LES INVITÉS A LA FÊTE LIBERTINE

Le moment impatiemment attendu de se rendre à cette campagne où l'on

devait si bien s'amuser était sur le point d'arriver. Le palatin

Morawiski, présenté chez la Marquise par le prélat, y avait dîné. Ce

polonais, homme superbe à la vérité, mais ayant un certain air de

gravité fière et de recueillement, qui décelait plus de penchant à

l'ambition qu'aux folies voluptueuses, ne produisait pas sur l'âme et

les sens de la Marquise l'impression que l'introducteur s'était promise.

A peine au moment du champagne l'étranger parut-il s'humaniser, et pour

lors, la transition fut si brusque, si affectée, qu'il sauta aux yeux

des trois convives que cet homme venait de se dire: «Il convient

cependant que je sois enfin sémillant et gai». La petite comtesse, à

côté du prélat, lui serrait de temps en temps la main par dessous la

nappe, pour lui faire comprendre combien elle le préférait pour menin, à

son peu naturel ami. Au surplus, celui-ci n'avait rien dit ni fait qui

ne fût marqué au coin des plus nobles manières et du savoir-vivre le

plus raffiné. La fin du repas n'eût pas été bien amusante, si le comte,

qui depuis le matin avait en poche la liste des acteurs de la future

fête, enrichie de notes rapides qu'y avait jetées l'officieuse Couplet,

n'eût tiré ce papier de sa poche et proposé d'en faire lecture. Ces

dames témoignèrent que cela leur ferait grand plaisir. Le Tréfoncier se

mit donc à lire ce qui suit:

«Les messieurs et les dames qui honoreront ce soir de leur présence ma

petite fête, ayant bien voulu consentir à s'y rendre sans fracas en

nombre pair, je me suis assurée d'avance de l'ordre que cet arrangement

produira. Il en résulte que l'on verra se réunir à... les personnes

ci-après désignées.

»Premier couple. Monsieur le comte...»

(_Parlé._) C'est moi (_Lu._) «Avec Madame la Comtesse de Mottenfeu.».

(_Parlé._) On nous a dispensés de notes. (_Lu._) «Deuxième couple:

Monsieur le palatin Morawiski; Madame la marquise...

LA MARQUISE.--C'est nous; sans notes apparemment!

LE COMTE.--Sans notes (_Il continue de lire_). «Troisième couple: Le

comte Chiavaculi; lady Où veut-on.» (_Parlé_). Il y a certainement ici

quelque faute d'orthographe. Je gagerais que le nom de cette Anglaise

s'écrit autrement. Voyez.

Il montre ce nom comme il est imprimé plus haut: nous ignorons comment

il s'écrivait en anglais.

LA COMTESSE.--les notes?

LE COMTE, _lit_.--«Le comte Chiavaculi est un seigneur napolitain,

auquel il manque la moitié de chaque jambe; on aura le plaisir

d'apprendre de bouche à monseigneur l'histoire de cet accident[70]. Cet

italien a l'infamie d'abhorrer ce que les dames ont de plus attrayant,

et n'aime de leur sexe que ce qu'il a de commun avec le masculin, dont,

en revanche, il est idolâtre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux

besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est opulent et

prodigue, et je l'ai d'autant plus volontiers inscrit au nombre de mes

acteurs de ce soir, qu'il doit donner pour son compte, à la compagnie,

la moitié d'un bien étrange spectacle. Lady, qui peut-être l'est un peu

de contrebande, est du moins une dame fort riche. Elle se dit malade

quoiqu'elle fasse à tort et à travers des excès qui supposent celui de

la santé. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes plastrons les

plus infatigables. Elle veille, boit, jure, se bat au besoin avec ses

amants et ses domestiques...»

[70] Comme ce détail ne se trouvait nulle part dans l'ouvrage du

docteur, on s'est informé de ce comte Chiavaculi, et voici ce qu'on

a recueilli concernant cet infortuné personnage. Beau comme un ange

à l'âge de vingt ans, il eut le malheur de s'amouracher d'une

bégueule. N'ayant pu séduire ce dragon de vertu, l'ardent jeune

homme imagina la réussite du viol, et pour cela, certaine soubrette

achetée avait laissé complaisamment entr'ouverte une fenêtre de la

chambre à coucher. A l'heure où le Tarquin présomptif suppose sa

cruelle bien endormie, il tente l'assaut: mais elle s'éveille au

léger bruit, s'élance hors du lit; voit un homme sur le point

d'enjamber chez elle, se trouble, s'irrite, le repousse si

malheureusement pour lui que, renversé avec son échelle il y demeure

engagé par les deux jambes, qui se brisent au-dessous des mollets.

