INTRODUCTION

Le chevalier Andrea de Nerciat est un personnage presqu'encore inconnu.

Ceux qui ont voulu s'occuper de sa vie ont été arrêtés jusqu'ici par

l'absence des documents et n'ont fait en somme que reproduire l'article

de Beuchot paru dans la _Biographie Michaud_. Ni M. Poulet-Malassis,

rédacteur de la _Notice bio-bibliographique_ signée B.-X. et qui parut

en tête de la réédition des _Contes nouveaux_ publiée par cet éditeur en

1867, ni M. Ad. Van Bever dans la notice qu'il a consacrée à Nerciat

dans la deuxième série des _Conteurs Libertins_ du XVIIIe siècle

(Sansot, 1905), ni Vital-Puissant, auteur et éditeur, à Bruxelles, de la

_Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages d'Andrea de

Nerciat, par M. de C..., bibliophile anglais..._ (1876), n'ont donné de

détails nouveaux sur l'existence d'un auteur dont M. Van Bever dit qu'il

est «un des plus singuliers, par contre un des moins notoires parmi les

écrivains érotiques du XVIIIe siècle».

Le même auteur déplore le «défaut d'anecdotes pour rappeler sa mémoire»

et ajoute que «son bagage insuffisant à exprimer les traits de son

caractère, mériterait d'éveiller la curiosité des historiens».

A défaut d'anecdotes, Eugène Asse publia dans _Le Livre_ dirigé par M.

Octave Uzanne un article très courageux où il exposait clairement tout

ce que l'on connaissait de la vie du chevalier et faisait ressortir ses

mérites d'écrivain. Enfin, M. Jean-Jacques Olivier[1] a donné des

indications précieuses relativement à la représentation, à Cassel, d'un

opéra-comique de Nerciat.

[1] _La Cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel_, Paris, MCMV.

Il est juste d'ajouter qu'il doit exister, concernant le chevalier, des

documents dont je n'ai pas pu trouver de traces; mais sans doute

n'ont-ils pas été ignorés de Monselet qui, dans _Les galanteries du

XVIIIe siècle_ (Paris, 1862) dit: «L'auteur de _Félicia_ est le

chevalier de Nercyat (_sic_), de qui nous nous occuperons un jour».

Cependant, s'il s'est étendu sur l'oeuvre du chevalier, Monselet ne

s'est jamais, à ma connaissance, occupé de sa biographie.

Ces documents ont été dans les mains de Poulet-Malassis, ou du moins on

les lui avait promis.

En 1864, Poulet-Malassis publie une réédition des _Aphrodites_ et insère

à la fin du second volume une sorte de catalogue annonçant la

publication des _OEuvres complètes d'Andrea de Nerciat_, et il ajoute:

«Le dernier ouvrage de la série se composera d'une notice sur la vie

d'Andrea de Nerciat, rédigée sur des documents entièrement nouveaux, et

de correspondances inédites de Nerciat avec plusieurs femmes et divers

gens de lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Grimod de la

Reynière, Pelleport (auteur des _Bohémiens_), etc., le volume sera orné

de fac-simile. On fait appel à l'obligeance des curieux qui

connaîtraient des portraits de Nerciat et qui pourraient ajouter à

l'ensemble déjà extraordinaire des pièces sus-mentionnées».

Mais le volume annoncé ne parut pas. Dès 1867, le même éditeur, à la fin

de la notice qu'il avait rédigée pour la réédition des _Contes

nouveaux_, ne mentionne même plus les femmes et écrit simplement qu'«il

existe des correspondances de plusieurs gens de lettres du XVIIIe

siècle, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Pelleport entre autres, avec

Andrea de Nerciat.» Et Vital-Puissant[2], parlant de ces

correspondances, dit: «Leur impression avait été annoncée vers 1866 ou

1867, en pays étranger (Belgique), mais des renseignements certains nous

ont appris que tout cela était resté à l'état de projet, pour être

ensuite définitivement abandonné».

[2] _Loc. cit._

La famille d'Andrea de Nerciat était originaire de Naples. Un aïeul,

chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, le frère Antoine Andrea perdit la

vie en Afrique où il combattait, le 17 août 1619. La maison était éparse

à Naples, en Sicile, dans le Languedoc. Une branche s'était établie en

Bourgogne. J'ai trouvé[3] un document concernant un certain Louis

Nercia, sous-lieutenant au régiment de Bourgogne. C'est un reçu de la

somme de 20 livres qui lui ont été données _par gratification_ et pour

lui donner moyen de se rendre à sa charge. Le reçu est daté du 4 février

1697 et signé Louis Nercia.

[3] Bib. Nat. Mss. Pièces originales 2096.

*

* *

L'auteur de _Félicia_ était le fils d'un trésorier au parlement de

Bourgogne. M. Maurice Tourneux a transcrit à Dijon et m'a communiqué

l'extrait baptistaire qui dissipe l'incertitude où l'on était touchant

la date de naissance d'«André-Robert Andrea de Nerciat né à Dijon 17

avril 1739, fils de Andrea, avocat au Parlement, et de Bernarde de

Marlot. Parrain Claude André Andrea, avocat payeur des gages du

Parlement, seigneur de Nerciat». Après avoir terminé ses études, et sans

doute de bonnes études, car il était fort cultivé, le chevalier voyagea

pour parfaire son instruction. Il parcourut l'Italie, l'Allemagne,

apprenant l'italien, puis l'allemand, et la carrière des armes lui

souriant, il alla prendre du service au Danemark.

La preuve de ce fait se trouve à la fin de la Dédicace placée en tête de

la comédie: _Dorimon ou le marquis de Clairville_ (Strasbourg, 1778). Le

titre de cette pièce ne porte aucune indication d'auteur et cependant,

c'est le premier et un des rares ouvrages que Nerciat ait signés. On lit

après l'épître dédicatoire cette signature imprimée: _le Cher De

Nerciat, ancien Capitaine d'Infanterie au service de Danemark et

ci-devant gendarme de la Garde de S. M. T. C._

A son retour en France, il resta militaire et entra dans la Maison du

Roi. La compagnie de gendarmes de la garde dont il faisait partie fut

comprise dans la réforme qu'opéra le comte de Saint-Germain par

_Ordonnance du Roi pour réduire les deux compagnies des gendarmes et

chevau-légers de la garde du 15 décembre 1775_. Nerciat se retira avec

une pension et le grade de lieutenant-colonel, mais néanmoins il

regretta beaucoup cette réduction. Ses regrets, il les mit en vers[4]:

Dieu des combats, je suivais tes timbales;

Aux bandes que l'on vit à Fontenoy fatales,

Foudres de guerre, ornements de la paix,

Je m'étais joint, mais un orage épais

De projets destructeurs menaça notre tête...

