Répétition.
Pourtant les événements ne se précipitèrent pas encore. Au contraire,
il s'établit entre Antoinette et Julien, d'un accord tacite, une espèce
de trêve: il n'y aurait pas entre eux de nouveau rapprochement avant
la matinée de verdure. Il ne fallait pas qu'un grand événement, en
modifiant leur existence avant le 25 juillet, pût empêcher l'event
mondain qui devait s'accomplir à cette date.
Telle jeune femme, qu'un amant, éperdu d'amour, voulait emmener, toute
à lui, loin de son mari et de ses enfants, consentit volontiers à
bouleverser sa vie et la vie des siens, mais elle ajourna l'échéance
et ne voulut partir qu'après le jour où la petite fille d'une de ses
amies devait faire sa première communion. Qui dira l'importance de ces
petites obligations et à quel point nous sommes mieux rattachés à notre
vie quotidienne par des liens ténus que par de fortes amarres?...
Cependant le reste de la troupe d'amateurs était arrivé au château,
sous la forme de deux jeunes filles élancées et de leur jeune frère
trapu, le tout sous la direction plus nominale qu'effective d'un
père colonel en retraite, capable de jouer douze heures par jour au
jacquet de la façon la plus assourdissante. Les deux jeunes filles
représentaient chacune une bergère dans la comédie dix-huitième, et
le jeune homme s'était taillé un grand succès à Tressé dans un rôle
de jeune paysan. A peine arrivés, ils demandèrent où était le tennis.
On les y conduisit avec un peu de crainte: car on n'y avait pas joué
depuis trois ans. Le jeune homme trapu trouva le court très bien placé,
mais le sol, en terre battue, fort mal entretenu. Ce fut, pour le
marquis, le signal d'une fureur nouvelle. Pendant une semaine, il ne
pensa plus qu'au tennis, employa une équipe de jardiniers à niveler
et à battre la terre, fit venir par dépêche de Paris un filet neuf et
un grand nombre de balles, ainsi que des raquettes de la meilleure
marque. Une fois le court en état, la matinée fut employée à des
matches de tennis, l'après-midi étant réservé aux répétitions. Tout
le monde fuyait la terrasse où un colonel, aux mâchoires remuantes
et terrifiantes, allait de long en large, en guettant la venue d'un
adversaire au jacquet. Mais il avait lassé tous les joueurs par son
endurance et le bruit insoutenable qu'il faisait avec les pions.
Il y avait très longtemps que le petit dragon n'était venu à Bourrènes.
Il était désormais brigadier et était parti en expédition pour ramener
des chevaux. De retour au quartier, il put s'échapper un après-midi
pour venir jusqu'au château. Il parla à Julien avec une certaine
réserve. A la répétition, Julien eut deux ou trois fois l'occasion
de se rapprocher d'Antoinette. Chaque fois, il ne put s'empêcher de
regarder du côté d'Henri et rencontra le regard du jeune homme. Il fut
très soulagé quand, vers cinq heures, le dragon retourna à Tours.
Les répétitions avaient lieu dans un grand salon du bas. La scène était
limitée par des chaises.
Julien ne s'intéressait pas beaucoup à son rôle, que les acteurs de
métier eussent appelé une panne. Quand c'était son tour de répéter, il
venait donner sa réplique avec conscience, mais sans ardeur.
Et voilà qu'un jour, Madame Jehon, la chanteuse, qui assistait à la
répétition, s'écria, très convaincue:
--Mais il dit fort bien, monsieur Colbet!
A partir de ce moment, une prétention sournoise s'insinua dans l'âme de
Julien.
D'autant que l'opinion autorisée de Madame Jehon fut adoptée par la
plupart des assistants. Seul, Jacques de Delle restait sur la réserve.
Mais c'était peut-être de la jalousie.
Julien commença à regretter de n'avoir pas un rôle plus long. Ou
trouvait qu'il avait une belle voix, des gestes pleins d'aisance.
On finit par lui dire: «Mais vous avez beaucoup de talent, monsieur
Colbet!»
Il prenait cela en riant, et répétait:
«Voyez-vous! Et je ne m'en doutais pas!»
Mais il était content et un peu troublé.
Antoinette, dans son rôle, était vraiment charmante de grâce et de
naturel. Seulement parlerait-elle assez fort? «C'est traître, le plein
air,» répétait Jacques de Delle. Il fallait s'habituer à hausser la
voix. Mais, dès qu'elle parlait plus haut, il lui semblait qu'elle
disait faux, et, en tout cas, sans nuances.