Avant que, d'après l'alarme donnée au dedans, on ait été voir dehors

ce qui pouvait s'y passer, surviennent deux coquins; ceux-ci

trébuchant, trouvent un homme évanoui, le dégagent, non pour lui

donner du secours, mais pour pouvoir le dépouiller plus à l'aise

dans un cul-de-sac peu distant. C'est là que le pauvre diable

abandonné sans vêtements, et devant y passer une nuit longue et

froide, a tout le temps de déplorer sa passion funeste et de maudire

avec sa barbare amante, tout le sexe qui donne de l'amour. Il sent

que sa vie est en danger, et fait voeu s'il échappe à la mort, de

n'avoir de ses jours rien à démêler avec les femmes. Le jour lui

procure enfin des soulagements, mais trop tardifs; on ne peut le

sauver à moins qu'il ne consente au sacrifice de ses jambes

incurables. Le Comte, guéri, devient dévot outré. Au bout de deux

ans, la nature trop longtemps réprimée se révolte, prend le dessus.

Du respect qu'on a pour le voeu cité naît le goût palliatif des

gitons.

On s'y livre; il croît; il devient une passion, une rage enfin. Tous

les pareils du comte n'ont pas à donner d'aussi bonnes excuses de

leur dépravation. (N.)

LA MARQUISE.--Voilà une jolie petite personne et de bien bonne

compagnie, en vérité! Faites-nous grâce du reste de son article.

LE COMTE, _lit_.--«Quatrième couple: sir John Kindlowe; Mlle d'Angemain.

Note. Sir John, frère de lady, est un marin des plus bruts, mais beau

comme le dieu Mars: dans l'Inde, où les femmes sont très précoces, il a

pris la manie des enfants; à Paris, il lui en faut de onze à treize au

plus, et, ce qui me fait enrager, c'est qu'il est assez connaisseur en

pucelages; je suis aux expédients pour lui en fournir de véritables. Au

surplus, il s'accommode de tout. Cet Anglais sera le second acteur

principal du spectacle dont j'ai déjà parlé. Mlle d'Angemain est une

fille de condition pauvre; mais parfaitement élevée, un peu passée,

quoique jeune; elle fait peu d'heureux; mais pour les apprêts du

bonheur, elle a des talents si rares que mes infirmes les plus

désespérés ne passent jamais par ses mains sans se trouver en état de

faire _gagner l'avoine_ à quelqu'une de mes filles...»

LA COMTESSE.--Il me vient une idée, Comte, c'est d'arranger cette

magicienne avec l'ami Dupeville: l'oeuvre serait méritoire. C'est

dommage de laisser ce talent au bordel.

LE COMTE.--J'aime qu'on se souvienne ainsi de ses amis...

LA MARQUISE.--Elle a raison. Dupeville a besoin d'une compagne. Elle a

le coeur excellent. Nous ferons la fortune de cette demoiselle. Après?

LE COMTE, _lit_.--«Cinquième couple: le baron Immer-Steiff; la

Vicomtesse de Chaudpertuis (_Parlé_). Sans notes; mais je les connais

tous deux; le baron est grand, gros et gras Bavarois, bon buveur, bon

fouteur. (_Pardon, cela m'est échappé._) Mais, pardieu! la chère

vicomtesse, à qui j'ai eu l'honneur de rendre quelques hommages, aura

bientôt fait d'ajouter une lettre au nom du pauvre diable[71].

[71] Immer-Steiff en allemand signifie toujours roide. En ajoutant un

N à Immer, c'est Nimmer qui signifie jamais. (N.)

LA COMTESSE.--Cela nous passe: allez.

LE COMTE, _lit_.--Sixième couple: M. Lecker (_Parlé_). Je le connais

aussi; c'est le fils d'un riche banquier de Dresde (_Il lit_). «Et Mme

de Condouillet. Note. Elle fait l'étroite et prétend n'admettre aucun

homme de forte proportion à l'abordage. Mais, dix heures du jour sur le

dos, elle lasse à la caresser trois chiens, son laquais, son coiffeur et

son maître de musique.»

