Mise au point.
Julien était un peu ennuyé des appréciations sévères du brillant
écrivain sur les hôtes de Bourrènes. Alors, quoi? ce n'était pas
tout à fait le grand monde? Nicolas trouvait la marquise très bien.
Comment aurait-il pu porter sur elle un autre jugement? D'ailleurs,
même s'il avait eu quelque chose de défavorable à dire sur le compte
d'Antoinette, il se serait peut-être tu par méfiance. Un invité
jeune comme Julien... On ne savait pas au juste ce qu'il faisait au
château... Et peut-être valait-il mieux ne pas médire devant lui de la
châtelaine...
Par exemple, Julien ne pouvait admettre ses appréciations sur Lorgis.
Et qu'il n'eût pas senti la valeur de cet homme, voilà qui condamnait
son sens critique! Non: Lorgis était un être infiniment précieux!
Nicolas devait sentir cela. Il le dénigrait sûrement par jalousie...
Tout de même, Julien, un peu influencé, se sentit plus indépendant
vis-à-vis du marchand de petits pois. Et la perspective de lui
déplaire l'effraya moins. Car cette âme un peu faible avait besoin que
l'approbation de l'opinion publique vînt, dans une certaine mesure,
sanctionner le choix qu'il avait fait de ses amis.
L'écrivain ne descendit pas de toute la matinée. On ne le vit que
lorsque la cloche du déjeuner eût sonné. Il apparut sur la terrasse,
dolent et plein de langueur, et se plaignit de n'avoir pas pu dormir.
Insomnie d'un effet en tout cas assez curieux, car ses traits charmants
en étaient encore tout bouffis.
Combien de temps allait-il rester au château? On se le demandait avec
angoisse, sans trop savoir si on désirait le garder le plus longtemps
possible, ou bien si l'on souhaitait être bientôt soulagé de sa
présence honorifique et un peu fatigante.
Il mit fin à l'anxiété de tous, en priant le maître d'hôtel d'avertir
son mécanicien qu'il s'en irait à trois heures. La consternation fut
générale. Jacques de Delle espérait tout au moins qu'il lirait sa pièce
aux interprètes.
--Mais non, mon cher, vous l'avez jouée, et vous la lirez le mieux du
monde...
On sentit qu'il n'y avait rien à dire. Julien, pour sa part, était
plutôt content qu'il s'en allât. Car il s'était imaginé qu'Antoinette
le regardait avec admiration et il frissonnait à l'idée d'entrer en
rivalité avec un si prestigieux jeune homme.
--Au moins, dit madame Lorgis à Harry Nicolas, nous vous aurons pour la
représentation?
Il la regarda avec accablement.
--Je crains, dit-il, que ce ne soit la grande impossibilité...
Sa voix prit une inflexion très grave.
--Une amie à moi... une camarade à qui je m'intéresse beaucoup... va
subir d'ici une quinzaine de jours l'opération de l'appendicite. Et je
serai absolument forcé d'être là.
Ce fut le bienheureux point de départ d'une conversation générale très
animée. Tout le monde avait quelque chose à dire sur l'appendicite,
chaque convive ayant l'avantage de compter au moins un opéré parmi ses
proches. On cita des cas difficiles et des guérisons singulièrement
rapides. Madame Jehon, la chanteuse, prétendait qu'on ne souffrait
plus... Ça dépend, dit madame Lorgis. Je connais une personne...
Quelqu'un, à l'autre bout de la table, racontait qu'en Amérique on
opérait d'autorité tous les petits enfants. Trois ou quatre conférences
s'organisaient simultanément, et les auditeurs, qui n'écoutaient rien,
attendaient fébrilement qu'une chaire fût libre pour s'y précipiter. Le
seul Julien regardait Harry Nicolas et pensait que le brillant écrivain
devait être un peu froissé de ce que, lui étant présent, l'attention ne
se concentrât pas sur une personne.
