[82] La duchesse de l'Enginière, très grande femme, proportions
fortes, sans épaisseur et sans mollesse. Traits et caractère de
Junon. Grands airs, principes hardis, conduite imprudente. Belle
peau, belles dents, superbes cheveux châtain-brun. Tempérament moins
ardent qu'exigeant et capricieux. En tout une femme infiniment
agréable pour ses favoris et pour les femmes dont le goût est de
s'inscrire sur la liste de ses amants; mais peu goûtée des hommes
qu'elle traite moins bien, et cordialement détestée de tout le reste
de son sexe. L'âge? A peu près vingt-trois ans, dont on avoue
dix-neuf. (N.)
LA DUCHESSE, _dans le déshabillé le plus négligé, mais le plus coquet,
et avec beaucoup d'agitation_.--Je vous avoue, ma chère Durut, que vous
m'étonnez à l'excès en m'apprenant que le comte n'est point encore
arrivé.
MADAME DURUT.--D'après son billet d'hier, madame la duchesse, il devrait
être ici depuis une heure.
LA DUCHESSE.--Et... à défaut de sa présence, pas un mot aujourd'hui!...
Je ne suis pas une femme ridicule, je conçois qu'on peut être retardé,
tout à fait empêché même par quelque fâcheux contretemps, mais du moins
on a des égards, on fait un message, et l'on n'expose pas une femme de
ma sorte à se trouver au dépourvu pendant peut-être tout un jour.
MADAME DURUT.--Ici, madame, vous ne devez pas avoir cette crainte.
LA DUCHESSE.--A la bonne heure, mais je pouvais consacrer cette journée
à des occupations qui, certes, m'auraient bien valu ce qu'à le mettre au
plus haut prix M. le comte pourra me procurer d'agrément.
MADAME DURUT.--Que voulez-vous que je vous dise, madame? Il est galant
homme, et je lui connais pour vous des sentiments...
LA DUCHESSE, _avec feu_.--Oh! je suis bien la très humble servante de
ses sentiments; on ne me paye point avec cette monnaie. Je veux du plus
solide. Il y a quelque chose là-dessous, ma bonne; ceci m'a tout l'air
d'un tour, et je le trouverais très mauvais, je vous jure. (_Elle a
changé dix fois de place pendant cette conversation; elle secoue sa
badine avec plus que de l'humeur._) Vite, un de vos gens à cheval; qu'on
coure chez le comte; qu'on y prenne langue; si l'on ne peut me le
trouver sur-le-champ, qu'il soit lancé tout le jour de place en place,
autant qu'on pourra se mettre, au fait de sa marche, et qu'enfin on me
l'amène mort ou vif!
MADAME DURUT.--Charmante vivacité! qu'il est heureux, ce cher comte,
d'exciter une aussi flatteuse inquiétude!
LA DUCHESSE, _brusquement_.--Trêve aux flatteries; je ne suis pas de la
meilleure humeur... et...
MADAME DURUT.--Là, là, madame la Duchesse, épargnez-moi. Il est agréable
de vous louer, mais on peut sans effort vous obéir, quand vous exigez
qu'on ménage votre modestie.
LA DUCHESSE, _allant et venant_.--M. le comte, M. le comte!... (_A Mme
Durut._) Mais vous m'avez entendue et vous êtes là encore! Allez donc!
ordonnez donc! on veut me faire devenir folle aujourd'hui! En vérité,
madame Durut, vous remplissez très mal, je dis très mal, les devoirs du
poste que vous occupez ici.
Madame Durut, qui par malice ne s'était pas pressée, va enfin servir
l'impatience de cette femme altière, mais en s'éloignant elle fait une
mine d'irrévérence et presque de mépris, que, par bonheur, la Duchesse,
occupée de se regarder dans une glace, ne peut apercevoir.
LA DUCHESSE, _seule, toujours agitée, se lève, s'assied, fredonne un
air, soupire avec oppression, et tire enfin avec vivacité le cordon
d'une sonnette. Un jockey paraît._
LE JOCKEY[83].--Qu'y a-t-il pour le service de Madame?
