L'ABBÉ BOUJARON

PHILIPPINE, _avec un billet_.--Tenez, madame. Je n'ai pas eu la peine de

courir bien loin. Voici un mot d'écrit de la part de votre marchand de

ce matin. On demande réponse sur-le-champ.

LA MARQUISE, _avec trouble_.--Bon Dieu! que vais-je apprendre? (_Elle va

vers la croisée, lire la lettre._)

LA COMTESSE, _à mi-voix, pendant que son amie est occupée_.--Savez-vous

Philippine, que vous êtes jolie comme l'amour, et fraîche comme un

bouton de rose.

PHILIPPINE.--Vous êtes bien honnête, madame.

LA COMTESSE.--D'honneur! si j'étais garçon, je voudrais passer un

caprice avec vous.

PHILIPPINE, _avec grâce_.--Et moi, si vous étiez garçon, je n'aurais pas

le courage de vous résister.

LA COMTESSE, _encore plus bas, faisant un léger mouvement de la main

vers l'objet de son désir_.--Viens donc me voir quelquefois.

PHILIPPINE, _répondant à cette agacerie en pressant sur cet endroit la

main de la comtesse_.--Mais, par malheur, vous n'êtes pas garçon.

LA COMTESSE, _en feu_.--Viens toujours!

PHILIPPINE, _avec un regard bien lubrique et l'accent le plus

tendre_.--Oh! oui! j'irai vous voir... (_Elle jette en même temps, avec

beaucoup de finesse, un regard du côté de la marquise; ce qui

signifie... qu'elle prie la comtesse de lui garder le secret._)

LA COMTESSE, _très bas_.--Sois tranquille (_Elles se serrent

mutuellement la main_). Demain.

PHILIPPINE, _très bas_.--Demain.

LA MARQUISE, _ayant fini de lire_.--Allez à mon tiroir, Philippine, et

donnez cinquante louis au porteur (_Elle donne la clef, Philippine

sort._)

LA MARQUISE, _agitée_.--Ecoutez ceci, comtesse, c'est votre Bricon qui

m'écrit.

LA COMTESSE.--Il est bien un peu le vôtre aussi. J'écoute.

LA MARQUISE, _lisant_.--«Madame, au sortir de chez vous, M. l'abbé,

malgré ce que vous savez, est allé dire sa messe. Dieu l'a bien puni de

cet horrible sacrilège...»

LA COMTESSE.--Peste! M. Bricon a de la religion!

LA MARQUISE.--Suivez sa lettre (_Elle lit_). «Par malheur, il a pris un

goût subit pour le petit garçon qui l'avait servie, et, dans la

sacristie, moitié gré, moitié force, il l'a enfin exploité.» Vous

remarquerez, comtesse, qu'il avait joué trois fois avant de sortir

d'ici.

LA COMTESSE.--Ce n'est pas ce qui me donnera mauvaise opinion de lui...

LA MARQUISE.--Mais après une nuit pareille, à moins d'avoir le diable au

corps, peut-on être tourmenté de cette force?

LA COMTESSE.--Qu'est-ce que trois fois, pour certaines gens! Voyons la

suite.

LA MARQUISE, _lit_.--«Il était déjà tard, l'église est peu fréquentée,

il s'y croyait absolument seul. Cependant, une bigote qu'on n'avait

point aperçue, sentant sa conscience inquiétée de quelque peccadille, a

cru trouver une belle occasion de se purifier, en prenant au bond le

prêtre qui venait de célébrer... Elle est donc venue, comme un chat,

vers la sacristie: on était au fort de la besogne...»

LA COMTESSE.--Belle vision pour une béate.

LA MARQUISE, _lisant_.--«A l'instant M. Boujaron, furieux, a voulu se

ruer sur la dévote et la mettre à mal aussi, pour s'assurer du secret;

mais elle a jeté les hauts cris; le petit bonhomme s'est enfui, sa

culotte encore rabattue; un bedeau, qui survenait, l'a arrêté. Il a tout

déclaré. Deux passants appelés, et le bedeau se jetant dans la

sacristie, ont surpris M. l'abbé qui (_la tête perdue apparemment_)

jetait au cou de la dévote les cordons du vêtement sacerdotal. On l'a

délivrée de ses mains. L'abbé, porteur de deux pistolets, a voulu se

faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait à la clef... De ses deux

coups, il a manqué les deux hommes avec lesquels il restait...»

LA COMTESSE.--Voilà, certes, un joli petit monsieur!

LA MARQUISE, _lisant_.--«Le troisième personnage allait pendant ce

temps-là chercher main forte. Bref, M. l'abbé a été saisi, lié et jeté

dans un fiacre pour être conduit en prison. Je me trouvais par hasard

dans le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m'étais donc mêlé

parmi la foule, et j'avais tout appris. Comme j'entendais dire que le

prisonnier était tombé dans une espèce de délire et vomisssait, avec

mille imprécations, des atrocités qui pouvaient compromettre nombre

d'honnêtes gens, j'ai profité des relations que je me trouve avoir avec

quelques-uns de ceux qui le conduisaient, et j'ai suivi...»

LA COMTESSE, _interrompant_.--M. Bricon est bien faufilé, ce me semble!

LA MARQUISE, _lisant_.--«M. Boujaron s'est enfin évanoui dans le fiacre;

cet état ayant rendu nécessaire qu'on lui fît boire quelque chose, je me

suis mêlé, avec beaucoup d'autres, de ce service, et pour en rendre un

bien plus important à tous les intéressés aussi bien qu'au criminel

lui-même, j'ai mis subtilement une drogue dans sa boisson. Il vient

d'expirer. Comme ce breuvage a passé par plusieurs mains, je ne pense

pas qu'on me soupçonne plutôt qu'un autre, ni même qu'on recherche

l'auteur de ce salutaire attentat; mais, comme tout peut se découvrir,

je crois nécessaire, madame, de m'éloigner pour quelque temps; et pour

cela, je vous prie de m'aider de votre secours, auquel j'ai d'autant

plus de droit que le nom de M. le Marquis et le vôtre ont été le signal

du juste ressentiment qui m'a fait violer les droits sacrés de la

nature, et de l'amitié. Vous allez me sauver ou me perdre... _Craignez

de mal choisir_... J'ai, etc.» Craignez de mal choisir! cela est

souligné! une menace! Que pensez-vous de tout cela?

LA COMTESSE.--En premier lieu, qu'il est très heureux pour tout le monde

que le monstrueux Napolitain ne vive plus... Ensuite...

LA MARQUISE.--Que M. Bricon ne lui cède guère en scélératesse?

LA COMTESSE.--Je ne sais s'il ne le surpasse pas encore. L'abbé n'était

qu'un effréné, perdu de luxure, sans politique, méritant mieux, avant

son dernier excès, Bicêtre que l'échafaud. Mais Bricon! c'est un grand

faiseur, au moins...

LA MARQUISE.--Tout cela est horrible! Je suis glacée d'effroi.

LA COMTESSE.--C'est l'affaire du moment. Au fond, nous gagnons toutes

deux beaucoup à cette catastrophe. Où nous aurait pu mener par la suite

la fréquentation de ces deux scélérats?

LA MARQUISE.--Dorénavant, je vais éplucher mes connaissances.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2) · 第 39 / 74 题