LA MARQUISE.--La Couplet se moque des gens, quand elle veut nous mêler

avec ce monde-là.

LA COMTESSE.--Point d'humeur, madame. De quoi s'agit-il enfin? de

libertiner: nous faut-il pour cet objet la compagnie de vestales, de

bégueules prétendant aux moeurs! Laissez-la dire, Comte, et poursuivez.

LE COMTE.--Peste! Voici du grand!! (_Il lit._) «Septième couple: le

prince de Lowenkrafft; la princesse de Stolzinskoff. Note. Le prince est

un seigneur danois, diplomatisé à Vienne, gourmé comme le comte de

Tufière[72] bravache sur le chapitre de la vigueur; mais, comme à titre

d'homme d'importance et d'allié d'Hercule, il a voulu se frotter à la

princesse en question, cet homme, trop infatué de ses avantages, est

tombé comme une mauvaise épître... D'arrogant vainqueur, il est devenu

un ridicule esclave, humilié dix fois par jour par le service non secret

de trois géants domestiques, dont l'insatiable princesse fait son

amusement journalier. Cette dame au surplus est unique pour la haute

stature, la perfection des formes, la blancheur et la finesse de la

peau; mais elle a contre elle une fierté dédaigneuse si superlative, et

son tempérament égoïste est si mal en proportion avec les ressources

ordinaires que fournit notre bon pays, qu'elle est repoussante pour tous

nos amateurs et n'en peut attacher un seul à son char.»

[72] Le héros du _Glorieux_ de Destouches.

LA MARQUISE.--Eh bien! Comtesse, celle-ci vous dégote, ma fille.

LA COMTESSE.--Je ne me pique pas d'être un môle de luxure contre lequel

doivent se briser tous les désirs. J'aime à les faire naître, à les

fomenter, à les satisfaire, à les ressusciter. J'en fais gloire.

Personne ne sortit jamais humilié de mes bras, ni méditant le projet

ingrat de n'y plus revenir. Sur ce pied, j'ose me préférer à celle qu'on

m'oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je prendrai sa mesure, et

n'hésiterai pas à la défier si je la trouve digne de ma colère; on saura

qui de nous deux a plus de talent et d'intrépidité.

LE COMTE.--Magnanime dévouement! ma chère Comtesse; d'avance je parie

pour vous...

LA MARQUISE, _à la comtesse_.--Je suis enchantée d'avoir pu te piquer,

puisque cela nous vaut d'avoir vu dans tout son jour la portée de ton

insigne émulation...

LE COMTE, _interrompant_.--Voilà qui est fort bien, mais si nous nous

jetons ainsi dans les égarées, notre lecture ne finira jamais.

LA MARQUISE.--Nous écoutons.

LE COMTE, _lit_.--«Huitième couple! le marquis Dietrini; Mlle de

Nimmernein. Note. Le marquis, beau, jeune et riche, Florentin, serviteur

des dames _a posteriori_, sans cependant les négliger sur le pied

courant. Mlle de Nimmernein...» (_Parlé._) Celle-ci je la connais à

fond. Voyons ce qu'en dit la note. (_Lu._) Blonde parfaite, à qui

l'horreur d'épouser un vieillard puant et bossu fit déserter

l'Allemagne» (_Parlé._) Le fait est véritable (_Il lit._) «Elle est

douce comme un agneau, se pâme dès qu'on la touche, se laisse violer

tant qu'on veut; devient par une suite de sa constitution physique et

morale, la victime de tous les caprices. Fille d'esprit, instruite,

ayant des talents: tout lui convient comme elle convient à tout le

monde. Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjoués, elle rit,

boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec les militaires; en un

mot, joue, veille, hausse et baisse tous les tons, selon que l'exige la

scène dans laquelle elle se trouve chargée d'un rôle.» (_Parlé_). Ce

portrait est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans les moments

décisifs, elle ne se mêle de rien et ne partage point la besogne, bien

des gens pourraient ne pas goûter son indolente jouissance. J'ai eu le

premier, à Paris, ce chef-d'oeuvre germanique. Tête-à-tête avec Mlle de

Nimmernein dans ma petite maison des boulevards, je la mets nue... Oh!

sans hyperbole je crois voir respirer Galathée après le dernier coup de

ciseau de Pygmalion. Ivre de désir, je la renverse à moitié sur le bord

d'un grand lit, à mon approche, elle devient rose de la tête aux pieds:

immobile, elle m'attend, me reçoit, me laisse faire sans se donner autre

peine que celle de déployer en crucifix deux bras de proportion divine

et de soupirer en murmurant: _Herr Jesus! mein Gott!_ Ses entrailles

frémissent. Je me sens à la nage et voilà deux grands yeux bleus fermés,

ma nymphe morte, distillant après ma retraite l'humeur bouillante où je

venais d'être noyé...