Le repas était fini depuis longtemps que les convives étaient encore
à table, agitant avec passion la question de savoir si les pépins
d'orange et l'émail détaché des casseroles peuvent vraiment engendrer
cette pernicieuse maladie, et se demandant, après d'autres autorités
médicales, comment il se faisait qu'une affection si fréquente n'eût
été signalée que depuis si peu de temps... Jehon, le sculpteur, sembla
trouver la solution dans un éclair de génie, et avança que peut-être
l'appendicite, mal connue, était traitée jadis sous un autre nom...
--Alors, vraiment, vous ne pouvez pas rester? implora Jacques de Delle,
quand on passa sur la terrasse, et qu'accompagné du fidèle Julien, il
eût réussi à isoler Harry Nicolas.
--Mais non, voyons! J'ai tenu à connaître Bourrènes, où je n'étais pas
encore venu. Maintenant, que ces braves gens fassent ce qu'ils veulent
avec ma pièce. Je serai ravi qu'elle ait du succès. Et si c'est une
tape, je m'y résignerai humblement.
--Il n'y a aucune raison, dit Jacques de Delle, pour que ça n'ait pas
un grand succès, étant donnée la façon dont la pièce a été accueillie à
Tressé.
--Ça n'est pas la même chose, dit avec compétence Nicolas. Là-bas,
nous avions un public de choix, à qui rien n'échappait. Ma pièce a le
défaut de n'être pas faite pour tout le monde...
--Nous aurions été tellement heureux de vous avoir, dit Jacques de
Delle... Mais je vais chercher le manuscrit... J'ai quelque chose à
vous demander pour le rôle de M. Colbet.
Quand il se fut éloigné:
--Ce Delle est un très bon garçon, dit Nicolas à Julien, un peu
terrifié de rester son seul interlocuteur. Mais je n'aurais pas
été fâché, si cela avait été possible, d'assister à une ou deux
répétitions. Entre nous--mais tout à fait entre nous, n'est-ce pas?
c'est un si bon garçon!...--il n'a pas très bien saisi le sens de la
pièce. Ça n'a pas eu d'importance là-bas, étant donné que le rôle de
femme était tenu, et à la perfection, par mon amie...
Et il nomma une actrice assez fameuse...
--Vous ne saviez pas qu'elle était mon amie? Je le dis, parce que notre
liaison est très connue. C'est une fille admirablement douée; mais il
n'y a aucune fatuité de ma part à constater qu'elle a été absolument
transformée par moi. C'est énorme, vous savez, l'influence qu'un
écrivain peut avoir sur le talent d'une femme de théâtre. D'ailleurs,
bien souvent, ça se perd aussi vite que ça s'acquiert. Nous avons été
brouillés trois mois, pendant lesquels la pauvre fille a fait une
création: c'est la seule tape qu'elle ait ramassée dans sa vie.
La sévérité de Harry Nicolas avait un caractère universel qui
commençait à rassurer un peu Julien.
A trois heures moins le quart, il fallut se diriger discrètement vers
la remise, pour voir si l'auto s'apprêtait. Le mécanicien, aidé de
Firmin, finissait de remonter un pneu. Une touchante intimité s'était
établie entre les deux chauffeurs, qui, la veille encore, s'ignoraient.
Le marquis était venu aussi par là. Il remarqua que le vieux mécanicien
avait le visage fort coloré, les yeux humides et très attendris sous
leurs arcades farouches.
--Dites donc, demanda tout bas Hubert à Firmin, votre camarade a l'air
d'avoir bien déjeuné?
--Oui, dit Firmin, il est un peu mûr.
Firmin, moins guindé lui-même qu'à l'ordinaire, parlait un langage
moins affecté et plus expressif.
--Hé bien... est-ce qu'il n'y a pas de danger?
--Oh! une fois au volant, dit Firmin... Et puis, le frère a l'habitude
de ces états-là. S'il fallait qu'il attende d'être sec pour monter
dessus son siège, j'ai peur qu'il ne conduirait pas souvent.
On vit bien d'ailleurs que ce mécanicien n'était pas autrement gêné par
cette légère «bitture», car il amena magistralement sa limousine le
long d'une allée étroite et sinueuse qui aboutissait au perron.
La mise en auto d'Harry Nicolas se fit avec toute la solennité
désirable. Toute la population du château formait la haie sur les
marches. Il monta dans la voiture, avec son indolence inimitable,
s'étendit gracieusement sur les coussins, et agita comme une fleur
languissante sa souple et blanche main.
