Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
CORNEILLE.
[846] Henri II, duc de Longueville, né en 1595, se maria à vingt
et un ans à Louise (fille de Charles de Bourbon Soissons), qui
mourut en 1637. Ce fut seulement en 1642 qu'il épousa la soeur du
grand Condé, dont Villefore a esquissé la vie et que M. Cousin
nous a si bien fait connaître. «M. le duc de Longueville, dit
Segrais, faisoit pension aux gens de lettres et particulièrement
aux habiles généalogistes, comme à M. de Sainte-Marthe et M. du
Bouchet.» (_OEuvres_, tome II, _Mémoires anecdotes_, p. 53.) Il
mourut à Rouen en 1663--L'_Épître dédicatoire_ figure dans toutes
les impressions antérieures à 1660: nous nous conformons au texte
de l'édition de 1632; c'est la seule qui donne la _Préface_ et
l'_Argument_.
[847] VAR. (édit. de 1644-1657): qu'à les produire.
[848] Les mots: «de ma part» ne sont que dans l'édition de 1632.
PRÉFACE.
Pour peu de souvenir qu'on ait de _Mélite_, il sera fort aisé de
juger, après la lecture de ce poëme, que peut-être jamais deux pièces
ne partirent d'une même main, plus différentes et d'invention et de
style. Il ne faut pas moins d'adresse à réduire un grand sujet qu'à en
déduire un petit; et si je m'étois aussi dignement acquitté de
celui-ci qu'heureusement de l'autre, j'estimerois avoir en quelque
façon approché de ce que demande Horace au poëte qu'il instruit, quand
il veut qu'il possède tellement ses sujets, qu'il en demeure toujours
le maître, et les asservisse à soi-même, sans se laisser emporter par
eux[849]. Ceux qui ont blâmé l'autre de peu d'effets auront ici de
quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me
suivre au théâtre, et si la quantité d'intriques et de rencontres
n'accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les
supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de
reconnoître par la lecture que ce n'est pas ma faute. Il faut
néanmoins que j'avoue que ceux qui n'ayant vu représenter _Clitandre_
qu'une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables,
vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si
courtes, que le moindre défaut, ou d'attention du spectateur, ou de
mémoire de l'acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la suite, et
ôte presque l'entière intelligence de ces grands mouvements dont les
pensées ne s'égarent point du fait, et ne sont que des raisonnements
continus sur ce qui s'est passé. Que si j'ai renfermé cette pièce dans
la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point
mis _Mélite_, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant.
Aujourd'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent:
pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce
n'est pas faute de la connoître. Il est vrai qu'on pourra m'imputer
que m'étant proposé de suivre la règle des anciens, j'ai renversé leur
ordre, vu qu'au lieu des messagers qu'ils introduisent à chaque bout
de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs
personnages, j'ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette
nouveauté pourra plaire à quelques-uns; et quiconque voudra bien peser
l'avantage que l'action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne
trouvera pas étrange que j'aye mieux aimé divertir les yeux
qu'importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de
cette méthode, j'en aye pris la beauté, sans tomber dans les
incommodités que les Grecs et les Latins, qui l'ont suivie, n'ont su
d'ordinaire ou du moins n'ont osé éviter. Je me donne ici quelque
sorte de liberté de choquer les anciens, d'autant qu'ils ne sont plus
en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la
recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont
jamais à leur période[850], il m'est permis de croire qu'ils n'ont pas
tout su, et que de leurs instructions on peut tirer des lumières
qu'ils n'ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui
nous ont frayé le chemin, et qui après avoir défriché un pays fort
rude, nous ont laissé à le cultiver. J'honore les modernes sans les
envier, et n'attribuerai jamais au hasard ce qu'ils auront fait par
science, ou par des règles particulières qu'ils se seront eux-mêmes
prescrites; outre que c'est ce qui ne me tombera jamais en la pensée,
qu'une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l'esprit[851] à
tant de reprises, et s'imprimer tant de contraires mouvements, se
puisse faire par aventure. Il n'en va pas de la comédie comme d'un
songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu,
ou comme d'un sonnet ou d'une ode, qu'une chaleur extraordinaire peut
pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l'antiquité nous
parle bien de l'écume d'un cheval qu'une éponge jetée par dépit sur
un tableau exprima parfaitement, après que l'industrie du peintre n'en
avoit su venir à bout[852]; mais il ne se lit point que jamais un
tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je
laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu'il ne me
coûtât ici qu'à nommer[853]. Si mon sujet est véritable, j'ai raison
de le taire; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne
sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l'histoire,
d'attribuer à un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des
aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume?
