UNE FÊTE PROJETÉE

Au retour de cette agréable promenade, le Tréfoncier se souvient d'une

lettre qu'il avait mise en poche, deux heures auparavant, sans la

lire.--«Ah! Ah! dit-il en l'ouvrant, c'est l'illustre maman Couplet qui

m'écrit! que peut-elle me vouloir?--Voyons, voyons, dit impatiemment la

petite Comtesse».

LE COMTE, _lit ce qui suit_:--«Monseigneur, seriez-vous curieux d'être

aussi d'une fête d'un genre... peut-être tout à fait neuf, que, Dieu

aidant, je donnerai après-demain vendredi dans le pavillon que vous

savez près de Choisy, et qui sera honorée de la présence de plusieurs

brillants amateurs, actuellement les coryphées de mes nombreuses

pratiques? Si le coeur vous en dit, Monseigneur, ayez la bonté de me le

faire savoir demain, au plus tard à midi, et de joindre un mandant de

vingt louis à votre réponse. Je vous vois d'ici reculer en vous écriant:

«Vingt louis! la chère Couplet se moque du monde». Vingt louis,

Monseigneur, tout autant, et, si vous souscrivez, vous avouerez, après,

que vous aurez eu du plaisir pour mille. Rapportez-vous en sur ce point

à la scrupuleuse probité de celle qui ne vous trompa jamais, et qui

prend la liberté de se dire avec un profond respect, monseigneur,

votre... etc.» Qu'en pensez-vous, mes belles amies?

LA MARQUISE.--Qu'avant de financer, il conviendrait de savoir quel est

le dessein de cette fête; avec quelles gens il s'agit de vous faire

rencontrer.

LE COMTE.--Vous avez raison: en pareil cas, il serait à propos que

chaque souscripteur eût sous les yeux une manière de _prospectus_. Pour

ne pas risquer d'acheter chat en poche... (_Il sonne._) Je vais à Paris

(_Un domestique paraît_). Dites à mes gens que je veux ma voiture avant

dix minutes. (_Le domestique se retire._) Je confesserai la Couplet, et

demain, si vous voulez me donner à dîner, je vous rendrai bon compte de

ce dont on me fait ici l'ouverture.

LA MARQUISE.--Vous serez ici impatiemment attendu.

LA COMTESSE.--Songez, mon très cher, que s'il s'agit de grandes

prouesses, comme ceci m'en a tout l'air, je veux en être, moi. Quant à

la Marquise, il n'y faut plus penser: elle se réforme (_Elle sourit_).

LA MARQUISE.--Madame persifle...

La voiture du prélat fut bientôt prête. Il ordonna d'aller le plus grand

train et d'arrêter rue des Déchargeurs. C'était celle où demeurait la

Couplet. Le lendemain, le Comte, très exact, fut de retour à deux

heures. En abordant ces dames:

LE COMTE, _avec vivacité_.--Vive l'admirable, la sublime,

l'inappréciable Couplet! Par ma foi! l'aperçu de sa fête est un éclair

de génie, et pour la seule idée qu'elle a eue de m'en mettre, je lui

aurais volontiers donné dix louis de plus!

LA COMTESSE.--Contez, contez-nous cela, délicieux ami!

LE COMTE.--Oh! non, sur la plupart des objets je ne pourrais vous

instruire qu'en gros. Il convient, que vous ayez le plaisir de la

surprise.

LA MARQUISE, _avec feu_.--Nous en sommes donc?

LE COMTE.--Si vous daignez y consentir!

LA COMTESSE.--Je respire. Sa question me fait espérer qu'elle tient

encore au plaisir.

LE COMTE.--Vendredi nous en aurons de plus fortes preuves...

LA MARQUISE.--La fête, la fête, qu'est-ce que c'est?

LE COMTE.--Local enchanteur, que je connais: vingt cavaliers, vingt

dames; deux à deux, quatre à quatre, en nombre pair, enfin, comme au

château de Cutendre. Promenade en attendant que tout le monde soit

réuni; concert ensuite et feu d'artifice; souper exquis et magnifique:

toute la nuit, danse, jeux et folies; au point du jour chacun à petit

bruit défilera...

LA MARQUISE.--Voilà qui est à merveille, mais la société?

