Là, là, n'en riez point: autrefois en mon temps

D'aussi beaux fils que vous étoient assez contents, 1810

Et croyoient de leur peine avoir trop de salaire

Quand je quittois un peu mon dédain ordinaire.

A leur compte, mes yeux étoient de vrais soleils

Qui répandoient partout des rayons nompareils;

Je n'avois rien en moi qui ne fût un miracle; 1815

Un seul mot de ma part leur étoit un oracle....

Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est-ce-ci?

Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi[830]!

Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte[831],

On ne se moque point des femmes de ma sorte, 1820

Et je ferai bien voir à vos feux empressés

Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[762] _Var. Derrière la tapisserie._ (1633-57)--_Il est derrière

le théâtre._ (1663 en marge.)

[763] _Var._ Et moi, quand je devrois passer pour Proserpine.

(1633-63)

[764] _Var._ Adieu; soûle à ton dam ton curieux desir. (1633-57)

[765] _Var._ ÉRASTE, _l'épée au poing_. (1633-57)--_L'épée à la

main._ (1660)

[766] _Var._ La honte et le devoir leur parle de m'attendre.

(1657)

[767] _Var._ La peur renverse tout, et dans ce désarroi

Elle saisit si bien les ombres et leur roi. (1633-57)

[768] _Var._ De leurs flambeaux puants ont éteint la lumière.

Et tiré de leur chef les serpents d'alentour,

De crainte que leurs yeux fissent quelque faux jour,

Dont la foible lueur, éclairant ma poursuite,

A travers ces horreurs me pût trahir leur fuite.

Éaque épouvanté se croit trop en danger,

Et fuit son criminel au lieu de le juger;

Clothon même et ses soeurs, à l'aspect de ma lame,

De peur de tarder trop n'osant couper ma trame,

A peine ont eu loisir d'emporter leurs fuseaux,

Si bien qu'en ce désordre oubliant leurs ciseaux. (1633-57)

[769] _Var._ D'où vient qu'après Éraste il n'a passé personne.

(1633-60)

[770] _Var._ Le déplorable coup du malheur advenu. (1633-60)

[771] _Var._ Aux dépens de vos jours aggrave mon supplice.

(1633-57)

[772] _Var._ [Sans le triste secours de ce dur souvenir.]

Souvenir rigoureux de qui l'âpre torture

Devient plus violente et croît plus on l'endure,

Implacable bourreau, tu vas seul étouffer

Celui dont le courage a dompté tout l'enfer.

Qu'il m'eût bien mieux valu céder à ses furies!

Qu'il m'eût bien mieux valu souffrir ses barbaries,

Et de gré me soumettre, en acceptant sa loi,

A tout ce que sa rage eût ordonné de moi!

Tout ce qu'il a de fers, de feux, de fouets, de chaînes,

Ne sont auprès de toi que de légères peines. (1633)

[773] _Var._ Oui, ce qu'ont les enfers, de feux, de fouets, de

chaînes. (1644-63)

[774] _Var._ De grâce, un peu de trêve, un moment, un moment.

(1633)

[775] _Var. Il montre son épée._ (1633, en marge.)--Ce jeu de

scène n'est point indiqué dans les éditions de 1644-60.

[776] _Var._ Nourrice, et qui t'amène en ces lieux pleins

d'effroi? (1633-60)

[777] _Var._ Cliton la vit pâmer, et se troubla de sorte. (1660)

[778] _Var._ Cet enfer, ces combats, ne sont qu'illusion.

ÉR. Je ne m'abuse point; j'ai vu sans fiction

Ces monstres terrassés se sauver à la fuite. (1633-57)

[779] _Var._ [De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence.]

Depuis ce que j'ai su de Mélite et Tirsis,

Je sens que tout à coup mes regrets adoucis

Laissent en liberté les ressorts de mon âme;

Ma raison par ta bouche a reçu son dictame.

Nourrice, prends le soin d'un esprit égaré,

Qui s'est d'avecque moi si longtemps séparé:

[Ma guérison dépend de parler à Mélite.] (1633-57)

[780] _Var._ [Donnez-vous le loisir de changer de visage;]

Nous pourvoirons après au reste en sa saison.