Ma scène est donc en un château d'un roi, proche d'une forêt; je n'en
détermine ni la province ni le royaume: où vous l'aurez une fois
placée, elle s'y tiendra. Que si l'on remarque des concurrences[854]
dans mes vers, qu'on ne les prenne pas pour des larcins. Je n'y en ai
point laissé que j'aye connues, et j'ai toujours cru que pour belle
que fût une pensée, tomber en soupçon de la tenir d'un autre, c'est
l'acheter plus qu'elle ne vaut; de sorte qu'en l'état que je donne
cette pièce au public, je pense n'avoir rien de commun avec la plupart
des écrivains modernes, qu'un peu de vanité que je témoigne ici.
[849] Dans l'_Art poétique_, où les mots «au poëte qu'il instruit»
nous invitent à chercher cette citation, il n'y a guère qu'un
passage qui ait quelque rapport avec la pensée exprimée ici; c'est
l'hémistiche: _cui lecta potenter erit res_, qui, d'après
plusieurs commentateurs, signifie que le sujet doit être choisi
de manière à ne pas surpasser les forces de l'auteur et à pouvoir
être gouverné, dominé par lui. Mais n'est-il pas possible que
cette fois encore Corneille ait cité de mémoire et que confondant
une idée toute morale avec un précepte littéraire, il ait eu en
vue ce vers bien connu de la 1re épître du 1er livre d'Horace (v.
19):
_Et mihi res, non me rebus subjungere conor?_
[850] _Période_, employé d'une manière absolue, dans le sens de la
locution ordinaire: _le plus haut période_.
[851] Appliquer l'esprit.
[852] Valère Maxime (livre VIII, chap. II) ne nomme pas le
peintre. Pline (livre XXXV, chap. XL) attribue le fait à Néalcès;
Sextus Empiricus (_Hypotyposes pyrrhoniennes_, livre I, chap.
XII), à Apelle.
[853] A partir de l'édition de 1644, Corneille a déterminé le lieu
de la scène en faisant _du Roi_, dans la liste des acteurs, _un
roi d'Écosse_.
[854] _Concurrences_, rencontres, ici rencontres d'idées,
d'expressions.
ARGUMENT.
Rosidor, favori du Roi, étoit si passionnément aimé de deux des filles
de la Reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignoit Pymante, et
celle-là Clitandre. Ses affections toutefois n'étoient que pour la
première, de sorte que cette amour mutuelle n'eût point eu d'obstacle
sans Clitandre. Ce cavalier étoit le mignon du Prince, fils unique du
Roi, qui pouvoit tout sur la Reine sa mère, dont cette fille
dépendoit; et de là procédoient les refus de la Reine toutes les fois
que Rosidor la supplioit d'agréer leur mariage. Ces deux damoiselles,
bien que rivales, ne laissoient pas d'être amies, d'autant que Dorise
feignoit que son amour n'étoit que par galanterie, et comme pour avoir
de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle
entroit dans la confidence de Caliste, et se tenant toujours assidue
auprès d'elle, elle se donnoit plus de moyen de voir Rosidor, qui ne
s'en éloignoit que le moins qu'il lui étoit possible. Cependant la
jalousie la rongeoit au dedans, et excitoit en son âme autant de
véritables mouvements de haine pour sa compagne qu'elle lui rendoit de
feints témoignages d'amitié. Un jour que le Roi, avec toute sa cour,
s'étoit retiré en un château de plaisance proche d'une forêt, cette
fille, entretenant en ces bois ses pensées mélancoliques, rencontra
par hasard une épée: c'étoit celle d'un cavalier nommé Arimant,
demeurée là par mégarde depuis deux jours qu'il avoit été tué en duel,
disputant sa maîtresse Daphné contre Éraste. Cette jalouse, dans sa
profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à
perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et à son retour
conte à Caliste que Rosidor la trompe, qu'elle a découvert une secrète
affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu'ils avoient rendez-vous
dans le bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux
dernières faveurs: une offre en outre de les lui faire surprendre
éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de se
dérober, et se dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses
yeux témoins de cette perfidie. D'autre côté, Pymante, résolu de se
défaire de Rosidor, comme du seul qui l'empêchoit d'être aimé de
Dorise, et ne l'osant attaquer ouvertement, à cause de sa faveur
auprès du Roi, dont il n'eût pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de
Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à
Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l'affection qu'ils
avoient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait
rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés
en paysans. L'heure étoit la même que Dorise avoit donnée à Caliste, à
cause que l'un et l'autre vouloit être assez tôt de retour pour se
rendre au lever du Roi et de la Reine après le coup exécuté. Les lieux
mêmes n'étoient pas fort éloignés; de sorte que Rosidor, poursuivi par
ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise
avoit l'épée à la main, prête de l'enfoncer dans l'estomac de Caliste.