Cependant je me rappelle qu'une lettre d'affaire très importante exige

de ma part une prompte réponse: j'écris trois pages et reviens à ma

beauté. Elle n'a pas changé d'attitude: un baiser profond à travers deux

rangs de perles lui fait pousser un soupir. «Que d'attraits!»

m'écriai-je, pénétré d'admiration et semant partout mes brûlantes

caresses. «Mais quoi! ne pourrais-je donc pas jouir de l'aspect

enchanteur de ce que me dérobe votre pose actuelle?» Je n'ai pas achevé

que déjà la charmante Nimmernein s'est roulée sur le ventre, les jambes

pendantes, le râble horizontal et les fesses en valeur. Nouveau prodige

de perfection! Je me sens renaître mille fois plus épris. Je baise et

presse les superbes cheveux, je rends hommage à la chute des reins...

miraculeuse...

«_Sodann!_ se contente-t-on de me dire, d'une voix douce comme un

flageolet, «_mach urtig, mein herz; es thut mir weh!_»

LA COMTESSE.--Ce qui signifiait?

LE COMTE.--Oui-dà! fais vite, mon coeur: cela me fait mal.

LA MARQUISE, _souriant_.--Voilà qui est à merveille. Mais si nous nous

jetons comme cela dans les égarées, jamais la lecture ne finira.

LE COMTE, _lui baisant la main_.--J'ai tort. (_Il lit._) «Neuvième

couple: M. le bailli de Fousept; Mme la Comtesse d'Ogreval. Note. Le

bailli, à la vérité quoique approchant la cinquantaine, va bien quand il

s'y met; mais cela ne lui arrive qu'une fois par semaine: c'est

aujourd'hui son jour. Mme d'Ogreval, qu'il entretient, n'observe pas le

même régime; le jour de travail de son ami est un de repos pour elle.

Ils se mettent réciproquement la bride sur le cou pour cette nuit, où

probablement Mme d'Ogreval fera des siennes.

»Dixième couple: le chevalier de Saint-Bernard; Mme Durut. Note. Cousin

et cousine. Le cavalier, entre nous, est un moine en dignité qui garde

l'incognito, sa parente, le chef-d'oeuvre de l'embonpoint, est une

délicieuse bourgeoise, veuve d'un négociant avare et millionnaire. Comme

elle fait en tout l'opposé de son mari, elle met actuellement autant

d'activité à dissiper le trésor que l'harpagon en mit à l'amasser. Sa

fureur, est de faire la grande dame et la protectrice des talents. Elle

soudoie deux abbés, beaux esprits, un violon de l'Opéra, un peintre en

galanteries, et, sous main, elle soutient bon an mal an, dans Paris,

quatre ou cinq gardes du corps[73].

[73] Mme Durut devait plus tard jouer un rôle important dans l'Ordre

des _Aphrodites_.

LA MARQUISE.--Cette femme pourra bien mourir à l'hôpital.

LE COMTE, _lit_.--«Onzième couple: M. Cazzoforté; Mme de Brisamants.

Note. C'est un arrangement fait d'hier. L'Italien a les vertus et les

allures d'un crocheteur; je lui ai lâché cette bacchante pour

l'assouplir.»

LA COMTESSE.--On pourra lui donner ce soir une petite leçon.

LE COMTE, _lit_.--«Douzième couple: le commandeur Pottamico; Mlle de

Pinamour. Note. Nouvel arrangement encore. Gens délicats; petits

besoins, petits plaisirs, filés et rares...»

LA MARQUISE.--Ces gens là seront bien déplacés ce soir! Ils

m'affadissent! Passez.

LE COMTE, _lit_.--«Treizième couple: V. Vanhuren; Mme de Foutencour.»