ÉR. Viens donc m'accompagner jusques en ma maison;

Car si je te perdois un seul moment de vue,

Ma raison, aussitôt de guide dépourvue,

M'échapperoit encor. LA NOURR. Allons, je ne veux pas.

(1533-57)

[781] _Var._ Je ne veux point d'un coeur qu'un billet aposté

Peut résoudre aussitôt à la déloyauté. (1633)

[782] _Var._ Ma maîtresse, mon heur, mon souci, ma chère âme.

(1633-57)

[783] _Var._ [Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens,]

Par mes flammes jadis si bien récompensées,

Par ces mains si souvent dans les miennes pressées,

Par ces chastes baisers qu'un amour vertueux

Accordoit au desir d'un coeur respectueux,

[Par ce que votre foi me permettoit d'attendre....] (1633-57)

[784] _Var._ Aucun jusqu'à ce point n'est encor parvenu;

Mais je te changerai pour le premier venu.

PHIL. Tes dédains outrageux épuisent ma souffrance. (1633-57)

[785] _Var._ Adieu: Mélite et moi nous avons de quoi rire.

(1644-64)

[786] _Var._ Ce que c'est que d'aigrir un homme de courage.

CLOR. Sois sûr de ton côté que ta fougue et ta rage,

Et tout ce que jamais nous entendrons de toi,

Fournira de risée, elle, mon frère et moi[786-a]. (1633-57)

[786-a] C'est la fin de la scène III dans les éditions indiquées.

[787] _Var._ Que par le souvenir de nos travaux passés,

Chassons-le, ma chère âme, à force de caresses;

Ne parlons plus d'ennuis, de tourments, de tristesses

Et changeons en baisers ces traits d'oeil langoureux

Qui ne font qu'irriter nos desirs amoureux.

[Adorables regards, fidèles interprètes

Par qui nous expliquions nos passions secrètes,]

Je ne puis plus chérir votre foible entretien:

Plus heureux, je soupire après un plus grand bien.

Vous étiez bons jadis, quand nos flammes naissantes

Prisoient, faute de mieux, vos douceurs impuissantes;

Mais au point où je suis, ce ne sont que rêveurs

Qui vous peuvent tenir pour exquises faveurs:

Il faut un aliment plus solide à nos flammes,

Par où nous unissions nos bouches et nos âmes.

[Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis.] (1633-57)

[788] _Var._ Fit dessus tous mes sens un véritable effort. (1633-57)

[789] _Var._ De revivre avec toi je pris aussi l'envie. (1633-57)

[790] _Var._ Lui faisant consentir notre heureux hyménée. (1633-57)

[791] _Var._ Nous trouve toutes deux à sa dévotion;

Et cependant l'abord[791-a] des lettres d'un faussaire. (1633-57)

_Var._ Ne trouve plus d'obstacle à ta prétention;

Et le premier aspect des lettres d'un faussaire. (1660)

[791-a] L'édition de 1657 donne, par erreur, _d'abord_, pour

_l'abord_.

[792] _Var._ Furieux, enragé, tu partis de ce lieu.

TIRS. Mon coeur, j'en suis honteux, mais songe que possible,

Si j'eusse moins aimé, j'eusse été moins sensible. (1633-57)

[793] _Var._ La voix de la raison qui vient pour le dompter. (1633-57)

[794] _Var._ Foible excuse pourtant, n'étoit que ma bonté. (1633-57)

[795] _Var._ MÉL. Mais apprends-moi l'auteur de cette perfidie.

TIRS. Je ne sais quelle main pût être assez hardie. (1633-57)

[796] _Var._ [L'amour a fait au sang un peu de trahison;]

Mais deux ou trois baisers t'en feront la raison.

Que ce soit toutefois, mon coeur, sans te déplaire.

CLOR. Les baisers d'une soeur satisfont mal un frère:

Adresse mieux les tiens vers l'objet que je voi[796-a].

TIRS. De la part de ma soeur reçois donc ce renvoi.

MÉL. Recevoir le refus d'un autre[796-b]! à Dieu ne plaise!