Sur nous fondit la première tempête...

Au bien futur nous fûmes immolés...

Quand du bien opéré l'on chômera la fête,

Vrais citoyens nous serons consolés.

[4] _Prologue de contes nouveaux_ (Liège, 1777).

Et il ajoutait en note: «L'auteur servait dans les gendarmes de la

garde, lorsqu'on réduisit cette compagnie et celle des chevau-légers au

quart, et les deux compagnies de mousquetaires à rien».

Nerciat a dû peindre Monrose, le principal héros de ses romans, avec

quelques-unes des couleurs sous lesquelles l'auteur se voyait. Et par

endroits, il y a de l'auto-biographie dans ses ouvrages: «Les êtres bien

nés, dit-il, bien inspirés, se livrent volontiers avec enthousiasme à la

profession qu'ils ont embrassée. Monrose, militaire, crut devoir épier

les moindres occasions d'apprendre son métier, et chercher par toute la

terre à s'y rendre recommandable». Et auparavant Nerciat dit que Monrose

fit partie de la compagnie des mousquetaires noirs et qu'il ne la quitta

que lors de leur suppression.

Jusqu'au licenciement, Nerciat avait mené une vie assez mondaine et

probablement assez dissipée, fréquentant aussi bien les mauvais lieux

que certains salons où l'on devait apprécier ses talents de musicien et

de poète compositeur de musique. Il allait chez le marquis de La Roche

du Maine, ce Luchet dont les ouvrages avaient eu du succès, et dont la

femme avait reçu une nombreuse compagnie jusqu'au jour où ils avaient dû

partir ruinés par des mines dont s'occupait le marquis et déconsidérés à

la suite des farces énormes des _mystificateurs_ qui avaient pris le

salon de la marquise pour théâtre de leurs exploits.

Nerciat avait dû pénétrer dans ce milieu brillant et bruyant, présenté

par un de ses aînés, Jean-Louis Barbot de Luchet, chevalier de

Saint-Louis, qui faisait partie des gendarmes de la garde depuis le 20

octobre 1745 et y demeura jusqu'à la réforme. Selon toute vraisemblance,

c'était un parent du marquis. Nerciat devait retrouver plus tard ce

dernier.

C'était une époque où l'amour était à la mode. Nous n'en avons plus idée

aujourd'hui où l'on a tant parlé d'amour libre.

L'amour, l'amour physique apparaissait partout. Les philosophes, les

savants, les gens de lettres, tous les hommes, toutes les femmes s'en

souciaient. Il n'était pas comme maintenant une statue de petit dieu nu

et malade à l'arc débandé, un honteux objet de curiosité, un sujet

d'observations médicales et rétrospectives. Il volait librement dans les

parcs ombreux où le dieu des jardins prenait ses aises.

Andrea de Nerciat aima l'amour et il en étudia passionnément le

physique, pénétrant les mystères des sociétés d'amour, et les secrets de

cette maçonnerie galante qui, sans savoir toujours qu'elle répandait en

même temps le goût de la liberté, propageait le culte de la chair en

Europe.

Nerciat menait une vie voluptueuse et sobre. Quoique né à Dijon, il boit

peu de vin. Ce contraste entre son goût et ses origines est si frappant

qu'il le trouve digne d'être chanté et ce Bourguignon s'excuse auprès de

Bacchus[5]:

Dieu que Jupin fit jaillir de sa cuisse,

Je te dois hommage féal,

Et pourrais, étant ton vassal

Près de toi trouver du service...

De mon devoir je m'acquitterais mal;

N'ayant pu me former en Allemagne, en Suisse,

Souffre que du tendre Appollon

Je préfère le violon

A tes discordantes cymbales:

Ce choix n'est ingrat, ni félon.

[5] _Loc. cit._

Le galant chevalier avait consacré, à écrire des ouvrages licencieux et

brillants, les loisirs que lui laissaient son service, l'amour et ses

occupations mondaines. Il avait écrit les _Aphrodites_ qui ne devaient

paraître qu'en 1793, et le _Diable au corps_ qui ne devait paraître

qu'en 1803, après sa mort, et dont on venait de lui dérober la première

partie que l'on publia à son insu en Allemagne quelque temps après. On

venait de faire paraître malgré lui, mais en respectant son anonymat, un

ouvrage dont les premières éditions se sont vendues ouvertement et qui

est son chef-d'oeuvre: _Félicia ou mes Fredaines_. Le succès en était

très vif, mais l'édition était fort incorrecte, au dire de l'auteur que

cela chagrinait infiniment.

En outre, le chevalier avait fait recevoir par le théâtre de Versailles,

une comédie[6] en prose (déjà mentionnée) _Dorimon, ou le marquis de

Clairville_, qui fut jouée le 18 décembre 1775, trois jours après que le

roi eût rendu la fatale ordonnance.

[6] Elle était tirée d'une nouvelle, un roman, qu'il avait écrit «en

pays étranger».

L'effet de cette représentation n'ayant pas été celui qu'espérait

Nerciat, il se remit à voyager pour compléter encore son instruction. Il

alla en Suisse, retourna en Allemagne, écrivant des petits vers et

composant de la musique légère pour se consoler du licenciement qui

avait brisé sa carrière, de sa déconvenue théâtrale et des chagrins

d'amour auxquels il fait allusion dans le _Prologue_ déjà cité:

Brûler encens à Paphos, à Cythère,

Fut l'office de mon printemps;

Mais hélas! ne dure longtemps

De prêtre de Vénus le galant ministère.

Sage est celui qui n'attend de déplaire

A la déesse et qui prend son congé;

Elle ne veut dans son clergé

Que jeunes clercs, et les novices

Sont revêtus des meilleurs bénéfices...

J'eus, dans mon temps, un bon archevêché...

Par le destin jaloux il me fut arraché...

En noirs cyprès mes myrtes se changèrent...

Prieurés ne me consolèrent...

Adieu Vénus, adieu, adieu charmant Amour

Je suis de trop à votre aimable cour.

Quelle était cette femme qu'il appelle indévotement _un bon archevêché_?

Sans doute, celle qu'il a dépeinte sous les traits de Félicia, dont il

fera plus tard la principale dignitaire de l'ordre des Aphrodites.