Les deux filles du colonel étaient très maniérées. C'était du moins
l'avis de Julien, qui gardait pour lui son opinion. Et puis, devant
le public, ce serait peut-être très bien. Le jeune homme trapu,
«chargeait» terriblement. Mais il avait eu beaucoup de succès à Tressé.
--C'est égal, disait Jacques de Delle à Julien, je trouve qu'il en
fait trop. On a ri là-bas, à Tressé, et j'ai peur que maintenant il
exagère...
La petite rouquine, la femme de l'organisateur, n'avait pas joué chez
les Le Buy. On lui avait confié cette fois un petit rôle de mère. Elle
parlait trop vite, et, quelle que fût la personne, dans la pièce, à qui
elle devait s'adresser, ne cessait d'attacher sur son mari de craintifs
regards.
Quant à Jacques de Delle lui-même, il répétait, comme on dit, dans ses
bottes. Pour lui, ça irait tout seul: l'important était de s'occuper
des autres. Ce fut seulement quand il y eut une galerie pour venir
voir répéter Julien, qu'il se piqua au jeu, et joua avec toutes ses
ressources. On lui fit de grands compliments un peu mous, et, dans les
groupes, on le trouva affecté.
Somme toute, l'opinion publique, désireuse de battre en brèche la
réputation de Jacques de Delle, lui opposait Julien. Et l'on allait
jusqu'à trouver un peu injuste la distribution des rôles.
Seul, Lorgis fut d'un avis différent, et le dit à Julien lui-même:
--Je trouve que vous jouez beaucoup plus vrai que Delle. Mais, devant
le public, il aura plus de succès que vous; car il sait mieux que vous
un certain nombre de choses grossières, qui feront plus d'effet que
votre interprétation, moins artificielle.
Julien s'inclina devant ce pronostic: au fond de lui-même, il pensa
bien qu'il ne serait pas justifié par l'événement. Et il en voulut
un peu à Lorgis. Était-il donc si inexpérimenté? Par contre, il se
sentit une certaine sympathie pour Madame Jehon, qu'il trouvait fort
judicieuse et très au courant des choses de théâtre. Et il causa
plusieurs fois avec intérêt avec cette dame qui lui inspirait moins
d'idées charnelles et plutôt une très vive estime. Elle avait travaillé
pour son chant avec de bons professeurs de diction; par conséquent,
elle devait s'y connaître. Elle n'hésitait pas à donner la palme à
Julien.
Cependant le jour de la représentation approchait. Voici qu'on entamait
la dernière semaine. La fête était pour le samedi, et l'on était au
lundi.
Les invitations étaient lancées depuis longtemps. C'était la marquise
qui s'en était occupée. Elle s'était montrée très stricte dans le choix
des invités; il ne fallait pas d'encombrement.
Seulement, le lundi matin, le ciel était fort couvert, et la pluie
s'annonçait. Quelle malechance! Tout le mois avait été très beau. Et
tout à coup on se prit à craindre le mauvais temps, qui découragerait
les invités. On en attendait de la Touraine, de Bretagne, de Normandie
et des environs de Paris. Les autos pouvaient braver la pluie et la
boue, mais bien des passagères hésiteraient sans doute à s'aventurer en
robes fragiles et en chapeaux fleuris.
Antoinette s'affola à la pensée des défections possibles.
Qu'arriverait-il si l'on jouait devant des chaises vides? Elle envoya
alors au petit dragon tout un lot d'invitations de renfort, à charge
par lui de les répartir au mieux entre les officiers de la garnison et
diverses notabilités de la ville.
--C'est ennuyeux, dit le marquis, nous n'avions pas du tout pensé au
mauvais temps...
Puis il ajouta, subitement inspiré:
--Il nous faut un velum!
On protesta. Ça ne serait plus le plein air. Et l'endroit choisi pour y
installer la scène et les spectateurs était déjà fortement assombri,
sur trois côtés au moins, par de très beaux arbres qui bordaient la
pelouse, et qui justifiaient brillamment l'appellation de ce théâtre de
verdure...
--Avec un velum, dit Jacques de Delle, ce sera triste, obscur, on ne
verra plus rien.
--Je ferai un velum mobile, dit le marquis, qui abandonnait
difficilement une idée, du moment qu'elle entraînait des travaux
compliqués et coûteux, et qui n'y renonçait jamais, si la réalisation
de ces travaux exigeait une espèce de tour de force. On jugeait
impossible que ce velum fût prêt en moins d'une semaine. L'après-midi
de ce même jour, le marquis partait pour Paris, emmenant avec lui
Julien, qui devait le seconder dans ses démarches. Mais, à la gare
d'Orsay, Julien le quitta pour des courses personnelles, auxquelles il
se croyait obligé, du moment qu'il revenait à Paris.