LE COMTE.--J'ai vu la liste. Les hommes sont presque tous des étrangers

de marque, ou du moins décents et riches. Les dames, j'en connais une

demi-douzaine; tout cela convient pour la circonstance, et, d'après la

parole que Couplet m'a donnée, je crois que le reste ne gâtera rien;

ainsi nous pouvons ne point appréhender de nous trouver absolument en

mauvaise compagnie. Quant à notre entrée là-bas, comme il nous faut être

pairs, j'ai pris d'avance la liberté d'arranger la chose. L'une de vous

paraîtra sous l'escorte du palatin Morawiski, le meilleur ami que j'eus

en Italie et que je viens de retrouver, grâce à la liste; l'autre voudra

bien se laisser mener par votre très humble serviteur.

LA COMTESSE.--Cher Comte, ce sera moi. Je n'ai pas l'avantage de

connaître votre palatin. Donnons ce chaperon à la marquise et soyez le

mien.

LE COMTE.--Votre lot ne sera pas le meilleur, ma chère comtesse.

Morawiski, je vous le jure, est l'un des plus beaux et des plus aimables

cavaliers que nous ait fourni sa nation, dont vous savez que la noblesse

jouit à juste titre d'une haute réputation de politesse, de galanterie

et de magnificence; au surplus, il ne s'agit que d'avoir mis le pied

dans l'Eden: dès qu'on y sera, chacun sera libre de se faufiler à son

gré, car... j'outrepasse ici les bornes de la discrétion qui m'était

recommandée, mais vous ne jaserez point?

LA COMTESSE.--Nous saurons nous taire.

LE COMTE.--Eh bien! le fin mot de la partie est que chaque dame sera

_toute à tous_; chaque homme, _tout à toutes_.

LA COMTESSE, _avec exaltation_.--_Toute à tous!_ J'aime ce noble cri de

guerre! Ah! oui! j'y serai fidèle! Qu'un affreux prodige mure chez moi

toutes les portes du plaisir, si je déroge à la loi; ou mon peu de

charmes et la vivacité de mes agaceries manqueront leur succès, ou je ne

quitterai point la lice sans que chaque champion ait fait tout au moins

un coup de lance avec moi!

LA MARQUISE.--Comme elle y va? Tout doux, l'amie, et les autres donc?

(_Au comte_). Madame suppose apparemment qu'il ne doit y en avoir que

pour elle!

LE COMTE, _baisant la main de la marquise_.--Charmant souci! il est pour

demain d'un bienheureux présage! Mais si nous nous dépêchions de dîner?

car il est indispensable d'aller coucher tous à Paris, où notre présence

sera nécessaire pour différents préparatifs: (_La marquise sonne et

ordonne qu'on hâte le dîner. Le comte continue._) A propos, j'oubliais

de vous faire part d'un accident fâcheux arrivé à quelqu'un que je crois

être ou du moins avoir été de notre connaissance.

LA COMTESSE.--Si vous le nommiez...

LE COMTE.--Le Vicomte de Molengin, garçon d'esprit fort aimable.

LA MARQUISE.--Nous le connaissons... comme cela.

LE COMTE.--Mélomane outré, et disait-on, le plus mauvais tendeur du

royaume...

LA COMTESSE.--Nous en savons quelque chose (_Haussant les épaules_). Et

vous qualifiez cela d'homme aimable?

LA MARQUISE.--Au surplus qu'a-t-il fait?

LE COMTE.--Il est mort.

LA MARQUISE.--Mort?

LA COMTESSE, _souriant_.--Il est mort en entier?

LE COMTE.--Voici son histoire.--Cet équivoque personnage, ennuyé de ne

pouvoir employer agréablement l'un des plus distingués boute-joie que la

nature ait jamais fabriqués, avait mis sa confiance dans un docteur

italien, fieffé charlatan, dit-on, mais qui, d'abord, avait si bien

ressuscité le vicomte, que celui-ci se flattait tout de bon d'avoir

enfin retrouvé ce qui lui manquait depuis si longtemps. Devenu presque

vigoureux par artifice, le pauvre diable a bientôt abusé de cet état

heureux. Malgré les _piano_ perpétuels de l'esculape ultra-mondain,

c'était chaque jour quelque nouvelle aventure galante mise tellement

vivement à fin. Bref, avant-hier... _Que diable allait-il faire dans

cette galère!_ il s'était donné le régal d'une nymphe subalterne des

coulisses italiennes... il a rendu l'âme avec la seconde bordée de son

fluide génital.

LA COMTESSE.--Peste! le bel effort qu'il avait fait! deux fois! (_Elle

hausse les épaules._)

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2) · 第 41 / 74 题