(_Parlé_) Encore une de mes connaissances. Note. Vanhuren est un laid et

lourd Hollandais qu'ont enrichi trois grosses banqueroutes; par goût, il

n'aime que le dernier ordre des coquines, mais comme il s'est mis en

tête de faire agréer par notre gouvernement je ne sais quel plan de

manufacture, il a désiré de connaître quelque intrigante, capable

d'appuyer son projet. A cet effet, je l'ai arrangé avec cette brûlante

haridelle de Foutencour, aux grands airs, à la langue dorée, et qui,

pour avoir violé, par-ci, par-là quelques jeunes présentés, croit tenir

à tout. Son véritable crédit pourtant, porte sur les sous-ordres et

valets de Versailles, dont il n'est aucun qui ne le sache par coeur,

l'ayant, eue à leurs trousses depuis dix ans, pour mille sollicitations,

sur le succès desquelles elle ne refusera jamais des acomptes, sauf à

faire des ingrats et à tromper l'espoir de ses commettants...»

LA MARQUISE.--Ah! Ah! Mme Couplet s'amuse à médire. C'est passer un peu

les bornes de la simple instruction.

LE COMTE, _souriant_.--La lecture ne finira jamais. (_Il lit._)

«Quatorzième couple: M. de Boutafond; Mme de Forgésy. Note. Boutafond,

gentilhomme de province, à prétentions auprès des femmes à tempérament.

Celles à qui je l'ai fourni s'en louent assez; il cherche à gagner

quelque place ou à faire un mariage. Mme de Forgésy, jolie veuve,

passablement riche, lui conviendrait. Mais elle m'a dit, en confidence,

qu'elle compte l'essayer pendant six mois, afin de pouvoir être bien

sûre de ne pas faire un pas de clerc, en épousant un homme dont les

soins pourraient manquer de suite.»

LA COMTESSE.--Peste! Quelle prévoyance!

LE COMTE, _lit_.--«Quinzième couple: le vicomte de Phallardi; la baronne

Matevits.» (_Parlé._) Encore une des miennes! (_Lu._) «Note. Le vicomte,

j'en suis bien sûr, a fourbi, depuis douze ans, plus de quatre mille

créatures humaines. Jamais il ne voit la même deux fois, il en change

tous les jours, et en voit plutôt deux qu'une. Jouant à ce jeu dangereux

avec un bonheur incroyable, jamais il n'eut la moindre menace de mal

vénérien...»

LA COMTESSE, _interrompant_.--On dit qu'il y a des êtres inaccessibles à

la contagion. (_Montrant la Marquise._) Elle, moi, bien d'autres en sont

des exemples.

LE COMTE, _avec un soupir_.--Ah! que ne puis-je aussi me citer! mais...

loin d'ici, souvenirs funestes! Voyons le reste du vicomte. (_Il lit._)

«Cet enragé, depuis que l'eau d'un certain médecin[74] a pris faveur,

s'est jeté dans la plus vile classe des malheureuses. La halle au blé,

la rue Saint-Honoré, le boulevard même, il a tout écumé. Ce qu'il y a

d'étonnant c'est que, dès qu'il rentre en bonne compagnie, cet homme est

charmant. On n'a pas plus de politesse, plus d'égards pour les femmes

honnêtes, plus de ce qui sait entraîner tous les suffrages. La Matevits,

que je lui prête, et qu'il ne se piquera pas de baiser plus d'une fois,

c'est une brune de cinq pieds trois pouces, qui met sa gloire à

_momiser_[75] ses pratiques. Je n'ose l'employer avec des gens à petite

santé, car je craindrais de commettre des assassinats. Elle aime aussi

les femmes.

[74] L'eau de Préval.

[75] Dessécher, réduire à l'état de momie, c'est apparemment ce qu'a

voulu dire la Couplet. (N.)

LA COMTESSE.--Bonne connaissance; je veux lui faire amitié.

LE COMTE, _lit_.--«Seizième couple: le chevalier de Pinefière; Mlle des

Ecarts. Note. Le chevalier ne finit jamais. Sa compagne, fille _du grand

genre_ susceptible de passions outrées, ardente comme un volcan, compte,

dans son roman, vrai quoiqu'à peine croyable, six enlèvements et trois

lettres de cachet. Deux fois elle s'est échappée par séduction; la

troisième elle a mis en douceur le feu au couvent, et s'est tirée

d'affaire à travers ce désastre. Elle a coûté la vie à trois adorateurs,

mécontents de ses mauvais procédés, et que des rivaux plus heureux ont

mis sur le carreau. Certain infidèle a reçu de l'héroïne elle-même un

grand coup d'épée, en duel. Mlle des Ecarts enfin, majeure, sans famille

et jouissant d'une fortune honnête, vit sans éclat, et l'on ne pense

plus à ses folies.»