Il faut ajouter que Nerciat dédia à une femme qu'il dissimulait sous les

initiales: M. L. D. D. sa comédie, lorsqu'il la fit paraître, et qu'un

des morceaux de ses _Contes nouveaux_ intitulé: _Vérité_ est dédié à

_Mlle Angélique d'H..._

Il erra ainsi pendant toute l'année 1776, ne trouvant où se fixer,

triste et ne sachant que faire. C'est en vain qu'il se montre dans une

allégorie[7] consolé par la visite de Momus, le dieu plaisant:

[7] Prologue des Contes Nouveaux.

Ainsi parlais quand figure comique,

A l'oeil perçant, au sourire cynique,

Brusquement s'offrit à mes yeux.

Or, je lui dis: «Etranger si joyeux,

Qui cherchez-vous? Est-ce moi?--C'est vous-même,

Reconnaissez un dieu qui vous plaint et vous aime:

Plus gai que vous, quoiqu'aussi réformé[8].

--Qui? Momus!--Vous m'avez nommé.--

--Certes, votre visite est un honneur extrême...

--Sans compliment, mon cher, écoute-moi:

Ne pense plus à ta Maison du Roi,

Et quitte ce visage blême.»

Du Dieu l'influence suprême

Agit soudain; mon coeur est délivré,

Et mon esprit follement enivré.

[8] Il est vrai qu'on ne rit plus (note de Nerciat).

Il ajouta: «Tu ne veux donc au Parnasse

Te présenter? On n'y peut trouver place,

Phoebus[9] en vain se laisse importuner;

Je lui connais, aux hôtels de Mémoire,

De Vrai Goût, d'Estime et de Gloire,

Vastes logements à donner:

En obtenir, c'est une mer à boire;

A ce ne faudra t'obstiner.

[9] Phoebus. Apollon s'entend; car le vrai Phoebus est de nos jours

singulièrement accessible (note de Nerciat).

Voici le fait: orner la double cime

Où règne le dieu de la rime,

Est cas soumis à de nouvelles lois,

Au pied du mont tourne un immense abîme

Que sur un pont l'on passait autrefois:

Ce pont rompit sous trop pesante armée

D'écrivains stériles et froids,

Cohorte à jamais diffamée,

On réparait: la foule envenimée

Des envieux et des rivaux

Ne laissait faire, abattait les travaux:

Lors toute voie à ces gens fut fermée,

Grand nombre se précipitaient,

Dans le bourbier barbottaient, périssaient.

Cependant élite estimée

Pour vrais talents, et d'Apollon aimée,

Visites de Pégase avait,

Qui sur son dos, favoris recevait;

Puis malgré l'effort du pygmée

Invectivant d'une voix enrhumée,

Pégase, fier, sous grand homme arrivai

Au temple de la Renommée.

L'usage plut; or, il est demeuré.

Le pont jamais ne sera réparé,

De l'avenir ne te mets donc en peine

Sans cabaler, obéis à ta veine;

Signale-toi: rien ne peut empêcher

Que le père de l'Hippocrène[10],

Où que tu sois, ne te vienne chercher:

Franchir sans lui l'espace, est entreprise vaine,

De temps en temps je viendrai t'inspirer,

Non traits amers, qui pourraient t'attirer

De l'univers le mépris et la haine,

Comme à Rufus[11], à Défontaine[12],

Insolents que Thémis fit bien de châtier;

Non de ces traits que Fréron, Chevrier[13]

Versaient, dans leur noire migraine,

Sur un mercenaire papier;

Mais traits plaisants, tel qu'au bon Lafontaine

Je les triais dans Boccace et la Reine[14];

Tels qu'en offrais au délicat Vergier[15].

Causticité, de son impure haleine,

Jamais ceux-ci n'osa souiller,

Ni leur chefs-d'oeuvre barbouiller.

[10] Pégase toujours (note de Nerciat).

[11] _Rufus_. Rousseau, qui fut grand poète, grand brouillon:

maintenant tout le monde est au fait de ses torts et des ses

malheurs. La postérité ne connaîtra que ses talents vraiment

admirables (note de Nerciat).

[12] _Desfontaine_. Je me suis permis d'altérer, pour le besoin de la

rime le nom d'un méchant qui a défiguré tant de réputations pour le

seul besoin de faire du mal. Je renvoie, pour les détails qui le

concernent, à son ami Voltaire (note de Nerciat).

[13] _Fréron et Chevrier_. Loin de vouloir insulter à la mémoire de

ces illustres morts, je crois au contraire aider à la justifier, en

supposant que la haine et la médisance étaient chez eux plutôt une

maladie que des vices (note de Nerciat).

[14] Dans les contes de la reine de Navarre, dans l'Arioste et

ailleurs (note de Nerciat).

[15] _Vergier_, auteur, entre autres, du charmant conte _du Rossignol_

(note de Nerciat).

Mieux te plairaient les jeux de Melpomène,

Ceux de Thalie et d'Erato[16]?

Tu viens trop tard, la lice est pleine.

D'Euterpe[17] tu voudrais au chant de la Syrène

Mêler le brillant concerto?

Un noble délire t'entraîne?...

Prétends-tu disputer l'arène

A Philidor, à Monsigny?...

Redoute pour le moins, la lance de Grétry...

Fais contes bleus, mon cher, ils donnent moins de peine.

--Soit, dis-je au dieu des quolibets,

Mais sur Alizons et Babets

M'apprendrez-vous anecdotes certaines?

--N'en faut douter: leurs piquantes fredaines,

Et celles de Rabais-Coquets,

Et celles d'Eventés Plumets,

Dans mon recueil se trouvent par centaine;

A côté de ces freluquets

Figure aussi mainte dame hautaine,

Du livre précieux je te fais abandon.

Tiens, prends.--Ajoutez à ce don,

Dieu généreux... (j'osais à peine)

--Quoi?--Le burin du divin Lafontaine[18].

--Hélas! mon cher, il me l'avait rendu;

Mais, étourdi, je l'ai perdu:

Sottise insigne et malheureuse,

Puisqu'en dépit de travail assidu,

Vulcain, ne retrouvant trempe si merveilleuse,

S'est avoué, sur ce point, confondu,

Butin de qualité douteuse

Est celui qu'_un tel_ a reçu[19].

Du défaut l'on s'est aperçu.

Faute de mieux, celui-ci je te donne,

S'il est chétif, seul n'as été déçu:

Comme à plus d'un faudra qu'on te pardonne».

[16] _Jeux de Melpomène, de Thalie, d'Erato_ tragédies, comédies,

opéras. Pour peu que des contes soient passables, ils tombent aussi

dans les mains de lecteurs qui n'ont pas toujours présents les

départements des muses (note de Nerciat).

