LE COMTE, _allant au devant_.--Quoi! C'est vous-même, belle Célestine,
qui prenez la peine...
CÉLESTINE.--Pourquoi pas, Monsieur le comte? On a toujours plaisir à
servir quelqu'un d'aimable.
LE COMTE, _avec un mouvement modeste_.--Ah! ce joli compliment met le
comble à vos attentions. (_Il la débarrasse du plateau._) Si vous
vouliez, charmante Célestine, que ce déjeuner devînt délicieux pour moi,
vous mouilleriez ce verre de vos lèvres de rose, et, buvant après vous,
je croirais recevoir un baiser.
CÉLESTINE.--Voilà qui est d'une galanterie bien quintessenciée! Pourquoi
demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis vous en donner
plutôt deux qu'un directement?...
LE COMTE, _la prenant avec transport_.--Est-on aimable? En vérité,
Célestine, vous surpassez tout ce qui vient ici...
CÉLESTINE, _interrompant gaiement_.--Chut! chut! songez que nous avons
quelque part certaine duchesse, et...
LE COMTE.--Bon! elle est au bain, si loin, si loin de nous!...
CÉLESTINE, _avec finesse_.--Mais si près, si près de votre coeur! (_Il
ne laisse pas d'entraîner Célestine jusque vers un fauteuil où il se
jette la tenant entre ses jambes._) Allons, Monsieur le Comte, de la
bonne foi dans les traités; vous n'êtes point ici pour moi.
LE COMTE.--Laissons, mon coeur, ces subtilités de délicatesse. Il y
aurait moyen de bien mieux employer les instants. (_Il chiffonne le
fichu._) Si vous m'aimiez un peu...
CÉLESTINE, _défendant faiblement sa gorge_.--Nous ne nous connaissons
point, pourquoi vous aimerais-je?... Vous êtes joli cavalier, pourquoi
ne vous aimerais-je pas?
LE COMTE, _s'animant_.--Elle est divine! Il y a un siècle, belle enfant,
que tu me trottes en cervelle; mais tu as précisément une de ces
sorcières de mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste,
si l'on ne veut pas s'enfiévrer.
CÉLESTINE.--Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si fort! Sachez que
j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mérite...
Mais voyez donc comme il m'accommode! (_Les tétons sont au pillage._)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(_On supprime ici d'inutiles lambeaux de dialogue._)
CÉLESTINE[89] _acceptant l'assignat après quelques façons_.--Ne croyez
pas cependant que je veuille employer ce chiffon à réparer une sottise.
On dit qu'avant peu ce beau papier de votre fabrique ne sera plus bon
qu'à cet usage, mais en attendant, je vais bel et bien le convertir en
écus.
[89] Le Comte donne à Célestine un assignat de 300 livres.
LE COMTE.--Tu me bats avec mes armes, friponne! Cela n'est pas
généreux...
Pour l'apaiser Célestine, se jetant à son cou, lui donne un de ces
baisers qu'elle a le talent de rendre si doux, et échappe à l'instant.
Il est bon d'avertir le lecteur que cette si complaisante Célestine
avait été députée au comte par Mme Durut, afin qu'il fût occupé tout le
temps qu'il faudrait à la duchesse pour s'arranger avec le charmant
Alfonse. On voit que Célestine ne pouvait s'acquitter mieux de son
agréable commission. Le Comte se purifie, aidé, comme l'a été le
Chevalier, par la jolie négrillonne. Ensuite, il déjeune, et attend, en
lisant quelques feuilles du jour, qu'on vienne enfin lui donner des
nouvelles de la Duchesse.