Il pare, et blesse toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si
malheureusement, que retirant son épée, elle se rompt contre la
branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient
Dorise, et sans la reconnoître, il la lui arrache, passe tout d'un
temps le tronçon de la sienne en la main gauche, à guise d'un
poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce
dernier, et met l'autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant
désarmée par Rosidor; et Caliste, sitôt qu'elle l'a reconnu, se pâme
d'appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine
contre Clitandre, qu'il prend pour l'auteur de cette perfidie, attendu
qu'ils sont ses domestiques et qu'il étoit venu dans ce bois sur un
cartel reçu de sa part. Dans ce mouvement, il voit Caliste pâmée, et
la croit morte: ses regrets avec ses plaies le font tomber en
foiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s'entr'aidant l'un à
l'autre à marcher, ils gagnent la maison d'un paysan, où elle lui
bande ses blessures. Dorise désespérée, et n'osant retourner à la
cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s'accommode de
celui de Géronte pour se mieux cacher. Pymante, qui alloit rechercher
les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avoit
jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état.
Après quelque mécompte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme,
contraint pour quelque occasion de se retirer de la cour, et le prie
de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque
échappatoire; mais s'étant aperçu à ses discours qu'elle avoit vu son
crime, et d'ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il
accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c'étoit
elle, de se servir de l'occasion, sinon d'ôter du monde un témoin de
son forfait, en ce lieu où il étoit assuré de retrouver son épée. Sur
le chemin, au moyen d'un poinçon qui lui étoit demeuré dans les
cheveux, il la reconnoît, et se fait connoître à elle: ses offres de
service sont aussi mal reçues que par le passé; elle persiste toujours
à ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l'assure qu'il l'a tué[855];
elle entre en furie, qui n'empêche pas ce paysan déguisé de l'enlever
dans cette caverne, où, tâchant d'user de force, cette courageuse
fille lui crève un oeil de son poinçon; et comme la douleur lui fait
y porter les deux mains, elle s'échappe de lui, dont l'amour tournée
en rage le fait sortir l'épée à la main de cette caverne, à dessein et
de venger cette injure par sa mort et d'étouffer ensemble l'indice de
son crime. Rosidor cependant n'avoit pu se dérober si secrètement
qu'il ne fût suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il
conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur, ne pouvant endurer
que la partie s'achevât sans lui, le quitte pour aller engager
l'écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette
résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé
Cléon, dont il apprend que Clitandre venoit de monter à cheval avec le
Prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude; et
ne sachant tous deux que juger de ce mécompte, ils vont de compagnie
en avertir le Roi. Le Roi, qui ne vouloit pas perdre ces cavaliers,
envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et
Lysarque avec une troupe d'archers au lieu de l'assignation, afin que,
si Clitandre s'étoit échappé d'auprès du Prince pour aller joindre son
rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les
deux corps des gens de Clitandre, qu'il renvoie au Roi par la moitié
de ses archers, cependant qu'avec l'autre il suit une trace de sang
qui le mène jusques au lieu où Rosidor et Caliste s'étoient retirés.
La vue de ces corps fait soupçonner au Roi quelque supercherie de la
part de Clitandre, et l'aigrit tellement contre lui, qu'à son retour
de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu'on lui en dît même
le sujet. Cette colère s'augmente par l'arrivée de Rosidor tout
blessé, qui, après le récit de ses aventures, présente au Roi le
cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu
par son page: si bien que le Roi, ne doutant plus de son crime, le
fait venir en son conseil, où, quelque protestation que pût faire son
innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur
de se voir comme forcé de le donner aux prières de son fils, s'il
attendoit son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle; et
redoutant que le Prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier
qu'il affectionnoit, il le va chercher encore une fois à la chasse
pour l'en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend
le Prince à la chasse; ses gens, effrayés de la violence des foudres
et des orages, qui çà qui là cherchent où se cacher: si bien que,
demeuré seul, un coup de tonnerre lui tue son cheval sous lui. La
tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu'un paysan poursuivoit
l'épée à la main (c'étoit Pymante et Dorise). Il étoit déjà terrassé,
et près de recevoir le coup de la mort; mais le Prince, ne pouvant
souffrir une action si méchante, tâche d'empêcher cet assassinat.