[17] _D'Euterpe_, etc., _concerto_. Mettre des opéras en musique (note

de Nerciat).

[18] La Fontaine qui me paraît aussi divin dans son genre qu'Homère

dans le sien (note de Nerciat).

[19] _Qu'un tel a reçu_. J'avais en vue quelqu'un dont le nom

m'empêchait de faire mon vers. Les inconvénients de mètre se font

sentir dès les premiers pas (note de Nerciat).

Ces mauvais vers sentent un peu le désenchantement. Nerciat se met au

courant de la littérature allemande; Il goûte surtout les poètes de

l'_Association anacréontique_: Gleim, Uz et particulièrement le major

Christian Ewald de Kleist qui avait été tué en 1759, dont Uz avait

chanté la mort et que le prince de Ligne invoquait en vers:

Kleist, Horace des Germains

Inspire-moi de l'Elysée,

Puissent les vers qui passent par mes mains

Se ressentir de ta tournure visée.

Nerciat l'appelle: «Poète délicieux, un des plus beaux génies que

l'Allemagne ait produits».

Vers la fin de 1776, le chevalier parcourt Bruxelles, Namur, Louvain. Il

compose ses _Contes nouveaux_, ouvrage faible dont tout l'intérêt réside

dans les détails autobiographiques qui y sont consignés. Nerciat fait

alors connaissance avec le prince de Ligne qui agréa la dédicace des

_contes nouveaux_. Ils parurent l'année suivante, _A Liège_, lit-on sur

le titre, et le nom de l'auteur se trouve à la signature de l'Epître

dédicatoire. Ces contes n'étaient ni libres ni très spirituels, mais

souvent trop longs et d'une lecture assez pénible. Nerciat avait perdu

sa grâce et son charme, il s'ennuyait et ennuyait les autres. Son amitié

avec le prince de Ligne dut être assez intime. Si l'on en croit une note

des _Contes nouveaux_, Nerciat pouvait se vanter de connaître les

secrets du Prince.

Celui-ci, cependant, n'a jamais, à ma connaissance, cité nommément

Nerciat, c'est tout au plus si dans cette oeuvre considérable, où les

beautés ne manquent pas et qui parut en 24 volumes à partir de 1795,

sous le titre de _Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires_,

j'ai trouvé une note qui pourrait se rapporter à Nerciat. Il s'agit de

la _Noce interrompue_, comédie en trois actes, mêlée d'ariettes. Le

prince de Ligne dit: «Je voudrais avoir la musique qui avait déjà été

faite pour cette petite pièce: mais je ne sais ce qu'elle est devenue,

pas plus que celui-ci qui l'avait composée. Ce que je sais, c'est que je

n'ai pas eu le temps de la faire exécuter».

Ensuite Nerciat se remet à voyager et sans doute devint-il à cette

époque un agent secret comme Mirabeau, comme Dumouriez. On le retrouve

en 1778 à Strasbourg où il fait paraître sa comédie de Versailles:

_Dorimon ou le marquis de Clairville_. Il visite les bords du Rhin et

fait réimprimer en Allemagne, pour sa satisfaction, _Félicia_, dont il

n'existait pas d'édition correcte. Ensuite on perd sa trace jusqu'en

1780.

*

* *

En 1780, la cour du Landgrave de Hesse-Cassel brillait de son plus grand

éclat. On n'y avait jamais connu une telle splendeur. Le _rococo_ y

triomphait et à la vérité, ce faste n'allait pas sans mesquinerie; il

sentait l'imitation. Il avait été importé de France et les bons Hessois

ne voyaient pas tout ce luxe étranger d'un bon oeil. Le Landgrave

Frédéric II était monté sur le trône, en 1760, succédant à son père

Guillaume VIII. Frédéric avait prouvé sa valeur en combattant à la tête

des troupes hessoises pendant la guerre de Succession d'Autriche.

Pendant la guerre de Sept Ans il avait passé au service de la Prusse et

en février 1759, le Roi dont il devait devenir un homonyme l'avait nommé

général d'infanterie et vice-gouverneur de Magdebourg. Frédéric de

Hesse-Cassel avait un caractère fantasque fait de mysticisme et de

scepticisme. Son goût pour les pompes extérieures l'avait amené à se

convertir au catholicisme et, pour rassurer son père alarmé par cette

conversion, il signa sans difficulté l'_Acte d'assurance_ où il

s'engageait à réserver aux protestants les fonctions de l'Etat et à

n'accorder aux catholiques que le libre exercice de leur culte. Il était

dévot à ses heures, mais l'on dit aussi qu'il n'avait passé dans

l'Eglise Romaine que dans l'espoir d'obtenir la couronne de Pologne.

A sa cour, on ne parlait que le français, on s'efforçait d'avoir une

élégance française, on observait l'étiquette de Versailles, car le

Landgrave méprisait tout ce qui était allemand et particulièrement la

littérature allemande pour laquelle commençait alors l'époque des

chefs-d'oeuvre. La beauté des troupes de Hesse était renommée. Frédéric

II amassa un trésor de 60 millions de thalers en vendant des mercenaires

à l'Angleterre pendant la guerre d'Amérique.

Cette prospérité permit au landgrave de satisfaire ses goûts fastueux.

Il fit venir de France un architecte, Simon-Louis Ry qui embellit

Cassel, abattant les remparts, dessinant des jardins à la Lenôtre.

Tischbein, peintre allemand, mais de talent si français qu'on l'a

comparé à Nattier, fut chargé de la décoration des appartements

princiers.

Le landgrave entretint aussi une troupe dramatique et lyrique qui jouait

les chefs-d'oeuvre classiques de la scène française, les opéras et les

opéras-comiques français, car Frédéric, contre le sentiment de

l'Allemagne du XVIIIe siècle, préférait la musique française à

l'italienne, de même qu'il mettait avant toutes les autres la

littérature française de son temps. La dévotion du Landgrave ne

l'empêchait pas au demeurant de partager les idées des Encyclopédistes

et d'honorer Voltaire avec lequel il correspondait.

A cette époque, le philosophe de Ferney était fort embarrassé d'un de

ses admirateurs qui se trouvait dans une mauvaise situation.

Jean-Pierre-Louis Luchet, Marquis de La Roche du Maine, puis marquis de

Luchet, était né à Saintes en 1774. Il avait pris du service dans un

régiment de cavalerie et avait démissionné pour épouser une Genevoise. A

Paris, il mena grand train et se tailla de beaux succès littéraires.