TIRS. Refus d'un autre, ou non, il faut que je te baise,

Et que dessus ta bouche un prompt redoublement

Me venge des longueurs de ce retardement.

CLOR. A force de baiser vous m'en feriez envie:

Trêve. TIRS. Si notre exemple à baiser te convie,

Va trouver ton Philandre, avec qui tu prendras

De ces chastes plaisirs autant que tu voudras.

CLOR. A propos, je venois pour vous en faire un conte.

Sachez donc que, sitôt qu'il a vu son méconte,

[L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1633-57)

[796-a] Dans les éditions de 1644-57; le morceau qui suit

remplace les douze vers précédents: «Adresse mieux les tiens,

etc.,» qui ne sont que dans celle de 1633:

TIRS. Autant que ceux d'un frère une soeur, et je croi

Que tu baiserois mieux ton Philandre que moi.

CLOR. Mon Philandre, il se trouve assez loin de son conte.

TIRS. Un change si soudain lui donne un peu de honte,

[CLOR. L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1644-57)

[796-b] Il y a le masculin: _d'un autre_, à ce vers et au

suivant, dans l'édition de 1633, qui seule donne ces deux vers.

Voyez la variante du vers 1425 de _Mélite_.

[797] _Var._ Au moins tous ses discours n'ont encor rien gagné.

(1633-57)

[798] _Var._ Qu'inférez-vous par-là? [CLOR. Que son humeur volage]

(1633-57)

[799] _Var._ Paravant que l'hymen, d'un joug inséparable. (1633)

_Var._ Avant que de l'hymen le joug inséparable. (1644-57)

[800] _Var._ Me soumettant à lui, me rendit misérable.

Qu'il cherche femme ailleurs, et pour moi, de ma part.

(1633-57)

[801] _Var._ Si vous veux-je pourtant remettre bien ensemble.

(1633-57)

[802] _Var._ Ne l'entreprenez pas, possible qu'après tout.

(1633-44 et 52-57)

[803] Il y a NOURRICE, sans article, dans les éditions de 1633-52.

[804] En marge, dans l'édition de 1633: _La Nourrice paroît à

l'autre bout du théâtre, avec Éraste, l'épée nue à la main, et

ayant parlé à lui quelque temps à l'oreille, elle le laisse à

quartier_ (voyez p. 93, note [382]), _et s'avance vers Tirsis._

[805] _Var._ Tous nos pensers sont dus à ces chastes délices

Dont le ciel se prépare à borner nos supplices:

Le terme en est si proche, il n'attend que la nuit.

Vois qu'en notre faveur déjà le jour s'enfuit,

Que déjà le soleil, en cédant à la brune,

Dérobe tant qu'il peut sa lumière importune,

Et que pour lui donner mêmes contentements

Thétis court au-devant de ses embrassements.

LA NOURR. Vois toi-même un rival qui, la main à l'épée,

Vient quereller sa place à faux titre occupée,

Et ne peut endurer qu'on enlève son bien,

Sans l'acheter au prix de son sang ou du tien.

MÉL. Retirons-nous, mon coeur. TIRS. Es-tu lassé de vivre?

CLOR. Mon frère, arrêtez-vous. TIRS. Voici qui t'en délivre:

Parle, tu n'as qu'à dire. ÉRASTE, _à Mélite_. Un pauvre criminel,

[A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel.] (1633-57)

[806] _Var._ LA NOURRICE, _montrant Éraste_. (1644-57)

[807] _Var._ De sortir de torture en sortant de la vie,

Vous apporte aujourd'hui sa tête à l'abandon,

Souhaitant le trépas à l'égal du pardon.

Tenez donc, vengez-vous de ce traître adversaire,

Vengez-vous de celui dont la plume faussaire

Désunit d'un seul trait Mélite de Tirsis,

Cloris d'avec Philandre. MÉL. _à Tirsis_. A ce compte, éclaircis

Du principal sujet qui nous mettoit en doute,

Qu'es-tu d'avis, mon coeur, de lui répondre? (1633-57)

[808] _A quartier_, à l'écart: voyez la note [612] de la p. 93.

[809] _Var._ Vite, dépêchez-vous d'abréger mon supplice. (1633)

[810] Toutes les éditions portent: «Nous nous sommes rendus.»