Pymante, tenant Dorise d'une main, le combat de l'autre, ne croyant
pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par sa
mort. Dorise reconnoît le Prince, et s'entrelace tellement dans les
jambes de son ravisseur, qu'elle le fait trébucher. Le Prince saute
aussitôt sur lui, et le désarme; l'ayant désarmé, il crie ses gens, et
enfin deux veneurs paroissent chargés des vrais habits de Pymante,
Dorise et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet
extraordinaire du foudre, qui avoit consommé trois corps, à ce qu'ils
s'imaginoient, sans toucher à leurs habits. C'est de là que Dorise
prend occasion de se faire connoître au Prince, et de lui déclarer
tout ce qui s'est passé dans ce bois. Le Prince étonné commande à ses
veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens: en même
temps Cléon arrive, qui fait le récit au Prince du péril de Clitandre,
et du sujet qui l'avoit réduit en l'extrémité où il étoit. Cela lui
fait reconnoître Pymante pour l'auteur de ces perfidies; et l'ayant
baillé à ses veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le
château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au Roi
avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après
lui. Le Roi venoit de conclure avec la Reine le mariage de Rosidor et
de Caliste, sitôt qu'il seroit guéri, dont Caliste étoit allée porter
la nouvelle au blessé; et après que le Prince lui eut fait connoître
l'innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet
toute sorte de faveurs pour récompense du tort qu'il lui avoit pensé
faire. De là il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant
voir par là de quelle façon ses sujets vengeroient un attentat fait
sur leur prince. Le Prince obtient un pardon pour Dorise, qui lui
avoit assuré la vie; et la voulant désormais favoriser, en propose le
mariage à Clitandre, qui s'en excuse modestement. Rosidor et Caliste
viennent remercier le Roi, qui les réconcilie avec Clitandre et
Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de
s'entr'aimer, puisque lui et le Prince le desirent, leur donnant
jusques à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme,
Afin de voir alors cueillir en même jour
A deux couples d'amants les fruits de leur amour[856].
[855] Dans l'édition de 1632 on lit: «qu'il la tue.» C'est une
faute d'impression: voyez la scène VII de l'acte III.
[856] Ce sont, à peu près, les deux vers qui terminent la pièce:
Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour, etc.
EXAMEN.
Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de _Mélite_ m'apprit
qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre[857] heures: c'étoit
l'unique règle que l'on connût en ce temps-là. J'entendis que ceux du
métier la blâmoient de peu d'effets, et de ce que le style en
étoit[858] trop familier. Pour la justifier contre cette censure par
une espèce de bravade, et montrer que ce genre de pièces avoit les
vraies beautés de théâtre, j'entrepris d'en faire une régulière
(c'est-à-dire dans ces vingt et quatre heures), pleine d'incidents, et
d'un style plus élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je
réussis parfaitement[859]. Le style en est véritablement plus fort que
celui de l'autre; mais c'est tout ce qu'on y peut trouver de
supportable. Il est mêlé[860] de pointes comme dans cette première;
mais ce n'étoit pas alors un si grand vice dans le choix des pensées,
que la scène en dût être entièrement purgée. Pour la constitution,
elle est si désordonnée, que vous avez de la peine à deviner qui sont
les premiers acteurs. Rosidor et Caliste sont ceux qui le paroissent
le plus par l'avantage de leur caractère et de leur amour mutuel; mais
leur action finit dès le premier acte avec leur péril; et ce qu'ils
disent au troisième et au cinquième ne fait que montrer leurs visages,
attendant que les autres achèvent. Pymante et Dorise y ont le plus
grand emploi; mais ce ne sont que deux criminels qui cherchent à
éviter la punition de leurs crimes, et dont même le premier en attente
de plus grands pour mettre à couvert les autres. Clitandre, autour de
qui semble tourner le noeud de la pièce, puisque les premières
actions vont à le faire coupable, et les dernières à le justifier,
n'en peut être qu'un héros bien ennuyeux, qui n'est introduit que pour
déclamer en prison, et ne parle pas même à cette maîtresse dont les
dédains servent de couleur à le faire passer pour criminel. Tout le
cinquième acte languit comme celui de _Mélite_ après la conclusion des
épisodes, et n'a rien de surprenant, puisque, dès le quatrième, on
devine tout ce qui doit arriver[861], hormis le mariage de Clitandre
avec Dorise, qui est encore plus étrange que celui d'Éraste, et dont
on n'a garde de se défier.