Mais la marquise eut le tort d'admettre dans son salon les

_mystificateurs_ fameux pour avoir _turlupiné_ ce bizarre et ridicule

Poinsinet qui finit par se noyer dans le Guadalquivir, à Cordoue: «Notre

langue lui doit, disent les _Mémoires secrets_, de s'être enrichie du

terme de _mystification_, terme généralement adopté, quoi qu'en dise M.

de Voltaire, qui voudrait le proscrire on ne sait pourquoi».

Mais ces mystificateurs, parmi lesquels on comptait le comte d'Albanel,

l'avocat Coqueley de Chaussepière, les acteurs Préville et Bellecour, de

la Comédie-Française et un commis dans les fourrages qui était connu

sous le nom de Lord Gor, firent d'autres victimes que Poinsinet et ils

mystifièrent grossièrement différentes personnes. Sur la plainte d'une

dame de qualité, la police intervint. Il y eut des menaces de prison.

Cette affaire finit par s'arranger, mais tout le monde tourna le dos aux

Luchet et toutes les portes se fermèrent devant eux.

A cela vint s'ajouter la faillite du marquis qui s'occupait de mines. Il

dut fuir et après un séjour chez Voltaire, il s'en alla à Lausanne où il

fonda en 1775 les _Nouvelles de la République des Lettres_. Il engloutit

ainsi ce qui lui restait de fortune. C'est alors que Voltaire le

recommanda au landgrave de Hesse-Cassel qui l'accueillit.

Luchet était un homme agréable et disert. Les Allemands, même ses

ennemis, accordaient qu'il fût un «connaisseur en beautés théâtrales

comme presque tous les Français de qualité». Sa réputation de

littérateur était faite.

Il plut beaucoup à Frédéric II qui dès le 1er juin 1776 écrivait à

Voltaire: «Plus je connais M. de Luchet, plus je l'estime. Quel charme

dans la conversation; quelles idées nettes! Il s'exprime avec la plus

grande facilité et précision. Je l'ai fait directeur de mes spectacles

et l'on dirait qu'il est fait exprès pour cette place». C'est pour

Luchet l'époque des triomphes: il est successivement nommé conseiller

privé, directeur du Théâtre-français, surintendant de l'orchestre de la

cour, bibliothécaire du Muséum de Cassel, secrétaire perpétuel de la

Société des Antiquités fondée à Cassel en 1777, historiographe du

Landgrave, vice-président du cercle du commerce à Cassel. Il était déjà

ou allait devenir membre de la Société d'Agriculture de Berne, des

Académies de Marseille, de Turin, de Dijon, de Saint-Pétersbourg,

d'Erfuhrt, de celle des Arcades, de la Société des Antiquaires de

Londres, de la Société royale de Lunebourg, de l'Institut de Bologne,

etc. Tout-puissant à la cour du Landgrave, il y introduit des

compatriotes.

Comme intendant de la musique et des spectacles de la cour, le marquis

recrutait et dirigeait la troupe française, qui jouait à Cassel, et

suivait la cour dans ses déplacements d'été, à Wabern, à Geismar, à

Weissenstein. Dans ces résidences on jouait devant la cour seule.

M. de Luchet s'occupait de la mise en scène et c'est lui qui désignait

les pièces à représenter. Sachant que le Landgrave serait flatté que

l'on jouât pour la première fois à Cassel des oeuvres d'auteurs

français, Luchet recherchait les pièces nouvelles.

Vers la fin de 1779 il reçut l'offre d'un opéra-comique. Celui qui

l'offrait, et qui était l'auteur des paroles et de la musique,

s'appelait le Chevalier Andrea de Nerciat. Le marquis de Luchet, qui

l'avait connu à Paris, brillant officier de la maison du Roi, se dit que

ce serait une bonne recrue pour la cour de Frédéric, que ce

lieutenant-colonel français, auteur et musicien, et lui répond que

l'opéra-comique est reçu et que si l'auteur se trouve sans situation, il

n'a qu'à venir à Cassel où on lui en trouvera une.

Le chevalier de Nerciat fut très flatté. Il pensa qu'on utiliserait ses

talents comme sous-directeur des spectacles ou dans quelqu'autre

fonction du même genre et se mit en route. Il arriva à Cassel dans les

premiers jours de février 1780 et fut très bien reçu. Il se logea dans

la haute ville neuve[20]. On le nomma aussitôt conseiller et

sous-bibliothécaire de S. A. S. le landgrave Frédéric II. Nerciat

n'entendait rien à cette fonction, mais il accepta le poste, en

attendant mieux. Par reconnaissance, peu de jours après son arrivée, il

donna lecture à la Société d'Antiquités d'un discours dans lequel il

manifestait son étonnement devant les projets magnifiques d'un prince,

un des plus grands pour la protection qu'il accordait aux sciences et

aux arts, un des meilleurs pour le souci qu'il prenait du bien-être de

ses sujets: c'était un Titus, un Auguste, etc. Le discours eut le succès

qu'on en attendait et Nerciat devint un courtisan apprécié dans la cour

frivole du landgrave.

[20] Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme

mourut probablement en couches en 1782. Quoi qu'il en soit, le

chevalier se remaria en 1783.

Le marquis de Luchet y tenait la première place. On l'appelait «le roi

du pays». Il régnait véritablement, décidant de tout ce qui avait trait

au goût, à l'élégance, à l'étiquette, et Frédéric l'écoutait avec

déférence. Il y avait aussi le marquis de Trestondam, qui de 1772 à

1780, figure sur les états de la cour comme «premier gentilhomme de

vénerie». Il était glückiste et musicien de talent. Ses talents sur le

violon étaient, paraît-il, incomparables, il y joignait ceux de danser

le menuet à ravir et d'être redoutable dans ses fréquents duels. A

partir de 1781, il seconda Luchet comme sous-intendant de la musique. On

voyait aussi un _maestro_ nommé Fiorillo qui écrivait des Opéras légers,

un chimiste du nom de Prizier qui coûtait cher au Landgrave, un français

officier au service de la Hesse, le marquis de Préville, des savants

comme Forster, Johann von Müller, Soemmering, Dohm, des artistes comme

Böttner et Nahl, et le chevalier Andrea de Nerciat qui parmi tous ces

courtisans dont les conservations roulaient sur l'art militaire,

l'Encyclopédie, le magnétisme, la littérature ou la musique, racontait

avec grâce ses voyages ou gravement _tenait des propos sur la

philosophie française_. Ce dernier trait est rapporté par Lynker, un des

rares auteurs qui mentionnent Nerciat; et c'est d'ailleurs tout ce qu'il

en dit[21].