Voyez l'introduction du _Lexique_.

[811] _Var._ Et de ce que l'excès de ma douleur amère. (1633-57)

[812] _Var._ Ils tiennent le passé dedans l'indifférence.

(1633-57)

[813] _Var._ Celui qui l'en tira pût entrer en sa place. (1633-60)

[814] _Var._ Éraste, qu'un pardon purge de tous forfaits,

Est prêt de réparer les torts qu'il vous a faits.

Mélite répondra de sa persévérance:

Il ne l'a pu quitter qu'en perdant l'espérance;

Encore avez-vous vu son amour irrité

Faire d'étranges coups en cette extrémité;

Et c'est avec raison que sa flamme contrainte. (1633-57)

[815] _Var._ Ses amoureux desirs, vers elle superflus. (1633-57)

[816] _Var._ Bien que dedans tes yeux tes sentiments se lisent.

(1633-57)

[817] _Var._ Excusable pudeur, soit donc, je le consens,

Trop sûr que mon avis s'accommode à ton sens. (1633-57)

[818] En marge, dans l'édition de 1633: _Il parle à Éraste et lui

baille la main de Cloris._

[819] _Var._ Jusqu'à ce que ma belle après vous m'ait permis.

(1633-57)

[820] _Var._ Oui, jusqu'à cette nuit, qu'ensemble, ainsi que nous,

Vous goûterez d'Hymen les plaisirs les plus doux.

CLOR. Ne le présumez pas, je veux après Philandre[820-a]

L'éprouver tout du long de peur de me méprendre.

LA NOURR.[820-b]

Mais de peur qu'il n'en fasse autant que l'autre a fait,

Attache-le d'un noeud qui jamais ne défait.

[CLOR. Vous prodiguez en vain vos foibles artifices.] (1633-57)

[820-a] Ne le présumes (_sic_) pas, je veux après Philandre.

(1633)

[820-b] LA NOURRICE, _à Cloris_. (1648)

[821] _Var._ Vous vous rendrez sensible à son naissant amour.

(1660)

[822] _Var._ Dont un destin meilleur m'a mise en impuissance.

(1633-57)

[823] _Var._ LA NOURR.[823-a] Tu ferois mieux de dire: A ses propres

plaisirs. (1633-57)

[823-a] LA NOURRICE, _à Mélite_. (1648)

[824] _Var._ ÉRASTE, _à Cloris_. (1648)

[825] _Var._ Et dans un point où gît tout mon contentement,

Comme partout ailleurs, suivez leur jugement. (1633-57)

[826] _Var._ CLORIS, _à Éraste_. (1648)

[827] _Var._ Ayant eu son avis, sans craindre un repentir,

Ton mérite et sa foi m'y feront consentir. (1633-57)

[828] _Var._ Nourrice, va t'offrir pour nourrice à Philandre. (1633)

[829] Cette indication manque dans les éditions de 1633-60.

[830] _Var._ Vous êtes bien pressés de me laisser ainsi. (1633-48)

_Var._ Vous êtes bien hâtés de me quitter ainsi. (1664 et 68)

[831] _Var._ Allez, je vais vous faire à ce soir telle niche,

Qu'au lieu de labourer, vous lairrez tout en friche[831-a].

(1633-48)

[831-a] Ces deux vers terminent la pièce dans les éditions indiquées.

COMPLÉMENT

DES VARIANTES.

1010[832] [Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant,]

Qu'en ce plaisant malheur je serois satisfaite!

Si je puis découvrir le lieu de sa retraite,

Et qu'il me veuille croire, éteignant tous ses feux,

Nous passerons le temps à ne rire que d'eux.

Je la ferai rougir, cette jeune éventée,

Lorsque, son écriture à ses yeux présentée

Mettant au jour un crime estimé si secret,

Elle reconnoîtra qu'elle aime un indiscret.

Je lui veux dire alors, pour aggraver l'offense,

Que Philandre, avec moi toujours d'intelligence,

Me fait des contes d'elle et de tous les discours

Qui servent d'aliment à ses vaines amours;

Si qu'à peine il reçoit de sa part une lettre[833],

Qu'il ne vienne en mes mains aussitôt la remettre.