[857] VAR. (édit. de 1660): vingt-quatre. De même six lignes plus
bas.
[858] VAR. (édit, de 1660): de ce que le style étoit.
[859] Voyez la _Notice_, p. 258.
[860] VAR. (édit. de 1660): il est encor mêlé.
[861] VAR. (édit. de 1660-1668): tout ce qui doit y arriver.
Le Roi et le Prince son fils y paroissent dans un emploi fort
au-dessous de leur dignité: l'un n'y est que comme juge, et l'autre
comme confident de son favori. Ce défaut n'a pas accoutumé de passer
pour défaut: aussi n'est-ce qu'un sentiment particulier dont je me
suis fait[862] une règle, qui peut-être ne semblera pas déraisonnable,
bien que nouvelle.
Pour m'expliquer, je dis qu'un roi, un héritier de la couronne, un
gouverneur de province, et généralement un homme d'autorité, peut
paroître sur le théâtre en trois façons: comme roi, comme homme, et
comme juge; quelquefois avec deux de ces qualités, quelquefois avec
toutes les trois ensemble. Il paroît comme roi seulement quand il n'a
intérêt qu'à la conservation de son trône, ou de sa vie, qu'on attaque
pour changer l'État, sans avoir l'esprit agité d'aucune passion
particulière; et c'est ainsi qu'Auguste agit dans _Cinna_, et Phocas
dans _Héraclius_. Il paroît comme homme seulement quand il n'a que
l'intérêt d'une passion à suivre ou à vaincre, sans aucun péril pour
son État; et tel est Grimoald dans les trois premiers actes de
_Pertharite_, et les deux reines dans _Don Sanche_. Il ne paroît enfin
que comme juge quand il est introduit sans aucun intérêt pour son
État, ni pour sa personne, ni pour ses affections, mais seulement pour
régler celui des autres, comme dans ce poëme et dans _le Cid_; et on
ne peut[863] désavouer qu'en cette dernière posture il remplit assez
mal la dignité d'un si grand titre, n'ayant aucune part en l'action
que celle qu'il y veut prendre pour d'autres, et demeurant bien
éloigné de l'éclat des deux autres manières. Aussi on[864] ne le
donne jamais à représenter aux meilleurs acteurs; mais il faut qu'il
se contente de passer par la bouche de ceux du second ou du troisième
ordre. Il peut paroître comme roi et comme homme tout à la fois quand
il a un grand intérêt d'État et une forte passion tout ensemble à
soutenir, comme Antiochus dans _Rodogune_, et Nicomède dans la
tragédie qui porte son nom; et c'est, à mon avis, la plus digne
manière et la plus avantageuse de mettre sur la scène des gens de
cette condition, parce qu'ils attirent alors toute l'action à eux, et
ne manquent jamais d'être représentés par les premiers acteurs. Il ne
me vient point d'exemple en la mémoire où un roi paroisse comme homme
et comme juge, avec un intérêt de passion pour lui, et un soin de
régler ceux des autres sans aucun péril pour son État; mais pour voir
les trois manières ensemble, on les peut aucunement remarquer dans les
deux gouverneurs d'Arménie et de Syrie, que j'ai introduits, l'un dans
_Polyeucte_ et l'autre dans _Théodore_. Je dis aucunement, parce que
la tendresse que l'un a pour son gendre, et l'autre pour son fils, qui
est ce qui les fait paroître comme hommes, agit si foiblement, qu'elle
semble étouffée sous le soin qu'a l'un et l'autre de conserver sa
dignité, dont ils font tous deux leur capital[865]; et qu'ainsi on
peut dire en rigueur qu'ils ne paroissent que comme gouverneurs qui
craignent de se perdre, et comme juges qui par cette crainte dominante
condamnent ou plutôt s'immolent ce qu'ils voudroient conserver.
[862] VAR. (édit. de 1660-1668): dont je me fais.
[863] VAR. (édit. de 1660-1664): et l'on ne peut pas.
[864] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on.
[865] _Capital_, substantivement, affaire principale, principal
intérêt.