[21] _Geschichte des Theaters und der Musik in Kassel bearbeitet von

verstorbenen Hof-Theater-Sekretär W. Lynker_, etc. (Kassel, 1865).

On représenta l'ouvrage du Chevalier, _Constance ou l'heureuse

témérité_, opéra-comique en trois actes, au _Komoedienhaus_ de Cassel où

le Théâtre-français donnait ses représentations.

On peut supposer que le duc de Wurtemberg assistait au spectacle et que

c'est sur sa demande que Nerciat lui envoya le manuscrit de la partition

de _Constance_, qui est conservé à la bibliothèque de Stuttgart. La cour

et la ville étaient réunies, le chef d'orchestre était un français nommé

Finet et l'Opéra-comique eut un succès que n'encouragea pas le glückiste

marquis de Trestondam. Le sujet de _Constance ou l'heureuse témérité_

«n'offre rien de nouveau, dit M. Jean-Jacques Olivier[22]. C'est

l'éternelle histoire de l'ingénue promise à un barbon ridicule et qui,

secondée par une soubrette intrigante, parvient à force de ruses à

épouser son jeune amant. Mais le livret est coupé avec adresse et les

couplets sont joliment tournés.

[22] _Loc. cit._

«Pour la partition, si elle contient des maladresses et des négligences

de style, qui dénotent un travail d'amateur, elle renferme un grand

nombre de morceaux d'une heureuse inspiration, où ne manque ni la

couleur, ni la vivacité.»

Ces paroles de l'Air de _Finette_ donneront une idée du livret de

_Constance_:

Si je me donne un mari,

Je ne le veux ni joli

Ni galant, ni fait pour plaire,

Un benêt, c'est mon affaire,

Il en est tant Dieu merci.

Pour époux, vive une bête,

Madame fait à sa tête,

Elle gouverne monsieur

Et d'un maître sans malice

Fait, au gré de son caprice,

Son très humble serviteur.

Et voici encore celles-ci, de l'Air de _Madame Armand_:

Se faire craindre d'un époux

Est un méprisable avantage.

D'une femme sage

L'empire est plus doux;

Pour la paix du ménage,

De la part d'un jaloux.

Elle sait avec courage

Souffrir un léger outrage

Les caresses, la douceur

Ramènent un mari volage,

Il fuit l'humeur;

Beauté qui veut être affable

De l'homme le moins traitable

Désarme enfin la rigueur.

Certains livrets d'aujourd'hui ne valent pas celui de _l'heureuse

témérité_.

La même année, Nerciat fit paraître le texte de son opéra-comique, à

Cassel, mais la musique resta inédite. Jusque-là le chevalier n'avait

guère été dans cette bibliothèque dont il était le Sous-Bibliothécaire.

Il n'avait pas eu le temps. Mais le Bibliothécaire en chef le rappela à

ses devoirs. Le marquis de Luchet avait en effet trouvé en venant à

Cassel que les livres de la Bibliothèque étaient mal classés. Un de ses

amis lui avait fait une description de la Bibliothèque du comte de

Clermont. Luchet s'enthousiasme pour le plan d'après lequel elle avait

été conçue, et ayant adopté ce plan, il rédige un _Projet d'arrangement

de la Bibliothèque dans le Muséum Fridericianum présenté à Son Altesse

Sérénissime Mgr le Landgrave, par son premier Bibliothécaire à Cassel ce

29 février 1779_. Tout était rangé sous cinq dénominations ou facultés:

Théologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le

Landgrave adopte aussitôt le projet et le marquis fait diligence pour

qu'il soit exécuté. Les livres sont envoyés au relieur et au fur et à

mesure de leur retour, classés sur le nouveau plan dans le nouveau

catalogue. A cette époque la direction intérieure du Muséum était

confiée à un certain Schminke qui s'opposa à tout changement et préféra

se démettre de son poste plutôt que de prêter la main aux fantaisies de

Luchet. Outre les deux bibliothécaires, il y avait à la bibliothèque un

_Bibliotheksskribent_. Luchet engage de nouveaux employés: un ancien

comédien français, deux anciens valets, un inspecteur des lanternes

révoqué et tombé dans la misère, un ci-devant négociant dont le négoce

n'avait pas réussi, qui vivait d'écritures, tenait des livres et à

l'occasion faisait des courses, et enfin un sous-officier du 1er

bataillon de la garde. Tout ce monde changeait les étiquettes sous la

direction du _Bibliotheksskribent_. Les savants de Cassel ne voyaient

pas d'un bon oeil ces modifications et le _Bibliotheksskribent_, homme

du métier, était le premier à protester dans la ville, disant que les

précédents bibliothécaires étaient fondés dans leur science et

n'auraient pas attendu messieurs de Luchet et Nerciat pour établir une

classification nouvelle, utile aux savants et amateurs de lettres.

Cependant il n'osait enfreindre les ordres du marquis tout-puissant et

les exécutait, se promettant de prendre sa revanche. Ce

_Bibliotheksskribent_ se nommait Friedrich Wilhelm Strieder. Il était né

à Kinken le 12 mars 1739 et il mourut à Cassel le 13 octobre 1815. Il

avait d'abord servi dans les troupes hessoises et était employé à la

Bibliothèque depuis le 13 décembre 1765. Après la mort du Landgrave

Frédéric II et le départ du marquis de Luchet, il fut nommé Premier

Bibliothécaire. Il haïssait les Français et c'est lui qui nous a

conservé le récit de ces petits événements[23].

[23] _Grundlage zu einer Hessichen Gelehrten und Schriftsteller

Geschichte seit der Reformation bis auf gegenwaertige Zeit..._

(Cassel, 1788), tome 8.

A vrai dire, Strieder ne nous dit pas le rôle qu'il a joué, mais qu'on

devine.

Inexperts, les nouveaux employés de la Bibliothèque multiplièrent les

erreurs. Un jour, le marquis de Luchet vint au _Muséum_ et voulant

donner un exemple sur la façon de classer les livres, inscrivit

gravement dans le catalogue: _Commentaires de Saint-Paul sur quatre

épîtres de saint Paul, Galates, Ephésiens, Philippiens, Colossiens,

Genève 1548_. En réalité, il s'agissait des commentaires de Calvin sur

les Epîtres de Saint-Paul.