La preuve captieuse et faite en même temps

Produira sur-le-champ l'effet que j'en attends.

SCÈNE VI.

PHILANDRE.

Donc pour l'avoir tenu si longtemps en haleine,

Il me faudra souffrir une éternelle peine,

Et payer désormais avecque tant d'ennui

Le plaisir que j'ai pris à me jouer de lui?

Vit-on jamais amant dont la jeune insolence

Malmenât un rival avec tant d'imprudence?

Vit-on jamais amant dont l'indiscrétion

Fût de tel préjudice à son affection?

Les lettres de Mélite en ses mains demeurées,

En ses mains, autant vaut, à jamais égarées,

Ruinent à la fois ma gloire, mon honneur,

Mes desseins, mon espoir, mon repos et mon heur.

Mon trop de vanité tout au rebours succède:

J'ai reçu des faveurs, et Tirsis les possède,

Et cet amant trahi convaincra sa beauté

Par des signes si clairs de sa déloyauté.

C'est mal avec Mélite être d'intelligence

D'armer son ennemi, d'instruire sa vengeance;

Me pourra-t-elle après regarder de bon oeil?

M'oserois-je en promettre un gracieux accueil?

Non, il les faut ravoir des mains de ce bravache[834],

Et laver de son sang cette honteuse tache[835].

De force ou d'amitié, j'en aurai la raison:

Je m'en vais l'affronter jusque dans sa maison[836],

Et là, si je le trouve, il faudra que sur l'heure,

En dépit qu'il en ait, il les rende ou qu'il meure.

SCÈNE VII.

PHILANDRE, CLORIS.

PHILANDRE, _frappant à la porte de Tirsis_[837].

Tirsis! CLOR. Que lui veux-tu? PHIL. Cloris, pardonne-moi,

Si je cherche plutôt à lui parler qu'à toi:

Nous avons entre nous quelque affaire qui presse.

CLOR. Le crois-tu rencontrer hors de chez sa maîtresse?

PHIL. Sais-tu bien qu'il y soit? CLOR. Non pas assurément;

Mais j'ose présumer que, l'aimant chèrement,

Le plus qu'il peut de temps, il le passe chez elle.

PHIL. Je m'en vais de ce pas le trouver chez la belle[838].

Adieu, jusqu'au revoir. Je meurs de déplaisir.

CLOR. Un mot, Philandre, un mot: n'aurois-tu point loisir

De voir quelques papiers que je viens de surprendre?

PHIL.

Qu'est-ce qu'au bout du compte ils me pourroient apprendre[839]?

CLOR. Peut-être leurs secrets: regarde, si tu veux

Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux.

PHIL. Hasard, voyons que c'est, mais vite et sans demeure:

Ma curiosité pour un demi-quart d'heure

Se pourra dispenser. CLOR. Mais aussi garde bien

Qu'en discourant ensemble il n'en découvre rien.

Promets-le-moi, sinon....

[PHILANDRE, _reconnoissant les lettres_[840].

Cela s'en va sans dire.

Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire,

Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps.]

CLORIS, _resserrant les lettres_[841].

[Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;]

Assure, assure-toi que Cloris te dépite

De les ravoir jamais que des mains de Mélite[842],

A qui je veux montrer, avant qu'il soit huit jours,

La façon dont tu tiens secrètes ses amours[843].

SCÈNE DERNIÈRE[844].

PHILANDRE.

Confus, désespéré, que faut-il que je fasse?

J'ai malheur sur malheur, disgrâce sur disgrâce.

On diroit que le ciel, ami de l'équité,

Prend le soin de punir mon infidélité.

Si faut-il néanmoins, en dépit de sa haine,

Que Tirsis retrouvé me tire hors de peine:

Il faut qu'il me les rende, il le faut, et je veux

Qu'un duel accepté les mette entre nous deux;

Et si je suis alors encore ce Philandre,

Par un détour subtil qu'il ne pourra comprendre,

Elles demeureront, le laissant abusé,

Sinon au plus vaillant, du moins au plus rusé[845]. (1633-57)

[832] Le chiffre placé au commencement d'une variante marque à quel

vers du texte elle se rapporte.

