Cet ouvrage est brodé par Nerciat sur les aventures probables des
membres d'une société secrète d'Amour qui exista réellement.
La lettre connue adressée à M. de Schonen par le marquis de
Château-Giron donne un détail précis sur cette compagnie. Cette lettre
accompagnait l'envoi d'un exemplaire de l'_Alcibiade fanciullo_ de
Ferrante Pallavicini: «J'y joins, disait le marquis de Château-Giron,
les _Aphrodites_ dont je vous ai parlé; cet ouvrage du chevalier de
Nerciat est presqu'inconnu à Paris, ayant été supprimé à l'étranger
pendant la Révolution. Il est assez remarquable, comme historique, car
il peint, dit-on, au naturel une société qui s'est formée aux environs
de Paris, du côté de la vallée de Montmorency, et dont un certain
marquis de Persan était président. Cette association, à laquelle chacun
des initiés concourait dans une proportion convenue, n'avait d'autre but
que le libertinage.»
Nerciat donne aussi des renseignements historiques sur la société dans
un préambule nécessaire qu'on lira plus loin.
«Les _Aphrodites_, dit Monselet, sont une association de personnes des
deux sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes
de la cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes,
paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive
restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point
de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nerciat possède
à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables!
Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus
remarquables, et qui ne se sont jamais manifestés plus abondamment que
dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits maîtres de
Marivaux.»
Au début, l'Ordre avait fait du libertinage une sorte de culte
religieux, mais telle que la décrit Nerciat l'institution s'est
débarrassée de toute pratique superstitieuse. L'admission parmi les
Aphrodites ou Morosophes est difficile et très coûteuse, mais pour les
hommes seulement, les dames ne payent rien. L'association se réunissait
aux environs de Paris, du côté de Montmorency dans une propriété
merveilleusement agencée, comprenant de beaux jardins, des bâtiments
magnifiques, aux chambres commodes, aux salles spacieuses et disposées
pour les grandes fêtes que donnaient parfois les Aphrodites. Cette
propriété appelée l'Hospice, est administrée par Mme Durut,
surintendante des menus. Elle est aidée par une belle blonde nommée
Célestine, par une jolie brune appelée Fringante et au-dessous d'elles,
on trouve encore Zoé, une négrillonne de 14 ans, enlevée à l'Afrique. On
y trouve encore, selon la mode du temps où le livre a été écrit, des
jockeys charmants et beaucoup de jeunes domestiques des deux sexes qu'on
désigne sous les dénominations de _Camillons_ et de _Camillonnes_.
«_Camilli et Camillae_, dit Nerciat, _ita dicebantur ministri et
ministrae impuberes in sacris._»
L'Ordre comprenait environ deux cents adeptes, en comptant les deux
sexes et recrutés parmi les gens de qualité, l'armée, le haut et le
petit clergé, etc., personnages ardents et pourvus des vices les plus
agréables et les moins avouables. Outre les adeptes appelés _intimes_,
on admet dans l'Ordre, des _auxiliaires_ qui ne sont pas mis au courant
des secrets de l'Association. Les uni-sexuels ne sont pas favorisés par
les règlements des Aphrodites. Les initiations donnent lieu à de
somptueuses orgies, à de voluptueux banquets. L'association fut dissoute
aux premiers troubles de la Révolution et reconstituée hors de France.
Nerciat est très explicite sur ce point dans la Postface de son ouvrage
que l'on trouvera à la fin des extraits.
«Il y a dans les _Aphrodites_, ajoute Monselet, quelques parties
dramatiques et même fantasmagoriques;--l'histoire d'un baronnet qui se
fait suivre partout de l'image de sa défunte maîtresse, en cire, de
grandeur naturelle;--les jalousies, les fureurs sentimentales et la mort
d'un comte de Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors
leur place. En outre, M. de Nerciat ne perd jamais l'occasion de donner
son coup de griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.»
Nerciat a fait de _Félicia_ la principale dignitaire de l'Ordre des
_Aphrodites_. Plusieurs sociétés de ce genre ont existé au XVIIIe
siècle. Elles avaient chacune leur vocabulaire, et leurs adeptes y
prenaient des noms de guerre. C'est ainsi que le vocabulaire de l'ordre
de la _Félicité_ était emprunté à la marine, tandis que les _Aphrodites_
choisissaient des noms dans le règne minéral, pour les hommes et dans le
règne végétal, pour les femmes.