Le Chevalier de Nerciat vint aussi. Il apportait ses ouvrages imprimés

pour en faire don à la Bibliothèque. Ils y figurent toujours. Ce sont:

_Contes nouveaux_, _Dorimon ou le marquis de Clairville_, _Constance ou

l'heureuse témérité_ et _Félicia ou mes fredaines_, édition de 1778,

sans indication de lieu, en quatre volumes.

Le chevalier de Nerciat ayant vu le buste du Landgrave qui se dressait

dans la Bibliothèque, composa aussitôt ces vers:

Frédéric à la gloire alliant les vertus,

Du Sage et du Héros offre ici le modèle,

Dans ce marbre animé par un ciseau fidèle

Nous voyons Ptolémée, Auguste avec Titus.

Le chevalier DE NERCIAT.

Avec l'approbation du marquis de Luchet, ce quatrain et la signature

furent gravés sur une plaque dorée que l'on plaça sous le buste du

Landgrave.

Strieder dit à propos de Nerciat: «Comme il a en qualité de

Bibliothécaire beaucoup plus travaillé avec les pieds qu'avec la tête et

les mains, il n'a pas fait beaucoup de bévues à réparer». Ce qui

signifie sans doute que Nerciat se remuait beaucoup et ne faisait rien.

Au demeurant, il inscrivit dans le _Catalogum Historiæ litterariæ_ une

indication: _Friedr. Geo. August Loberthan. Versuch einer systematischen

Entwickelung der gantzen Lehr von der Gerichtsbarkeits, der weltlichen

sowohl als der kirchlichen, Halle 1775_, _8º relié neuf_. Son travail se

borna là. A partir de cette époque Nerciat commence à devenir mécontent

de son engagement, et un peu jaloux de son supérieur avec lequel il eût

volontiers partagé la surintendance des spectacles.

Luchet et le Landgrave tenaient pour la musique française, le marquis de

Trestondam était glückiste et Nerciat n'aimait que la musique italienne.

De là, des propos aigres-doux entre Nerciat et Trestondam. Celui-ci

parvint à évincer le chevalier, et lorsqu'on nomma un sous-intendant de

la musique, Trestondam obtint ce poste que le marquis de Luchet avait

promis à Nerciat. Le chevalier manifesta son mécontentement, mais le

marquis de Luchet, qui commençait à le trouver encombrant et trop

exigeant, était assez fin pour le tenir à l'occasion dans les limites de

la subordination, selon son engagement. Nerciat était hésitant:

devait-il rester à Cassel comme _employé à la Bibliothèque_, ainsi qu'il

disait, et attendre que le bon plaisir du landgrave ou plutôt celui de

Luchet l'appelât à un poste plus en rapport avec ses goûts, ou devait-il

chercher du service auprès d'un autre prince allemand?

C'est à cette époque que parut dans la _Gothaer gel. Zeitung_ un article

qui selon Strieder rendit célèbre en Allemagne le marquis de Luchet et

la bibliothèque de Cassel. Au _Musæum_, dans les catalogues, les erreurs

se multipliaient et Strieder se gardait bien de les redresser. Nul doute

que ce soit lui qui ait rédigé l'article paru dans la feuille de

_Gotha_. L'exploit _érostratique_ qui avait bouleversé une vieille

bibliothèque allemande était sévèrement jugé:

«J'ai encore vu la Bibliothèque de Cassel dans l'ordre où elle était

primitivement. Tout y était bien. On pensa l'améliorer en y changeant

tout et l'on présenta au Landgrave un plan sur lequel il paraîtrait

qu'est arrangée en France, une bibliothèque qui m'est d'ailleurs

inconnue.

Le prince trouva le plan si bien exposé qu'il y donna son consentement

en ajoutant une somme suffisante à l'achèvement d'un nouveau catalogue

qui était devenu nécessaire. Aussitôt, on fit relier luxueusement en

20 volumes un grand nombre de rames de papier et on y fit inscrire les

livres d'après l'ordre dans lequel on les avait mis. Les copistes

chargés d'indiquer au catalogue, brièvement et clairement, les titres

des ouvrages, n'avaient pas la moindre des connaissances nécessaires.

Chaque volume du catalogue comporte encore des divisions par format et

on y laisse des blancs en vue de l'accroissement de la Bibliothèque.

Cependant, les livres dont elle est déjà pourvue sont inscrits à la

suite les uns des autres, de telle façon qu'il ne serait pas possible

d'y intercaler un volume à la place qui conviendrait, mais il faut

porter à la suite toute nouvelle acquisition. D'après les

renseignements que je vous donne sur le classement, vous pourrez

raisonnablement juger que ce défaut dans ce catalogue a de graves

inconvénients.

Par exemple, à l'Histoire naturelle on trouve, et non pas, comme on

pourrait le croire, reliés ensemble, les livres suivants: _Milii diss.

de origine animalium, Genevæ 1705_, et _La vie du Père Paul de l'ordre

des Serviteurs de la Vierge, etc., Amsterdam, 1663, in-12_. A la

Généalogie et la Diplomatique on trouve côte à côte: _Constitution,

hist., lois, charges, etc., acceptées des Francs-Maçons, trad. de

l'Anglais par J. Kuessen à la Haye, 1763, 4º_ et _Idea de el Buon

Pastor por Numez de Cepada en Léon 1682 4º_. Une histoire orientale

est perdue parmi les livres relatifs à la Hollande. Les _Ambassadeurs_

par Wiquefort et les _Droits des gens_ par Vattel se trouvent dans les

Sciences Economiques. _Le Médecin du Cheval_ (Rossartz) par Winter a

été rangé parmi les ouvrages sur l'Art. A peine le croirait-on! Les

cartouches et les pupitres, sur lesquels sont marquées les différentes

classes indiquées par des lettres, donnent aussi la preuve des

connaissances qui ont présidé à cette installation. J'ai copié

quelques-unes de ces indications. _Historia Europæana_, _Historia

Exeuropæana_, _Litteræ Diarii_, _Theologia Sermon..._»

C'était l'époque où Schloezer était dans tout l'éclat de sa renommée.

August Ludwig Schloezer né à Jaggdstad dans le Wurtemberg le 5 juillet

1738, mourut le 9 septembre 1809. Il s'immortalisa en liant l'Histoire

aux Sciences Politiques. Il professa à Saint-Pétersbourg et ensuite à

Goettingue: On a dit de lui qu'il avait mis la science en contact avec

la vie, qu'il avait été un journaliste d'avant les journaux, un voyageur

d'avant les voyages, un historien de la civilisation avant l'existence

d'une opposition politique. Il fonda les _Staatsanzeigen_.