[833] Si bien qu'il en reçoit à grand'peine une lettre. (1644-57)

[834] Non, il les faut avoir des mains de ce bravache. (1648)

[835] Et laver dans son sang cette honteuse tache. (1644-57)

[836] Je le vais quereller jusque dans sa maison. (1644-57)

[837] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1633.

[838] Je m'en vais de ce pas le voir chez cette belle. (1644-57)

[839] Qu'est-ce que par leur vue ils me pourroient apprendre?

(1644-57)

[840] _Il reconnoît les lettres et tâche de s'en saisir, mais

Cloris les resserre._ (1633, en marge.)

[841] Ce jeu de scène n'est pas indiqué dans l'édition de 1633.

[842] De les avoir jamais que des mains de Mélite. (1648)

[843] En marge, dans l'édition de 1633: _Elle lui ferme la porte

au nez._

[844] Dans les éditions de 1644-57: SCÈNE VIII.

[845] Ici finit le IIIe acte.

FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.

CLITANDRE

TRAGÉDIE

1632

NOTICE.

Cette pièce, publiée en 1632, passe généralement pour avoir été

représentée en 1630. On a cru pouvoir se fonder, pour fixer cette

date, sur les premières lignes de l'_Examen_, où Corneille nous

apprend que c'est après avoir fait un voyage à Paris «pour voir le

succès de _Mélite_,» qu'il _entreprit_ de composer cette seconde

pièce; mais entreprendre et exécuter, et surtout achever, ne sont pas

même chose. Puis, il est dit dans la _Dedicace_ que Clitandre est

venu conter «il y a quelque temps» au duc de Longueville «une partie

de ses aventures, autant qu'en pouvoient contenir deux actes de ce

poëme encore tous informes, et qui n'étoient qu'à peine ébauchés.» Ces

mots «il y a quelque temps» ne s'appliqueraient guère bien, ce nous

semble, à une communication faite au duc de Longueville deux ans

auparavant; d'ailleurs, il ne s'agit pas du _poëme_ tout entier, mais

de deux actes, et encore de deux actes seulement ébauchés. C'est là

sans doute ce qui a déterminé les frères Parfait à porter à l'année

1632 la représentation de cet ouvrage: ils en placent l'analyse à

cette date dans leur _Histoire du théâtre françois_ (tome IV, p. 541).

Voici le titre exact de la première édition:

CLITANDRE, OV L'INNOCENCE DELIVRÉE, TRAGI-COMEDIE. DEDIÉE A

MONSEIGNEVR LE DVC DE LONGVEVILLE. _A Paris, chez François Targa...._

M.DC.XXXII. _Auec Priuilege du Roy._

Le privilége est daté du 8 mars 1632, et l'achevé d'imprimer du 20 du

même mois. A la page 121 on trouve un frontispice qui porte: MESLANGES

POETIQVES DV MESME, avec l'adresse de Targa. La pièce et les mélanges

forment ensemble un volume in-8{o} de 159 pages. Nous n'avons point à

nous étendre ici sur ces petites pièces de vers, que nous

réimprimerons en tête des _Poésies diverses_; nous nous contenterons

de reproduire la phrase suivante de l'_Avis au lecteur_ dont elles

sont précédées: «Je ne crois pas cette tragi-comédie si mauvaise que

je me tienne obligé de te récompenser par trois ou quatre bons

sonnets.» Si l'on rapproche de ce passage la préface de _Clitandre_,

et si l'on considère que Corneille le publia avant _Mélite_, on se

convaincra qu'il ne lui déplaisait point quand il parut. Plus tard le

poëte, parvenu à la maturité de son génie, changea d'opinion.

Lorsqu'il écrit dans l'_Examen de Clitandre_: «Pour la justifier

(_Mélite_) contre cette censure par une espèce de bravade....

j'entrepris d'en faire une (_une pièce_) régulière, c'est-à-dire dans

les vingt et quatre heures, pleine d'incidents et d'un style plus

élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je réussis

parfaitement,» il est clair qu'il cherche un biais qui lui permette de

ne point traiter d'une manière sérieuse une pièce qui lui semblait

alors indigne de lui.