[83] Le jockey--ébauche d'un joli subalterne, timidité, petits
moyens.--Chez Mme Durut, quiconque fait le service domestique est
tenu à d'autres complaisances encore. On en avertit une fois pour
toutes le lecteur afin qu'il accorde à ces êtres en sous-ordres un
peu d'intérêt. (N.)
LA DUCHESSE, _avec colère_.--Ce qu'il y a pour mon service? Un bain, et
un autre que toi pour m'y servir. La Durut? Qu'elle rentre et me parle à
l'instant (_Seule._) Oh! tout ceci va mal; l'établissement dégénère à
faire pitié!
MADAME DURUT, _accourant_.--Me voici. On va partir; votre comte se
retrouvera sans doute; mais, pour Dieu! Madame la Duchesse un peu de
sang-froid, et ne tourmentez pas, à propos de rien, des gens qui vous
sont dévoués de toute leur âme. Voilà mon pauvre Loulou[84] que vous
avez rudoyé, je gage, et qui s'en va le coeur gros, versant des larmes.
[84] Mme Durut prend à ce Loulou un intérêt particulier, et, le
gardant pour elle jusqu'à nouvel ordre, elle n'a garde de s'offenser
des reproches que va lui faire la duchesse, d'avoir un balourd qui
ne devine pas les caprices des belles dames à demi-mot. (N.)
LA DUCHESSE.--Ah! c'est que j'ai aussi sur le coeur sa bêtise de l'autre
jour.
MADAME DURUT.--Qu'a-t-il donc fait?
LA DUCHESSE.--L'animal me sert au bain, tremble comme si j'étais
apparemment un tigre, un crocodile! Je daigne lui faire nombre de
questions, il ne sait y répondre. J'ai un caprice, il ne sait le
deviner; je le lui explique aux trois quarts, il ne comprend rien, et
mon butor me quitte après mes avances humiliantes! Mais vous ne savez
pas, madame Durut, mettre à la porte des balourds de cette espèce!
MADAME DURUT.--C'est un bon petit diable; il a craint de vous offenser.
LA DUCHESSE.--Eh! morbleu! que n'avez-vous plutôt des insolents qu'on
puisse souffleter pour ce qu'ils oseraient de trop, que ces timides
inutiles, qui vous servent ric-à-ric avec un sot respect! (_Elle hausse
les les épaules._) Mon bain est-il commandé?
MADAME DURUT.--Oui, sûrement.
LA DUCHESSE.--Je mangerai un morceau, des drogues, ce qui se trouvera;
comme me voilà désorientée à crever de dépit, j'attendrai ici l'heure de
la seconde pièce des Italiens.
Le Jockey reparaît pour avertir que le bain est prêt. Comme la Duchesse
marche du côté de la porte...
MADAME DURUT, _avec un peu de mystère, l'arrête et lui dit à voix
basse_.--Si madame voulait permettre, je lui offrirais pour aujourd'hui
le service d'un nouveau venu...
LA DUCHESSE.--De quel sot encore?
MADAME DURUT, _saluant_.--C'est mon neveu; il est tout neuf, à la
vérité, peu au fait du service des bains; j'ose cependant me flatter
qu'il contenterait madame.
LA DUCHESSE.--Cela a-t-il un peu de figure, de tournure?
MADAME DURUT.--Il n'est pas mal. Au reste, il arrive de province ce
matin, et la fatigue du voyage fait un peu de tort à ses agréments
naturels... mais...
LA DUCHESSE, _avec impatience_.--En voilà dix fois de trop! (_Avec
ironie._) Les agréments naturels du neveu de Mme Durut, voilà de
l'intéressant au moins! Pauvre petit enfant gâté! Monsieur votre neveu,
délicieux personnage, a fait une longue course? Il est fatigué? Eh bien!
Madame Durut, qu'il se délasse, et recouvre à loisir ses agréments
naturels.
MADAME DURUT.--Fort bien, je n'avais garde d'interrompre cette tirade
d'orgueil et d'humeur d'une dame de cour à qui l'on manque de parole.
LA DUCHESSE, _interrompant avec courroux_.--Si l'on me manque de parole,
songez à ne pas me manquer de respect!...