LA MARQUISE.--Je ne sais plus, en vérité, si j'ose être de cette partie.

Quel choix de gens.

LA COMTESSE.--Va te faire lanlaire avec tes scrupules. Comte, ne lui

laissez pas le temps de nous dire des pauvretés, allez.

LE COMTE, _lit_.--«Dix-septième couple: le vidame de Pillemotte; Mme de

l'Enginière. Note. Un Gascon des mieux faits, des plus amusants, des

plus vains et des plus gueux. Mme de l'Enginière l'entretient...»

(_Parlé_). Je connais encore cette bretteuse-là. Sortant une nuit, avec

elle, d'une maison de jeu, et n'ayant pas ma voiture, j'acceptai l'offre

que madame de l'Enginière me faisait de me ramener: mais comme son

équipage était, à dessein, je crois, une _désobligeante_[76] dans le

fond de laquelle on me fit asseoir, force me fut d'avoir la dame sur mes

genoux; elle avait eu la précaution de se trousser jusqu'aux hanches. Un

instant après elle trouva que mes breloques la blessaient. Pour s'en

délivrer elle eut la distraction de me déboutonner complètement: je

compris, en homme du monde, ce que cela voulait dire et... je

m'exécutai. La chose se passait tout au mieux: on m'avait fourré là,

nous ne cessions point de parler de la société que nous quittions, des

événements du jeu, des nouvelles du jour. Pourtant, lorsque Mme de

l'Enginière, au delà des ponts, comprit que nous approchions de mon

hôtel: «Il est temps de penser à nous, dit-elle, et voilà ma diablesse à

se trémousser sur moi de manière à me faire craindre que la voiture ne

se défonçât. L'ardeur brûlante de cette Messaline m'entraînait; je

réalisai: Ça! me souffla-t-elle dans l'oreille comme on arrêtait pour me

descendre, ne rentrez pas à la vue de votre livrée, sans vous bien

envelopper de votre redingote.--Je ne savais d'abord ce que pouvait

signifier ce conseil. Mais après l'avoir, à tout hasard, suivi, je fus

au fait, lorsqu'aux lumières je me vis souillé du haut en bas, d'un

déluge menstruel. Je n'y songe point encore sans effroi, moi l'ennemi

juré de cette saloperie et qui suis bien _dans mon état_ quant à

l'horreur que me cause du sang ainsi versé.

[76] Voiture à une seule place. Il y en a peu. (N.)

LA MARQUISE.--Voilà, sans contredit, la plus impudente coquine.

LE COMTE.--D'autant mieux qu'elle riait aux larmes en me quittant... N'y

pensons plus... (_Il lit._) «Dix-huitième couple: dom Plantados; Mme de

Curival. Note. Cette dame est la femme d'un vieux colonel suisse chez

lequel dom Plantados, grand personnage fier et poltron, quoique

Portugais, est trop circonspect pour mettre le pied: on ne se voit que

chez moi. Je soupçonne Mme de Curival, qui n'est plus de la première

nouveauté, de ne s'attacher le flegmatique et hautain Plantados qu'au

moyen de quelque goût honteux qu'il aurait, et que je connais à son amie

bien du penchant à contenter. Il est vrai que le ravage des couches a

furieusement gâté les charmes antérieurs, et que les autres sont, au

contraire, d'une beauté surprenante. Cette femme-là me fait gagner

beaucoup d'argent. L'époux ombrageux est pour quelques jours à

Versailles, ce qui donne de la marge pour ce soir.»

LA MARQUISE.--Ces pauvres maris, comme on les dupe!

LE COMTE, _lit_.--«Dix-neuvième couple: M. Eselsgunst[77]; Mme de

Caverny».

[77] Eselsgunst signifie, en allemand, bel attribut de l'âme.

LA COMTESSE.--Quels diables de noms!

