LA DUCHESSE, _à Mme Durut, comme pour la rappeler_.--Eh bien! eh bien!
(_Au chevalier._) Votre tante est la meilleure femme de l'univers, mais,
entre nous, elle perd l'esprit. Y a-t-il du sens à s'en aller sans me
laisser personne qui puisse m'aider à sortir du bain?
LE CHEVALIER.--Je croyais, Madame, que vous y étiez depuis bien peu de
temps. Mais, quand il vous plaira d'en sortir, j'aurai soin de vous
procurer tout ce qui pourra vous être nécessaire.
LA DUCHESSE.--C'est parler raisonnablement. Mais votre tante est
vraiment folle, comme je vous le disais: n'imaginerait-elle pas que
j'allais me servir de vous-même!
LE CHEVALIER.--Permettez, madame, que je sois neutre dans cette
occasion. Si, de peur de vous déplaire, je n'oserais vous contredire, il
n'en est pas moins vrai que ma tante pensant à me procurer tant de
bonheur, je ne puis aussi la blâmer.
LA DUCHESSE, _gaîment_.--Cela est clair, je suis condamnée.
LE CHEVALIER.--Il serait heureux pour moi que de vous-même vous
voulussiez bien avoir tort.
LA DUCHESSE, _finement_.--Monsieur Alfonse, vous n'êtes pas tout à fait
aussi neuf qu'on a voulu me le persuader... Eh bien, je souscris à votre
arrêt, et vous allez être chargé seul de tous les petits soins d'usage.
L'effet que j'espérais de ce bain est absolument manqué... Je ne sais...
au lieu de me rafraîchir il m'a mise dans une agitation!... (_Elle se
met debout dans sa baignoire._) Je n'y peux plus tenir! (_Faisant face
au chevalier, elle expose ainsi dans tous leurs avantages ses plus
attrayants appas. Alfonse, malgré son inexpérience, fait tout ce qui
convient avec une adresse infinie. Ses larcins même ont une grâce qui
donne de lui la plus favorable opinion. Les détails de cette toilette
vont jusqu'à une espèce de pillage galant, pour lequel au surplus la
duchesse, sûre de son triomphe, affecte de donner les plus engageantes
facilités._)
Bref, la duchesse est... violée. La loi d'une guerre de siège est que le
vainqueur ne fasse aucun quartier quand la place succombe à l'assaut;
aussi notre adorable conquérant fait des siennes à toute outrance, darde
sa rosée de vie sans le moindre ménagement. Le peu de part que semble
prendre l'assiégée à la joie de ce triomphe ne veut pas dire qu'elle y
soit tout à fait insensible. Elle a goûté, peut-être en dépit
d'elle-même, le plus vif des plaisirs, mais à peine cet orage de bonheur
a-t-il fini pour elle, qu'elle laisse échapper de désobligeantes
expressions de repentir et de ressentiment. Nous n'en rapporterons que
ce qui est indispensablement nécessaire à la solution de l'énigme.
--Monstre! dit-elle dans un délire de fureur, tu te crois heureux!
Eh bien! si je suis grosse de ta façon, vil petit bourgeois, tu m'auras
assassinée, car je me brûlerai la cervelle!
Sans doute le lecteur ne s'attendait pas à ce dénouement, qui n'est pas
du tout analogue à l'imbroglio de la scène! Il faut le mettre au fait.
La Duchesse, par un de ces travers dont rien ne peut rendre compte, a
conservé de son origine allemande et de l'éducation qu'elle a reçue, le
préjugé de croire qu'une femme de haut rang se doit de ne mettre au
monde que de vrais gentilshommes. En conséquence, mariée depuis trois
ans, il lui est assez égal que les enfants qu'elle pourra donner à son
époux soient de lui ou du plus fécond des aide-maris qu'elle favorise:
le point essentiel est qu'aucun levain roturier ne puisse fermenter dans
ses nobles entrailles; elle a donc fait et tenu jusqu'alors le serment
de ne se livrer selon la nature qu'à des nobles. Or, elle est persuadée,
dans cette occurrence, que le bel Alfonse est le neveu d'une femme dont
la naissance est non seulement obscure, mais abjecte. Elle a du
caractère, nous l'avons dit en traçant son portrait, aussi, quelque
charmante qu'ait été pour elle la naissance de sa tentation, elle est au
désespoir d'avoir été entraînée. Elle avait tout autre projet: d'abord
celui de satisfaire un désir curieux, la vue d'un corps qu'elle
soupçonnait être admirable, lui promettait un grand plaisir. Pourquoi ne
pas le goûter en entier? Pourquoi se priver, par un peu de fausse honte,
de savoir si ce qui fait l'homme répondait chez Alfonse au reste de ses
perfections? De là le caprice de proposer le bain, d'aider à
déshabiller, d'exiger la chute du caleçon, etc... D'ailleurs, elle
supposait Alfonse novice, docile, capable de s'arrêter où elle le lui
prescrirait. Ensuite, la duchesse, par exemple, aime à la fureur, qu'une
langue complaisante et vive l'électrise et lui fasse oublier son être.
C'était à ce seul badinage qu'elle se proposait d'employer son beau
protégé. Mais point du tout! Le voilà qui a pris le mors aux dents et le
reste! Quel bonheur pour cette femme bizarre quand elle sera détrompée.
Quelle bonne scène ridicule pour le Chevalier, qui sent tout l'embarras
que se donne la duchesse, en sortant soudain de son rôle de femme de
théâtre pour outrer la hauteur d'une femme de cour!
Oublions-les pendant quelques moments, et voyons un peu ce qui se passe
ailleurs.