1º Le mélange du dialogue au récit nous a paru plus propre que l'une ou
l'autre exclusivement à prendre dans ce genre-ci.--2º Comme le simple
nom d'un personnage qu'on introduit sur la scène n'apprend rien au
lecteur, afin que l'imagination n'ait aucune peine et ne se mette pas en
frais de fausses idées, nous définirons exactement chaque acteur au
moment où il sera fait mention de lui.
Le Chevalier[79], à peu de distance de Paris, à cheval et seul,
reconnaît un local à portée duquel il se trouve pour celui que lui
désigne une adresse qu'il vient de lire; alors il met pied à terre,
laisse son cheval au domestique, se détourne, et suivant le sentier,
ainsi que le tout lui est prescrit, vient contre une maison de peu
d'apparence, des deux côtés de laquelle s'étendent de longues murailles
qui annoncent un grand emplacement. Il frappe; un portier aveugle vient
lui répondre.
[79] Le Chevalier, vingt ans: charmant jeune homme fait à ravir; une
de ces physionomies si rares qui allient à la noblesse la douceur,
l'expression et la vivacité. Il revient de Malte ayant fait ses
caravanes. Absent de France depuis quelques années, il a tout le
savoir-vivre, toute la candeur dont ses pareils, surtout ceux de la
défunte cour, ont eu, depuis ce temps à peu près, l'affectation de
se dispenser. (N.)
LE PORTIER, _en dedans et porte close_.--A qui en voulez-vous?
LE CHEVALIER, _en dehors_.--A Mme Durut.
LE PORTIER.--C'est ici. Etes-vous seul? à pied? à cheval? en voiture?
LE CHEVALIER.--Je suis seul, mes chevaux m'attendent plus loin; je suis
à pied.
LE PORTIER, _courant_.--C'est bon! entrez. (_Le Chevalier entre, la
porte se referme aussitôt; une grille borne le passage du côté de la
cour._) On va vous ouvrir la grille. Il est inutile de parler à l'autre
portier. Sourd, il ne vous entendrait pas; muet, il ne pourrait vous
répondre. Vous irez à droite, le long du portique, jusqu'à l'angle de la
cour.
Le sourd, qui a vu le Chevalier, vient ouvrir la grille. Dès qu'il a
passé, cet homme referme, tandis que le Chevalier va du côté qu'on lui a
indiqué[80]. On entend un coup de sifflet très bruyant.
[80] Cette combinaison de deux portiers, dont chacun est privé d'un
sens fort nécessaire, fut imaginée par les anciens Aphrodites, et
les vieux serviteurs ont été conservés. La plupart des choses qu'on
voudrait tenir secrètes sont ébruitées par les valets, s'il y en a
dans la confidence. Comment pourrait-il transpirer au dehors que
madame une telle, monsieur un tel sont venus, si, de deux personnes
nécessaires à leur introduction, la première ne voit point, et si la
seconde, fixée dans l'intérieur, ne peut recevoir ni faire aucun
rapport (N.)?
MADAME DURUT[81], _avertie par le sifflet, déjà sur la porte et ouvrant
ses bras avec une surprise mêlée de plaisir_.--Jour de Dieu! qui s'y
serait attendu! Te voilà donc de retour, mon beau bijou? Est-ce bien
toi, mon fils? (_Ils se sont joints et s'embrassent avec la plus vive
amitié._)
[81] Mme Durut, trente-six ans, brune, blanche, dodue, irrégulièrement
jolie, très bien conservée et fort piquante encore; fille d'une
femme de charge, elle fut nourrie dans la maison du père du
Chevalier. Non seulement elle a soigné l'enfant, mais elle s'est
fait son précepteur d'amour; quand il a eu seize ans elle lui a ravi
ses désirables prémices. Mme Durut est bonne, vive, étonnamment
active, non moins intriguante, et dominée par un indomptable
tempérament, qui a décidé de sa vocation quand elle a brigué le
pénible mais amusant et lucratif emploi de concierge de l'hospice
des Aphrodites. (N.)
LE CHEVALIER.--Oui, maman, arrivé d'hier soir, et bien pressé de vous
revoir!
MADAME DURUT.--Ah! point de vous, je t'en prie. Comme le voilà grand et
beau, ce cher enfant! (_Le prenant par la main._) Viens, mon toutou.
(_Elle lui fait traverser la cour et le conduit à un pavillon du
meilleur style._) Sais-tu bien qu'il y a quatre mortelles années que je
n'ai vu mon cher Alfonse ni reçu de lui la moindre nouvelle!
LE CHEVALIER.--Tout autant, je l'avoue, mais il n'y a pas eu de ma
faute, je te le jure. (_Il s'est interrompu frappé de l'élégance et du
bon goût d'un appartement qu'on lui fait traverser pour l'amener enfin à
un délicieux boudoir._) Mais dis-moi, ma bonne, as-tu fait fortune
depuis mon départ? ce séjour diffère étrangement du modeste hôtel garni
que tu tenais il y a quatre ans.
MADAME DURUT, souriant.--Il s'est fait quelque heureux changement dans
mes petites affaires; nous aurons tout le temps d'en causer ensemble.
(_Lui sautant au cou._) Mais comme il a tourné ce polisson-là! Eh bien!
n'avais-je pas raison de dire à ton imbécile de père... Oh! mais ce
n'est pas ce grand dadais-là qui t'a fait, je l'ai toujours soutenu à ta
maman.
LE CHEVALIER.--Ne va pas m'apprendre qu'elle ait pu en convenir. (_Il
l'embrasse._)
MADAME DURUT.--Je leur soutenais donc, quand ils se plaignaient de ta
figure longtemps équivoque, que tu serais un jour le plus joli cavalier
de Paris... C'est pourtant moi, Fanfan, qui ai eu la gloire de t'avoir
mis dans le monde, ce fut moi qui t'appris... hein? tu souris, fripon!
LE CHEVALIER, _caressant_.--Cette gloire est bien peu de chose pour toi,
ma chère Durut: c'est à moi de m'enorgueillir d'avoir eu, en fait de
galanterie, le plus admirable précepteur.
MADAME DURUT, _le prenant dans ses bras_.--Ce cher enfant, qui ne
l'aimerait à la folie!
LE CHEVALIER.--Je suis venu tout exprès, maman, pour me faire redire que
tu m'aimes toujours un peu.
MADAME DURUT.--Un peu, petit ingrat! que ne peut-on, sans se donner un
complet ridicule, te prouver à quel point on t'aimerait encore! Mais
parlons d'autre chose.
LE CHEVALIER, _avec feu_.--Non, non, chère Agathe!
MADAME DURUT, _lui serrant la main_.--Bon cela, tu viens de me rajeunir
de dix ans en me donnant mon nom de fille. (_Elle soupire._) Ah! le bon
temps, mon coeur!... Mais pour aujourd'hui, c'est assez. J'ai sur toi
des vues qui me prescrivent de te ménager. (_On entend trois coups de
sifflet très vifs._) Pour le coup, il faut que je te quitte.
LE CHEVALIER.--Que vais-je devenir?
MADAME DURUT, _sonne et ouvre une porte déguisée_.--Passe là-dedans, tu
trouveras du chocolat et quelqu'un dont tu as besoin: on aura soin de
toi. Nous dînons ensemble. Songe que tu es mon prisonnier pour tout le
jour, sans adieu. (_Elle sort._)