia, Andrinople était déjà aux mains des alliés. Il a pourtant

continué sa route, et les impressions, les descriptions que nous

attendons de lui auront un intérêt d'autant plus grand qu'elles seront

illustrées d'après nature de dessins de M. Georges Scott._

_A la nouvelle de la chute d'Andrinople, nous avons pensé en effet que

le peintre des émouvantes scènes de guerre dans les Balkans, dont

plusieurs ont été reproduites ici même il y a trois semaines, devait

aller sur les lieux compléter son admirable collection de Kirk-Kilissé

et de Loule-Bourgas._

_M. Georges Scott a reçu aussitôt les autorisations nécessaires et, par

l'Orient-Express jusqu'à Sofia, par les trains militaires ensuite, a

gagné Andrinople où il a dû arriver mercredi, en compagnie de MM. les

députés Messimy, ancien ministre de la Guerre, et Bênazet, rapporteur de

la commission de l'armée._

_En attendant ses envois et ceux de M. Gustave Babin, voici un exposé

succinct de tout ce que l'on sait actuellement de l'événement le plus

sensationnel de la guerre des Balkans:_

La chute d'Andrinople, si longtemps, si fiévreusement attendue à Sofia,

peut être célébrée par les Bulgares comme une belle et glorieuse

victoire, mais elle ne met pas nécessairement fin à la guerre. Des trois

points où les armées adverses de Thrace se trouvaient face à face,

Boulaïr, Tchataldja, Andrinople, ce dernier est le seul dont la

conservation ne semblait pas d'un intérêt vital pour les Ottomans. La

perte des lignes de Tchataldja eût livré Constantinople au vainqueur;

l'occupation de la péninsule de Gallipoli eût permis à la flotte grecque

de pénétrer dans la Marmara et de bombarder Stamboul à revers; avec

Andrinople, les Turcs ne voient disparaître qu'un gage précieux pour les

négociations de paix et la capitulation de Choukri pacha, quoiqu'elle

libère d'importants contingents alliés, modifie moins la situation

stratégique que la situation morale au préjudice de la Turquie.

Pour les Bulgares, quel soulagement! C'est l'épine qu'on s'arrache du

pied, le cauchemar persistant qui se dissipe. De même que la résistance

de Port-Arthur gêna, pendant toute l'année 1904, le haut commandement

japonais sur le Chaho; de même la présence, sur sa ligne de

communications, de la forteresse ennemie, a entravé constamment les

opérations du général Savof.

L'Illustration, No. 3658, 5 Avril 1913 · 第 13 / 42 题