LE COMTE, _au Chevalier, se levant brusquement_.--Je connais trop la
façon de penser de Mme la Duchesse pour pouvoir douter que vous soyez un
homme comme il faut; ainsi, monsieur, nous n'aurons probablement
ensemble qu'une explication très décente sur le hasard qui vous fait
recueillir le fruit d'un rendez-vous donné pour moi. Cependant, si par
malheur je me trouvais encore plus lésé que je ne suppose l'être...
LE CHEVALIER, _avec fierté_.--Qu'en serait-il, monsieur?
LE COMTE, _fièrement à son tour_.--C'est ce que je vous ferai savoir,
monsieur.
LE CHEVALIER, _se soulevant_.--Je n'aime pas à différer ces sortes
d'éclaircissements... (_Il s'échappe du lit et suit nu le comte, qui
vient de passer dans la salle de bain, où sont aussi les habits du
Chevalier._)
MADAME DURUT, _leur courant après_.--Holà! mes beaux champions! ce lieu
n'est pas du tout celui des scènes tragiques.
LA DUCHESSE, _accourant aussi, à Mme Durut_.--Arrêtez-les! ma bonne. Si
j'ai quelque empire sur vous, messieurs...
En même temps, Mme Durut a fermé la pièce à clef. Le Chevalier s'habille
en grande hâte. Mme Durut sert la Duchesse, qui en fait autant, marquant
par des mouvements presque convulsifs qu'elle éprouve quelque chose de
bien pénible...
LE COMTE.--Quel est ce jeune homme, madame Durut?
LA DUCHESSE, _vivement_.--Son neveu[90].
[90] Ce mensonge a pour but à la fois et de vexer le Comte et de
prévenir une affaire d'honneur. (N.)
LE COMTE, _feignant de se calmer, et d'un ton ironique_.--Digne choix,
en vérité! Je n'ai plus rien à dire. (_A Mme Durut._) Ouvrez-moi.
LE CHEVALIER.--On vous trompe, monsieur. Dans un moment je retourne à
Paris; si vous n'avez rien de mieux à faire que de m'y suivre, nous
pourrons causer en chemin et déterminer à quel point chacun de nous
offense son rival.
LE COMTE.--Je suis à vos ordres.
MADAME DURUT.--Cela vous plaît à dire: vous êtes tous deux aux miens.
Mais voyez donc un peu ces mutins! Sachez, mes beaux messieurs, que,
toute taquinerie cessante, vous ne sortirez pas d'ici que je le veuille
bien. Oh! vous êtes, en dépit de vos bouillants courages, tout à fait en
mon pouvoir.
La Duchesse ne sort des mains de Mme Durut que pour aller tomber
pesamment dans une bergère, où elle joue assez bien la défaillante.
LA DUCHESSE, _avec les mines convenables_.--Je me sens mal... Durut, de
l'eau de Cologne... des sels... de l'éther... Je n'en puis plus...
J'étouffe... je me meurs... (_Elle est pour lors immobile, dans
l'attitude la plus théâtrale, l'oeil fermé, mais sans que les roses des
joues et des lèvres aient pâli de la moindre nuance._)
LE CHEVALIER, _aux pieds de la Duchesse_.--Oh! ciel! quel malheur!
MADAME DURUT, _assez calme et donnant du secours_.--Là! là! ne vous
désespérez pas, cela n'aura pas de suites...
En effet, à peine a-t-on mis des sels d'Angleterre sous le nez de la
Duchesse, qu'un long soupir annonce la clôture de son évanouissement.
MADAME DURUT, _au Comte_.--Voilà pourtant, vilain homme, la belle
besogne que vous êtes venu faire ici! Que je déteste ces vaniteux! Tout
irait si bien, si l'on voulait ne mettre que de la folie à ce qui est
uniquement affaire de plaisir.
LE COMTE.--Vous verrez que c'est moi qui ai tort!
MADAME DURUT.--Assurément, et en tout point. Vous vous êtes conduit en
homme qui n'a pas le sens commun. Vous arrivez trop tard; premier tort,
d'autant plus inexcusable, qu'il est absolument volontaire; vous vous
montrez ici avec l'assurance et la brusquerie dont on blâmerait même un
mari: second tort; vous nous rompez tous en visière; plus grand tort qui
vous donne en même temps beaucoup de ridicule; la preuve en est à ce
qu'il vous a été forcé de voir et d'endurer. Répondez à tout cela. Eh!
morbleu! puisque, vous aviez assez joliment passé votre temps là-bas,
que n'y restiez-vous? Célestine aurait bien eu la complaisance de vous y
tenir plus longtemps compagnie.
LA DUCHESSE, _avec intérêt_.--Célestine!... Ils ont été ensemble?
MADAME DURUT.--Assurément et de la meilleure intelligence encore.