LE COMTE.--«Note. Eselsgunst est un Allemand qui tient par je ne sais

quel fil au corps diplomatique.» (_Parlé_). C'est le chargé d'affaires

de deux ou trois de nos petits souverains germaniques. (_Il lit_). «Mme

de Caverny, femme des plus jolies, penchant vers le sentiment, et, qui,

malgré cela, n'a pas laissé de distribuer, chez moi, ses largesses à

plus de cent personnes. Il faut du pain, Eselsgunst l'entretient

mesquinement, mais au défaut de l'utile, on trouve chez lui l'agréable;

c'est à quoi la sensible Caverny tient encore plus qu'à l'argent. Un

rapport de conformation assez rare fait que ces deux êtres s'aiment

beaucoup, et la dame ne s'est pas très volontiers décidée à se trouver

là ce soir. Mais à l'argument sans réplique _que son amant veut y

recueillir de quoi mander quelque chose à sa cour par le courrier

prochain_, elle s'est rendue, et c'est ce qui vous procurera le plaisir

de la voir.»

LA MARQUISE.--Ces détails commencent à me fatiguer. Est-ce tout?

LE COMTE.--Encore un article (_Il lit._) «Vingtième couple: le chevalier

de Pasimou; Mme des Clapiers.» (_Parlé._) Je les ai furetés tous deux,

ces clapiers-là. J'en connais peu d'aussi logeables.

LA MARQUISE.--Vaurien, taisez-vous. (_A la Comtesse._) Il va nous faire

encore quelque commentaire saugrenu.

LE COMTE.--Vous m'attaquez! Eh bien! pour vous faire enrager, j'ajoute

avec fondement, que je crois avoir aussi pratiqué ce Pasimou, tandis

qu'il portait la soutane. Voyons la note. (_Il lit._) «Le plus beau

jeune homme qu'on puisse voir, et peut-être le plus aimable. Ci-devant

abbé.» (_Parlé._) Tout juste, c'est le même. (_Il lit._) «C'est

maintenant un excellent officier.» (_Parlé._) J'en suis fort aise (_Il

lit._) «Il a quelques défauts.» (_Parlé._) Je lui ai connu celui d'être

bardache, mais tant d'honnêtes gens le sont! (_Il lit._) «Les femmes ont

soin de lui.» (_Parlé._) Les hommes, quand cela lui plaira, seront fort

à son service.

LA MARQUISE.--Insupportable homme, finirez-vous!

LE COMTE.--Là, là, je promets de ne plus y mettre un mot du mien (_Il

lit._) «Les femmes ont soin de lui, mais il est si galant, si

complaisant, et fait tant d'honneur à leur libéralité, qu'aucune n'est

mécontente. C'est en un mot, le phénix des hommes à bonnes fortunes.»

(_Parlé._) C'est tout.

LA MARQUISE.--J'aime ce Pasimou à la folie. Voilà comment il eût fallu

que fussent tous nos cavaliers de ce soir.

MORAWISKI.--Et toutes nos dames comme vous (_Il prend en même temps et

baise amoureusement la main de la marquise._)

LE COMTE (_pariodant avec la comtesse_).--Ou comme elle.

LA COMTESSE, _souriant_.--Peste! j'en suis aussi! (_A Morawiski._)

Ecoutez donc, mon cher palatin, vous avez bien fait de dire enfin

quelque chose, car je vous croyais en léthargie.

MORAWISKI.--Daignez m'excuser, mais de si grands et de si chers intérêts

viennent quelquefois me distraire de ce qui m'attache le plus, que je

fais alors la sottise d'envoyer mon âme en Pologne, tandis que ma

personne matérielle demeure où l'on me voit.

LA COMTESSE.--A la bonne heure, mais comme votre langue en fait partie,

et qu'elle doit savoir dire de jolies choses, gardez-la-nous, s'il vous

plaît.

LA MARQUISE.--Pendant que nous nous amusons de balivernes, le temps se

passe. (_Elle regarde à sa montre._) Plus de cinq heures! et j'ai je ne

sais combien de petites choses à faire avant de partir! (_Au comte._) Y

pensez-vous donc, méchant homme, de nous avoir ainsi mises en retard

avec votre scandaleuse gazette!

Elle se lève et va s'occuper des petits soins qu'elle vient d'annoncer.

La comtesse et les deux cavaliers vont, en attendant, prendre l'air sur

une terrasse. Bientôt après on monte dans un carrosse à six chevaux et

l'on vole au rendez-vous du pique-nique.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2) · 第 42 / 74 题