En 1644 le sous-titre (_ou l'Innocence délivrée_) disparut, et en 1660

cette pièce reçut le nom de _tragédie_, au lieu de celui de

_tragi-comédie_ qu'elle avait porté jusqu'alors.

On n'a pas de renseignements précis sur le théâtre où furent jouées

les pièces que nous allons passer en revue; mais tout porte à croire

que Corneille, reconnaissant envers le directeur qui avait si

favorablement accueilli _Melite_, les donna toutes à la troupe de

Mondory qui eut, nous le savons, la gloire de jouer _le Cid_. Ce qui

doit nous confirmer dans cette opinion, c'est que, même après la

retraite de Mondory et le départ de Baron, de la Villiers et de

Jodelet pour l'hôtel de Bourgogne, Corneille conservait à l'égard du

théâtre du Marais, une prédilection très-marquée. Tallemant des Réaux

la constate, en l'attribuant, comme c'est assez sa coutume, à un motif

peu honorable: «D'Orgemont et Floridor, avec la Beaupré, soutinrent,

dit-il, la troupe du Marais, à laquelle Corneille, par politique, car

c'est un grand avare, donnoit ses pièces; car il vouloit qu'il y eût

deux troupes.» (_Historiettes_, t. VII, p. 174.) Le cardinal de

Richelieu avait dessein de réunir les deux troupes en une seule.

A MONSEIGNEUR

LE DUC DE LONGUEVILLE[846].

MONSEIGNEUR,

Je prends avantage de ma témérité, et quelque défiance que j'aye de

_Clitandre_, je ne puis croire qu'on s'en promette rien de mauvais,

après avoir vu la hardiesse que j'ai de vous l'offrir. Il est

impossible qu'on s'imagine qu'à des personnes de votre rang, et à des

esprits de l'excellence du vôtre, on présente rien qui ne soit de

mise, puisqu'il est tout vrai que vous avez un tel dégoût des

mauvaises choses, et les savez si nettement démêler d'avec les

bonnes, qu'on fait paroître plus de manque de jugement à vous les

présenter qu'à les concevoir[847]. Cette vérité est si généralement

reconnue, qu'il faudroit n'être pas du monde pour ignorer que votre

condition vous relève encore moins par-dessus le reste des hommes que

votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagné la

splendeur de votre naissance n'ont reçu d'elle que ce qui leur étoit

dû: c'est ce qui fait dire aux plus honnêtes gens de notre siècle

qu'il semble que le ciel ne vous a fait naître prince qu'afin d'ôter

au Roi la gloire de choisir votre personne, et d'établir votre

grandeur sur la seule reconnoissance de vos vertus. Aussi,

MONSEIGNEUR, ces considérations m'auroient intimidé, et ce cavalier

n'eût jamais osé vous aller entretenir de ma part[848], si votre

permission ne l'en eût autorisé, et comme assuré que vous l'aviez en

quelque sorte d'estime, vu qu'il ne vous étoit pas tout à fait

inconnu. C'est le même qui par vos commandements vous fut conter, il y

a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu'en pouvoient

contenir deux actes de ce poëme encore tous informes, et qui n'étoient

qu'à peine ébauchés. Le malheur ne persécutoit point encore son

innocence, et ses contentements devoient être en un haut degré,

puisque l'affection, la promesse et l'autorité de son prince lui

rendoient la possession de sa maîtresse presque infaillible: ses

faveurs toutefois ne lui étoient point si chères que celles qu'il

recevoit de vous; et jamais il ne se fût plaint de sa prison, s'il y

eût trouvé autant de douceur qu'en votre cabinet. Il a couru de grands

périls durant sa vie, et n'en court pas de moindres à présent que je

tâche à le faire revivre. Son prince le préserva des premiers; il

espère que vous le garantirez des autres, et que comme il l'arracha du

supplice qui l'alloit perdre, vous le défendrez de l'envie, qui a déjà

fait une partie de ses efforts à l'étouffer. C'est, MONSEIGNEUR, dont

vous supplie très-humblement celui qui n'est pas moins par la force de

son inclination que par les obligations de son devoir,

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 27 / 42 段