MADAME DURUT.--Ma foi! madame la duchesse, si nous voulions, le décret
du 19 juin nous dispenserait de bien des formes[85]; mais à Dieu ne
plaise que j'oublie mon devoir. D'ailleurs vous connaissez le faible que
j'eus toujours pour vous. Je veux la paix, et pour cela j'insiste pour
que vous daigniez voir mon Alfonse.
[85] 1790. Ce fut la nuit de ce fameux jour qu'une poignée d'ivrognes
biffa sans retour toute la noblesse passée, présente et à venir!
Quel immortel service! (N.)
LA DUCHESSE, _avec aigreur_.--Ah! c'est _mon Alfonse_! Ces gens ont la
fureur de se donner des noms... Eh! madame Durut, pourquoi votre neveu
ne se nomme-t-il pas tout uniment Nicolas, Claude, François? Voilà ce
qui convient tout à fait à des gens de votre étoffe.
MADAME DURUT, _un peu piquée_.--Vous verrez que je ferai débaptiser mon
neveu pour entourer ses patrons au gré de votre vanité! quoi qu'il en
soit, voyez-le; qu'il se nomme Alfonse ou Nicolas, c'est un charmant
garçon; je n'en rabattrais pas une épingle. Souffrez que j'aie l'honneur
de vous servir au déshabiller, et qu'ensuite...
La duchesse, sans dire oui ni non, va du côté de son bain; Mme Durut
suit et la déshabille; tout cela se passe en silence.
LA DUCHESSE.--Quelque livre...
MADAME DURUT.--De quel genre, madame?
LA DUCHESSE, _avec humeur_.--Autre bêtise! Du genre que j'aime
apparemment.
MADAME DURUT.--Ah! j'entends. (_Elle disparaît un instant, et revient
deux volumes à la main._) Voici _Ma conversion_, du célèbre Mirabeau et
le _Petit-fils d'Hercule_.
LA DUCHESSE.--Quant au premier ouvrage, je l'aimais assez avant cette
exécrable révolution, à laquelle l'auteur a tant pris de part, mais un
renégat destructeur de la noblesse et des titres ne mérite plus que ses
victimes daignent sourire à ses gaîtés. Donnez-moi le _Petit-fils
d'Hercule_.
MADAME DURUT.--Le voilà... Par exemple, ce serait le cas... Mon neveu
lit comme un ange.
LA DUCHESSE.--Elle a le diable au corps avec son neveu! J'aurais bien
plutôt fait de céder à cette présentation que de chercher à m'y
soustraire. Allons, voyons donc M. Alfonse; que j'aie le rare avantage
de faire connaissance avec M. Alfonse Durut!
Dès que la duchesse a eu cette velléité de consentir, Mme Durut s'est
mise à écrire sur une carte ce qui suit:
«Viens, mon cher Alfonse, mettre à fin une délicieuse aventure: c'est
avec une duchesse, que je te donnerai pour une actrice de province.
«Toi, je te fais mon neveu. C'est une faiblesse que j'ai: il faut en
passer là. Point de bottes, le ruban noir en poche; un peu de
niaiserie... accours[86].»
[86] Il est bon de rappeler aux minutieux que maintenant les affaires
de plaisir se traitent en très petits caractères, tracés avec des
plumes de corbeaux: ainsi l'avis de Mme Durut a pu tenir tout entier
sur une carte. (N.)
Mme Durut sonne, parle bas au jockey, qui disparaît avec la carte; en
même temps, la duchesse, qui a parcouru les estampes du _Petit-fils
d'Hercule_, continue:--Gravures détestables. Les artistes qui se mêlent
de décorer ces sortes d'ouvrages ne devraient-ils pas avoir autant
d'esprit et d'usage que les auteurs eux-mêmes!... je veux dire que ceux
qui en ont comme celui-ci, qui paraît terriblement bien connaître et nos
goûts et nos caprices. Voyez, Durut. (_Elle lui montre la planche d'une
duchesse sollicitant à genoux les complaisances du héros._) Ici, par
exemple, on a voulu représenter une de nous; ce n'est pas la posture ni
l'intention que je blâme, nous sommes bien capables de tout cela, mais,
comme ce bélître de dessinateur a pensé le grand habit! Cette femme
n'a-t-elle pas plutôt l'air d'une reine de Saba que d'une dame du
palais?... C'est à faire pitié! (_Elle jette le livre au loin avec
mépris.--En même temps le chevalier vient montrer sa jolie mine à
travers la porte, qu'il entr'ouvre avec une feinte timidité._)
LE CHEVALIER, _à Mme Durut_.--On dit, ma tante, que vous me demandez?