On le suivit des yeux le plus longtemps possible. Julien se trouvait un
peu à part, à côté de Lorgis.
--Hé bien, dit le marchand de petits pois, j'espère que vous n'avez pas
perdu votre temps, et que vous avez profité à votre soûl de ce numéro
extraordinaire? Comme il est regrettable qu'il ne revienne pas pour la
représentation! Car je suis de ceux qui l'ont vu à Tressé. Il y fut
admirable! Sa façon de recevoir des compliments de tous les snobs qui
étaient là, et qui, par peur de ne pas comprendre les délicatesses de
son œuvre, avaient fait un sort à chaque vers! On s'est pâmé jusqu'à
la nuit sur sa petite choserie dix-huitième siècle, qui n'était pas
plus mauvaise qu'autre chose, mais surtout pas meilleure! Seulement, il
n'avait pas manqué de sortir tout le charmant attirail irrésistible:
poudre à la frangipane, rocaille, meuble de Boule, camaïeu, habit
zinzolin!
--Il n'a pas de talent? demanda timidement Julien
--Mais si! Le bougre a du talent et de l'esprit. Heureusement. Il faut
qu'il en ait! S'il était sans valeur, il y a longtemps qu'il serait
retombé à terre, comme un ballon d'enfant mal gonflé. Tel qu'il est, il
continuera longtemps à planer avec grâce, et à orner nos salons et nos
jardins.
Julien regardait Lorgis avec satisfaction. Tout de même, ce second
oracle parlait d'une voix plus équitable et plus sage.
Cependant l'oracle se mit à grincer des dents. Il avait aperçu l'homme
qui le faisait sortir de sa sagesse.
--Ce diplomate!... Regardez-le! Quelle nullité! Certainement sa valeur
sociale est très inférieure à celle de Jacques de Delle. Celui-là au
moins a une petite spécialité. On ne peut pas dire qu'il y excelle.
Mais enfin, il connaît un peu son métier d'organisateur de comédies.
Je l'ai vu répéter et faire répéter. Il a un besoin un peu ridicule
d'employer des termes spéciaux, de dire: _le plateau_, pour dire
la scène, et: _cour et jardin_ pour la gauche et la droite,
(ou la droite et la gauche, je ne sais pas au juste). De même, il
aime à dire: «Appuyez» ou «chargez l'avant-scène» pour «levez» ou
«baissez le rideau». Ceci posé, il témoigne de certaines qualités,
assez médiocres, mais pas négligeables. Très souvent les gens qui
nous semblent ridicules ne le sont que superficiellement. Mais, par
malveillance naturelle ou par ennui de réviser notre premier jugement,
nous ne voulons pas convenir qu'ils ont en eux quelque chose de bon
que nous pourrions utiliser et que nous laissons perdre par un injuste
mépris. Si notre malveillance tient à garder une proie, il nous reste
ce diplomate, ce railleur de parti-pris, ce soi-disant homme d'esprit,
qui juge à tort et à travers et qui vaut certainement beaucoup moins
que cet imbécile qui, lui, au moins, sait faire quelque chose...
Harry Nicolas n'avait fait que passer dans la vie de Julien. Il ne
s'était pas trouvé en concurrence avec lui; aucun conflit ne les
avait opposés l'un à l'autre. Et pourtant ce passage météorique eut
une influence notable sur l'existence sentimentale du jeune homme. Le
prestige de Nicolas eut beau s'atténuer à ses yeux, il n'en restait
pas moins que quelqu'un était venu au château, qui avait jugé tout
l'entourage avec plus d'indépendance. Et, d'avoir été à côté de cet
homme qui les jugeait, Julien cessait de se trouver, parmi ces gens,
dans l'état d'infériorité où il s'était senti jusque-là.
Même la marquise devenait un être moins éloigné et différent de lui,
moins immatériel. Et l'idée de sa possession ne fut plus désormais
un Graal miraculeux, vers lequel il s'avançait avec effroi; c'était
maintenant une entreprise plus humaine, délicate sans doute, mais
pratiquement réalisable.