En 1781, il faisait paraître le _Briefwechsel_. Il y releva l'histoire

de la _Gothaer gel. Zeitung_ sous le titre de _Bibliothèque de Cassel_:

«Cassel, depuis longtemps l'ornement de toute notre patrie allemande,

progressera encore d'année en année grâce à la sollicitude de son

Altesse. La bibliothèque fameuse depuis le temps d'Arkenholz s'est

sans cesse accrue et compte 40.000 volumes. Elle est une des plus

importantes de l'Allemagne. Elle est conservée dans un édifice qui

manifeste un faste princier. Le choix des nouvelles acquisitions

témoigne des grandes connaissances du Prince. Mais dans le _Gothaer

gel. Zeitung_ du 20 janvier 1781, il y a des nouvelles étonnantes au

sujet de l'agencement intérieur de cette Bibliothèque, ce qui

naturellement est l'affaire de MM. les Bibliothécaires... [_Ici

Schloezer cite les bévues mentionnées par la feuille de Gotha_].

«On ressent quelque chose de pénible à apprendre tout cela et à penser

que le Prince protège les Arts et les Sciences et paye très cher ses

serviteurs. Il est tout à l'honneur de M. le Conseiller Schminke, que

peu satisfait de pareilles installations, il ait abandonné la

direction de la Bibliothèque.

«Voilà des nouvelles incroyables, mais elles sont imprimées dans la

_Gothaïschen Gelerten Zeitung_ qui notoirement est lue loin à la

ronde. On demande patriotiquement: 1º, au cas où ces informations ne

seraient pas vraies, une prompte rectification, afin que la calomnie

ne se répande pas et ne passe pas la frontière allemande, ou 2º, au

cas où tout cela serait vrai, on exige les noms de ces messieurs qui

ont proposé et exécuté les dits nouveaux agencements. Car ce serait

toujours consolant pour nous autres Allemands, si comme la légende en

court, ce n'étaient pas des Allemands, mais des étrangers ignorants

[_ou_ manquant d'érudition: _ungelehrt_] ceux qui ont provoqué des

plaisanteries publiques sur une capitale allemande qui possède, tout

le monde le sait, un grand nombre d'Allemands érudits, auprès desquels

ces étrangers pourraient apprendre à décliner et plus encore.»

La _Goth. gel. Zeitung_ répliqua aussitôt:

M. le professeur Schloezer a publié avec quelques commentaires dans le

cahier 44 de son _Briefwechsel_ quelques passages relatifs à

l'agencement et arrangement intérieur de la Bibliothèque du Landgrave

à Cassel. Il se pose, en quelque sorte, en juge et avec un souci

patriotique de l'honneur des Allemands il exige: 1º qu'au cas où ces

informations ne seraient pas vraies, etc... [_Le rédacteur de Gotha

cite ici l'article de Schloezer_].

Le premier point est pour l'auteur de la lettre le plus intéressant et

l'amène à certifier qu'il n'a pas forgé ces informations d'après les

récits d'un tiers, mais les a tirés à la source même. Quelques heures

qu'il passa dans la Bibliothèque, il les employa seulement à se faire

une idée de l'arrangement auquel il entendait quelque chose. Il nota

ensuite dans une société assez nombreuse, tout ce qui avait trait à la

Bibliothèque. On peut présumer que M. le professeur Schloezer a

lui-même une connaissance assez précise de cet arrangement de la

Bibliothèque et qu'il a quelque idée des auteurs, car pour ce qui

concerne ceux-ci, il se réfère à un bruit qui court, que ce ne sont

pas des Allemands, mais des étrangers ignorants qui doivent porter le

poids des moindres bévues commises non seulement dans l'agencement,

mais aussi dans les inscriptions que l'on a laissé mettre sur les

cartouches de la Bibliothèque. La lettre suivante qui nous a été

envoyée par un des bibliothécaires pour être rendue publique est une

preuve que nous ne disons rien qui soit ignoré. C'eût été l'occasion

d'un démenti que nous n'aurions pas supprimé. Aucune syllabe de cette

lettre ne réfute les informations que nous avons données. Elle répond

aussi, pour ceux qui connaissent le personnel de la Bibliothèque de

Cassel, à la 2e question de M. le professeur Schloezer: _que sont ces

messieurs qui ont proposé et exécuté ces nouveaux agencements?_ Pour

ce qui est de l'exécution, l'auteur de la lettre[24] suivante s'y

reconnaît expressément:

[24] En français.

«La manière dont Vous Vous êtes expliqué dans une de vos feuilles au

sujet de la Bibliothèque de Cassel a mis le rédacteur du journal

littéraire de Goettingue dans le cas de commettre une injustice que

Vous voudrez bien sans doute réparer. Il qualifie collectivement

d'ignorants étrangers les Bibliothécaires de Cassel, comme si deux ou

plusieurs étrangers ignorants étaient les auteurs solidaires des

bévues que Vous aviez indiquées, et que relève la correspondance de

Goettingue avec des réflexions peu flatteuses pour les étrangers

assimilés.

«Deux Français à la vérité sont rattachés à la Bibliothèque de Cassel,

mais l'un est un chef, une espèce de Primat des Sciences, lettres et

Arts. Ce chef a seul _imaginé_ la distribution actuelle; _divisé_ les

matières; placé les livres, et _composé les légendes latines_ qui

indiquent leur arrangement. Tout cela était conçu avant que l'autre

Français eût mis le pied dans le nouveau Musée, où il n'a accepté une

place très surbordonnée qu'afin de ne pas manquer une occasion

précieuse de s'attacher à un Prince éclairé, bienfaisant, qui à cette

époque n'avait pas besoin du nouvel étranger pour les choses

auxquelles celui-ci pouvait être propre.

«Je suis ce Français et je vous proteste, Monsieur, qu'employé à la

Bibliothèque de façon à ne pas partager la gloire de mon Supérieur

s'il en avait acquis, je ne veux pas plus partager ses disgrâces. Bien

ou mal, j'ai fait avec une muette subordination, mais avec toute la

diligence possible, ce qu'on m'a commandé.

«Si Vous aviez su ces particularités, Monsieur, Vous m'auriez sans

doute mis à part dans Vos remarques et le journaliste de Goettingue

qui Vous a copié m'aurait aussi tiré du pair. Vous êtes trop

équitable, Monsieur, pour ne pas faire usage pour ma justification de

la lettre que j'ai l'honneur de Vous écrire, et à laquelle je Vous

prie de donner place dans Vos feuilles. J'ai l'honneur d'être, etc...

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2) · 第 6 / 74 题