LA DUCHESSE, _avec étonnement_.--Quoi! c'est là votre neveu?
MADAME DURUT.--Lui-même. (_Souriant._) Peut-il entrer?
LA DUCHESSE.--Assurément. (_Au chevalier, d'un ton amical._) Entrez,
monsieur. (_Le chevalier entre. Bas à Mme Durut._) On n'a pas une plus
charmante figure.
MADAME DURUT, _au chevalier_.--Fais tes remerciements à madame, à qui je
viens de parler de ta vocation pour le théâtre, et qui veut bien
s'intéresser en ta faveur auprès du directeur d'une troupe dont elle est
la première actrice. (_La duchesse agréablement surprise du tour qu'a
choisi Mme Durut, sourit, et lui serre la main en signe d'approbation._)
LE CHEVALIER, _saluant la duchesse_.--Ah! madame que de bonté!
LA DUCHESSE.--Je n'aurai pas grand mérite à seconder vos vues, monsieur.
Je prétends, au contraire, me faire de ma négociation un droit à la
reconnaissance de celui de qui votre adoption va dépendre. (_Elle attire
à elle Mme Durut pour lui parler à l'oreille._) Mais c'est un ange que
ce neveu-là! (_Le chevalier s'est écarté pour feindre la discrétion._)
MADAME DURUT, _bas_.--Je ne voulais pas vous en faire tout de suite un
grand éloge.
LA DUCHESSE, _bas_.--J'étais bien devant mon jour, je l'avoue, quand je
me défendais de le voir: je suis femme à raffoler de lui. (_Haut._)
Monsieur Alfonse, ayez la complaisance de relever ce livre et de me le
rapporter... (_Il obéit; pour recevoir le livre de ses mains, la
duchesse a la coquetterie d'écarter si bien la toile dont sa baignoire
est enveloppée, que rien n'empêche le chevalier d'y voir complètement
cette belle en état de pure nature. Aussi ne manque-t-il pas de plonger
un regard furtif sur tant d'appas. En même temps la duchesse fixe avec
méditation sur lui des regards qui par degrés s'animent de tous les feux
du désir: leurs yeux venant enfin à se rencontrer, ils rougissent l'un
et l'autre. La duchesse continue:_) Vous me trouvez un peu curieuse?
C'est que j'ai pour principe qu'on peut saisir à certain point, dans une
physionomie, les indices du caractère; je cherchais donc à démêler dans
le vôtre à quel emploi, pour la comédie, vous pouviez être plus propre.
Il me semble que celui de jeune premier est le seul qui vous convienne.
MADAME DURUT, _au Chevalier_.--C'est celui qu'on nomme dans le monde les
_Amoureux_. (_A la duchesse._) Il n'est pas au fait; il faut lui
expliquer les choses. (_Au chevalier._) Te sens-tu des dispositions, là,
franchement?
LE CHEVALIER, _vivement_.--Oh! oui, ma tante, d'infinies (_baissant les
yeux..._) surtout s'il s'agit d'entrer dans une troupe où madame...
LA DUCHESSE, _interrompant_.--Je crois vous entendre. (_A Mme Durut._)
Il n'est pas sans esprit.
MADAME DURUT, _un peu bas_.--Je m'en suis toujours doutée, et je suis
sûre que, si vous aviez la bonté de lui communiquer un peu du vôtre, il
ferait en peu de temps des progrès admirables.
LA DUCHESSE, _moins bas_.--Soyez assurée, ma chère Durut, qu'il n'y a
rien que je ne suis capable de faire pour votre neveu... Il rougit!
Il est divin!
Cette rougeur, très vraie, provient de l'impression plus que douce que
fait sur le très impressionnable jeune homme la fréquentation de ses
yeux sur une infinité de charmes. On siffle pour Mme Durut.